Monde

Aux États-Unis, les «Tinder pour électeurs» se sont multipliés

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 06.11.2016 à 12 h 57

Des sites et des applications permettent de mettre en contact des électeurs de Hillary Clinton dans les États joués d'avance avec des électeurs des petits candidats dans les États décisifs.

Illustration: Slate.fr. Photos: BRENDAN SMIALOWSKI / AFP et JUSTIN SULLIVAN / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Illustration: Slate.fr. Photos: BRENDAN SMIALOWSKI / AFP et JUSTIN SULLIVAN / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Le 8 novembre, des millions d'électeurs démocrates rempliront leur bulletin en ayant l'impression qu'il ne sert à rien, ou à pas grand-chose. Dans le Mississippi, le Kentucky, la Louisiane, l'Alabama ou le Tennessee, ils voteront Hillary Clinton alors que leurs États sont acquis à Trump. En Californie, à New York et dans l'Illinois, des millions d'autres iront voter en sachant que leur candidate l'emportera par une marge énorme. Tous regretteront sans doute de ne pas être inscrits en Pennsylvanie, en Floride ou dans l'Ohio... Une frustration qui a ranimé une tendance née au tournant du siècle: le vote-swapping, l'échange de vote.

Le concept est simple: un électeur de Clinton dans un État gagné ou perdu d'avance demande à un électeur d'un «petit» candidat dans un État plus disputé (le libertarien Gary Johnson, l'écologiste Jill Stein...) de voter Clinton, et lui promet en échange de voter pour son candidat dans son propre État. Les scores nationaux des deux candidats sont inchangés (et c'est ce score national qui intéresse surtout les petits candidats, avec, comme en France, un seuil de 5% pour obtenir un financement public), mais Clinton obtient une voix de plus là où ça compte vraiment.

Ce système a parfois été accusé d'«arranger» les élections. En 2000, l'État de Californie avait fait fermer un site qui proposait des échanges de vote en arguant qu'il violait la loi sur les échanges de voix, décision qui avait été invalidée sept ans plus tard par une Cour d'appel.

Des appels à faciliter ces échanges en développant des plate-formes, des «Tinder pour électeurs», se sont multipliés depuis les conventions. Fin juillet, l'anthropologue Michael Oman-Reagan, un supporter de Bernie Sanders, se prononçait en faveur d'un système qui puisse permettre de ne pas voter Clinton... tout en faisant battre Trump. Début septembre, le chercheur en informatique Scott Aaronson, qui s'était impliqué sur le même sujet lors de la présidentielle 2000, renchérissait: «Appel à ceux d'entre vous qui s'opposent à Donald Trump et maîtrisent le développement de sites web et d'applications: avec à peine deux mois d'ici l'élection, je pense qu'il faut mettre en place immédiatement des infrastructures crédibles d'échanges de votes.»

Ishan Raval, un habitant de San Francisco de 24 ans, fait partie de ceux qui l'ont pris au mot avec MakeMineCount («Que mon vote compte»). «Un ami et moi avons créé une page Facebook pour réunir des gens autour du vote-swapping, qui est ensuite devenue un site internet, explique-t-il. L'idée est assez simple: les gens vont sur le site et ils s'enregistrent avec leur État et le candidat pour lequel ils veulent voter. Par exemple, si un électeur de Caroline du Nord ou d'Ohio veut voter Jill Stein, nous allons essayer de le matcher avec un électeur de Clinton en Californie. Il n'y a pas de contrat écrit, tout repose sur la parole de chacun: les gens peuvent juste prendre une photo de leur bulletin et se l'envoyer en guise de preuve.»

Parmi les plate-formes du même genre, on compte aussi VoteSwap, TrumpTraders, créée par des Républicains opposés à leur candidat, ou encore la très explicite #NeverTrump. Sur cette dernière, une fois connecté avec quelques infos simples (votre État, votre intention de vote), vous pouvez voir dans quels États se trouvent des électeurs qui cherchent eux aussi à échanger.


Imaginons, dans cet exemple, que je sois un électeur Clinton à New York et que je veuille échanger mon vote avec quelqu'un en Pennsylvanie. On me propose alors une liste de personnes à contacter pour faire affaire.


(Dans un genre légèrement différement, un site appelé VotePact propose à des électeurs républicains et démocrates réticents de «matcher» ensemble pour s'engager mutuellement à voter pour un troisième candidat, afin d'affaiblir les grands partis sans se faire traiter de traîtres.)

Les chiffres affichés par les différentes plate-formes d'échanges, qui vont de quelques centaines à quelques milliers de votes échangés, peuvent faire sourire tant ils semblent modestes en comparaison des plus de 100 millions d'Américains qui voteront cette année pour choisir leur président. Mais cela serait oublier qu'un État, et l'élection avec, peut se jouer à une poignée de suffrages d'écart, comme cela avait été le cas en Floride en 2000, où 537 voix séparaient Bush et Gore. Les Américains en ont même fait un film, Swing Vote, où la Maison-Blanche se jouait à une seule voix, celle de Kevin Costner.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (933 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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