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Les stratégies de Daech pour durer malgré les défaites militaires

Au sud de Mossoul en Irak, le 4 novembre 2016 | Ahmad MOUSA / AFP

Au sud de Mossoul en Irak, le 4 novembre 2016 | Ahmad MOUSA / AFP

Il existe une stratégie bien établie pour passer de la guerre à la guérilla.

Mossoul a été la première grande ville d’Irak conquise par l’État islamique durant sa guerre-éclair de l’été 2014. Sa perte constituerait donc un coup sérieux porté à ce groupe qui prétend créer un califat islamiste au Moyen-Orient. Néanmoins, les exemples passés laissent penser qu’il est encore beaucoup trop tôt pour se réjouir de la disparition de l’État islamique. Il lui reste encore assez de temps pour se mettre dans les pas d’autres groupes armés qui sont arrivés à leurs fins.

L’année n’a certes pas été bonne pour l’organisation d’Abou Bakr al-Baghdadi. D’après des estimations fournies par le gouvernement américain, l’État islamique a perdu environ 50% du territoire qu’il contrôlait jadis en Irak. En Syrie, il a perdu près d’un quart du territoire qu’il avait autrefois et a été chassé de secteurs clés le long de la frontière turco-syrienne, comme à Manbij et Jarabulus. Le groupe conserve encore quelques territoires en Irak et en Syrie, notamment le long de l’Euphrate, mais ses terres se rétrécissent, ses finances vont mal, ses troupes s’amenuisent et sa réserve de combattants étrangers a le moral en berne.

Cuba et la Somalie en exemples

Mais Daech n’est par le premier groupe insurgé à faire face à ce type de problèmes. Depuis la Seconde Guerre mondiale, le monde a connu près de 200 insurrections. Ensemble, elles nous offrent un aperçu de ce qui pourrait advenir de l’État islamique. Par-dessus tout, elles montrent que les insurrections suivent rarement un seul et même chemin. Les groupes insurgés connaissent des hauts et des bas en fonction de leur capacité à se trouver des refuges, à adapter leur stratégie et à tirer profit des attentes locales. Si l’on s’en réfère aux précédents historiques, l’État islamique pourrait tenter de traverser cette «tempête» de plusieurs manières possibles.

Tout d’abord, les groupes insurgés qui perdent du territoire cherchent généralement à trouver des refuges où se reposer, où reconstituer leurs forces et prévoir les futures opérations. Parfois, ces refuges se trouvent à l’étranger. En 2001, par exemple, les leaders talibans et nombre de leurs hommes ont fui l’Afghanistan pour le Pakistan voisin après leur défaite contre les forces américaines et afghanes. Durant les années qui ont suivi, les talibans ont utilisé ces refuges au Pakistan pour reprendre le combat en Afghanistan, où ils constituent encore aujourd’hui une menace importante pour l’État afghan. De la même manière, Fidel Castro et ses guérilleros avaient subi une défaite importante en juillet 1953 contre le gouvernement cubain dans la ville de Santiago de Cuba. Pourtant, Castro finit par se réorganiser au Mexique, où il put planifier ses prochaines actions dans une relative sécurité, ce qui lui permit de finalement renverser le gouvernement de Fulgencio Batista en 1959.

Il est aussi parfois de trouver refuge à l’intérieur même du pays. En Somalie, al-Shabab a perdu la quasi-totalité des territoires qu’il contrôlait jadis suite aux opérations militaires de la Mission de l’Union africaine en Somalie, du gouvernement somalien, des milices des clans alliés et des forces américaines de 2011 à 2015. Mais al-Shabab a trouvé refuge dans la vallée du Jubba, dans le sud du pays, au sein de clans alliés, et s’est depuis lancé dans une violente campagne terroriste tant en Somalie que dans des pays voisins comme le Kenya.

La stratégie des refuges

Les leaders de Daech ont visiblement déjà pris en considération l’importance des refuges. En Irak, dans les endroits où l’État islamique a déjà perdu du territoire, comme à Ramadi et Fallujah, les djihadistes se sont éparpillés dans les denses zones agricoles et les déserts qui entourent les centres urbains. En opérant depuis des jazirah («ilôts»), Daech pourrait reproduire le modèle qu’il avait peaufiné il y a une dizaine d’années sous le nom «al-Qaida en Irak» en survivant grâce à des activités criminelles de bas étage, en stockant des armes pour des opérations futures et en menant d’abominables campagnes de meurtres et d’intimidation. Les djihadistes de l’État islamique pourraient aussi se replier dans le territoire actuellement contrôlé par le groupe en Syrie, qui s’étend au nord de Raqqa et au sud-est le long de l’Euphrate jusqu’à la frontière irako-syrienne. Ce refuge a été essentiel à la résurgence de l’État islamique en 2014.

Ensuite, les groupes rebelles qui font face à des adversaires plus puissants préfèrent généralement adopter une stratégie de guérilla que de mener des batailles rangées conventionnelles contre leurs ennemis. Cette stratégie de guérilla implique l’utilisation de ressources militaires et politiques pour mobiliser la population, la conduite d’attaques-surprises (au lieu d’attaquer l’ennemi de front sur un champ de bataille) et une moindre envie de combattre de la part du gouvernement. Recourir à la guérilla est attrayant pour les groupes qui sont significativement plus faibles que les forces de sécurité gouvernementales, raison pour laquelle on la qualifie parfois de «guerre de la puce».

