Monde

Les leçons de 1989

Christopher Hitchens, mis à jour le 10.11.2009 à 10 h 51

La chute du mur de Berlin nous rappelle au devoir de solidarité.

Lénine avait un jour défini une situation révolutionnaire comme un événement qui survient quand les gouvernants ne peuvent plus continuer à diriger comme ils le faisaient, et que les gouvernés sont décidés à rompre avec un mode de gouvernement dépassé. Engels était plus métaphorique et comparait la révolution à une sage-femme qui fait naître un nouveau corps d'un ancien. Ces deux images font penser aux révolutions de 1989, qui ont humilié un système politique se voulant fondé sur la sagesse historique de Lénine et, en fait, d'Engels.

En réalité, les dirigeants communistes d'Europe de l'Est avaient presque totalement cessé de croire en quoi que soit, mis à part leur propre survie et leurs intérêts personnels - c'est l'une des raisons qui expliquent la rapidité de leur disparition de la scène politique. Bien que la révolution d'en bas n'ait pas été animée par  des «nouvelles» grandes idées, comme dans le cas des révolutions de 1789, de 1848 ou encore de 1917, les intellectuels et le peuple savaient qu'ils aspiraient à l'objectif insipide de la «normalité». C'est-à-dire une vie qui ne soit pas contraire à celle de l'Europe de l'Ouest, où il était permis d'exprimer des critiques au quotidien, de voter librement, de lire une presse libre et de devenir consommateur ou producteur.

Quoique peu enthousiasmantes, ces exigences revêtaient un aspect révolutionnaire particulier qui donne une idée du parfait échec des régimes qui n'ont pas pu y répondre. En 1988, dans un débat public avec un officiel du Parti communiste polonais, Lech Walesa a gagné le soutien du public avec une déclaration simple: «l'Europe avance grâce aux voitures, or nous essayons de les rattraper avec des vélos». (Cette idée est évoquée dans le nouveau livre d'Elzbieta Matynia Performative Democracy, un excellent récit de première main de la mutation à la fois lente et inexorable de la Pologne.)

Fadaises sentimentales

Le 20ème anniversaire de la chute du mur de Berlin a donné lieu à une nouvelle fournée d'articles fastidieux qui racontent que beaucoup d'Allemands, notamment ceux de l'ex-Allemagne de l'Est, «regrettent» la sécurité de l'ancien système stalinien. Ces fadaises sentimentales - largement présentes dans Good Bye, Lenin! , film énervant s'il en est - ne sauraient survivre à la lecture d'un livre récent : Revolution 1989: The Fall of the Soviet Empire, de Victor Sebestyen. Exploitant efficacement des archives rendues disponibles depuis la chute du mur de Berlin, le journaliste décrit ce jour, à la fin octobre 2009, où le chef de la «Planification d'Etat» de la République démocratique allemande (RDA), Gerhard Schürer, a livré, en toute franchise, les fâcheuses nouvelles économiques à la direction du parti au pouvoir. «Presque 60 % de la base économique de l'Allemagne de l'Est n'a[vait] aucune valeur. Quant à la productivité des mines et des usines, elle [était] en retard de 50 % par rapport à l'Allemagne de l'Ouest [République fédérale d'Allemagne - RFA].» Plus grave encore, la part de la dette nationale dans le PIB avait été multipliée par 12 - une situation tellement aberrante que la RDA avait décidé que ce serait un secret d'Etat de peur que les créanciers à l'Ouest ne cessent de lui accorder des prêts. «Le seul fait d'éviter plus d'endettement, avait écrit Schürer, impliquerait une baisse, l'année prochaine, des niveaux de vie de 25 à 30 %, et cela rendrait la RDA ingouvernable». Le mur est donc tombé juste avant que l'Etat hermétique qu'il clôturait n'implose. Je ne crois pas qu'on puisse «regretter» cela.

L'ouvrage de Victor Sebestyen montre comment ce fait historique est né, finalement, du choix de voir la réalité en face. Le leader soviétique Mikhaïl Gorbatchev et le ministre soviétique des Affaires étrangères semblaient s'être résolus à faire ce choix après l'accident de Tchernobyl et la campagne spontanée de mensonges officiels qui a suivi. A partir de ce moment-là, les dirigeants soviétiques se sont rendus à l'évidence: la défaite était inévitable en Afghanistan; le Pacte de Varsovie intenable. Ce n'était plus qu'une question de temps avant que le gouvernement d'un pays satellite ne saisisse cette opportunité. Le moment décisif est alors arrivé. Les autorités hongroises ont décidé d'ouvrir leurs frontières avec l'Autriche, autorisant les «touristes» est-allemands à passer en Hongrie pour commencer un exode vers l'Ouest. (Ils avaient préalablement demandé à Edouard Shevardnadze, le président de la Géorgie, quelle serait sa réaction à une telle initiative. Ce dernier avait répondu que cela regardait l'Union soviétique. Point final.)

Cette semaine, je suis sûr qu'on aura droit au laïus habituel sur Ronald Reagan et sa fidèle alliée, Margaret Thatcher, qui ont fait tomber le mur grâce à leur anticommunisme intransigeant. Il faut dire que les dernières archives à avoir été rendues publiques ne vont pas vraiment dans ce sens. En septembre 1989, la «dame de fer» s'est rendu à Moscou et a sermonné Gorbatchev pour empêcher la réunification de l'Allemagne: cela «saperait la stabilité de la situation internationale et pourrait compromettre notre sécurité», avait-elle expliqué. Elle a gardé ce point de vue même après que le peuple de Berlin avait pris en main son destin et démoli la barrière qui scindait la capitale allemande.

La plupart des récits et commentaires historiques négligent également le rôle joué par les mouvements du «pouvoir du peuple» dans les pays non communistes. Tout au long des années 80, des insurrections démocratiques aux Philippines et en Corée du Sud, ainsi que la longue résistance des forces anti-apartheid en Afrique du Sud, ont montré que lorsque les gouvernés veulent rompre avec un mode de gouvernement dépassé, il suffit qu'ils se serrent les coudes.

Ces exemples ont été  étudiés derrière le rideau de fer: le livre d'Elzbieta Matynia sur la Pologne établit une comparaison directe avec l'Afrique du Sud. Quant au fameux dissident polonais Adam Michnik, il a observé de près la façon dont l'Espagne est passée - lentement mais sûrement - d'une théocratie fasciste à un Etat laïc et civilisé.

Aujourd'hui, la mémoire de la «révolution de velours» ou de la «révolution douce» est très forte en Iran, où les intellectuels et les militants arrêtés par la police secrète étaient accusés d'avoir des objectifs «de velours». A Téhéran, hélas, parmi les ecclésiastiques, encore de nombreux dirigeants croient (contrairement aux communistes qui se sont rendus à l'évidence) à leur idéologie primitive et, oppressive et sont prêts à tuer pour la défendre. (Par ailleurs, les mollahs iraniens, brutaux, ont réussi à s'assurer pour la première fois l'appui d'une grande puissance à leur élection frauduleuse. Il s'agit du Kremlin de Vladimir Poutine, qui, ces jours-ci, abrite un régime agressif, chauviniste, militariste et influencé par les religieux.)

Nous avons donc ce devoir de solidarité à l'égard des mouvements de transformation. Rappelons-nous ce temps où des gens civilisés, qu'on n'a si longtemps réduits au silence et forcés à retenir leur respiration, ont tous expiré au même moment, démolissant de leur souffle révolutionnaire l'ancien ordre politique sans la moindre effusion de sang.

Christopher Hitchens

Traduit par Micha Cziffra

Image de une: Manifestants sur le mur à Berlin 11 juillet 2009, contre un projet qui détruirait toute une série de clubs, bars, lieux de loisirs du quartier, et qui ont jailli le long de l'ancienne ligne de démarcation entre Est et Ouest. REUTERS/Thomas Peter

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