Pour l’officier britannique T.E. Lawrence, le célèbre «Lawrence d’Arabie» qui conseilla les rebelles arabes en lutte contre l’Empire ottoman, la guérilla était le sine qua non du combat insurrectionnel et les attaques-surprises sa tactique essentielle. Il a ainsi écrit dans The Evolution of a Revolt: «La mobilité, la sécurité (en refusant d’offrir des cibles à l’ennemi), le temps et la doctrine (l’idée de conduire chaque sujet vers la bienveillance) assureront la victoire aux insurgés, car ces facteurs seront, en fin de compte, décisifs».

L'efficacité de la guérilla

La plupart des groupes rebelles qui ont réussi ont eu recours à la guérilla. En Guinée-Bissau, Amilcar Cabral et son Parti africain pour l'indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC) ont pratiqué avec succès la guérilla pour obtenir leur indépendance face au Portugal. Le PAIGC a ainsi passé plus d’une décennie à mener des attaques éclair contre les forces portugaises avant que la Guinée-Bissau ne devienne indépendante du Portugal en 1974. En Afrique du Sud, les dirigeants du Congrès national africain (ANC) entreprirent dès 1963 les préparatifs de l’opération Mayibuye, qui prévoyait l’organisation et la mise en place d’une stratégie de guérilla contre le gouvernement. Elle fut orchestrée par la branche militaire de l’ANC, Umkhonto we Sizwe, et contribua à la chute du gouvernement d’apartheid en Afrique du Sud en 1994.

Aujourd’hui, l’État islamique fait face à une puissante coalition d’adversaires qui inclut les redoutables Peshmergas kurdes, les forces de sécurité irakiennes, des milices arabes sunnites, des milices chiites et les États-Unis, ainsi que d’autres puissances militaires de la coalition. Si Daech espère survivre à la perte de Mossoul, il est probable que ses leaders vont entreprendre de passer à une campagne de guérilla classique incluant des embuscades, des raids, des sabotages, des assassinats ciblés et des attentats-suicides. En 2014, l’État islamique avait mené avec succès une guerre conventionnelle, avec l’envoi depuis la Syrie de djihadistes vers la province irakienne d’Anbar en longues colonnes motorisées, voire blindées, en appui de troupes déjà actives à Fallujah et Ramadi. Les combats avaient souvent pris la forme de batailles rangées, de guerre de position et de sièges. Mais aujourd’hui, la parité a changé et la guérilla est devenue la seule option viable pour Daech.

Troisièmement, les théoriciens classiques de l’insurrection, comme le leader chinois Mao Zedong, ont depuis longtemps insisté sur l’importance de s’appuyer sur la politique et les attentes du peuple. «Sans but politique, a écrit Mao, la guérilla doit échouer, de même qu’elle échouera si ses objectifs politiques ne coïncident pas avec les attentes du peuple.» Les groupes ont besoin d’une cause, qu’un leader charismatique pourra utiliser pour mobiliser les populations locales. Mao comparait les populations locales à de l’eau et les insurgés aux poissons qui ont besoin de l’eau pour survivre.

Les insurgés qui ont réussi ont su exploiter les colères des populations locales. Au Vietnam, le Vietcong s’est servi de la haine d’un gouvernement considéré comme irrémédiablement corrompu, oppressif envers les paysans et trop aligné avec les forces «impérialistes» américaines. Au Nicaragua, les sandinistes visitaient régulièrement les foyers des zones rurales afin d’exploiter les griefs sociaux et économiques. «La première chose que nous demandions, se souvient un guérillero sandiniste, c’était s’ils possédaient la terre qu’ils cultivaient et la réponse était toujours non. Elle appartenait aux “riches”.» Leur but était d’influencer les paysans en dirigeant leur colère vers les riches propriétaires terriens et le gouvernement, ce qu’ils parvinrent à faire avant de renverser le gouvernement d’Anastasio Somoza Debayle en 1979.

Un conflit parti pour durer

La composante la plus vulnérable de la campagne actuelle contre l’État islamique en Irak est peut-être l’incapacité de répondre aux griefs des Arabes sunnites. À partir de 2010 environ, le gouvernement de Nouri al-Maliki s’est lancé dans une campagne visant à renforcer son emprise sur le pouvoir aux dépens des Arabes sunnites. Il a remplacé des officiers militaires kurdes et sunnites compétents par des chiites loyaux, mais incompétents, il s’est servi des tribunaux et des forces de sécurité pour harceler et poursuivre les politiciens sunnites, et ses forces de sécurité ont violemment réprimé les mouvements de protestation des sunnites. Parallèlement, il s’est considérablement rapproché de l’Iran.

Ces problèmes ont perduré sous le successeur de Maliki, Haider al-Abadi. Si le désenchantement des sunnites en Irak n’est pris en compte plus efficacement, cela ne manquera pas de créer un environnement propice à la survie, si ce n’est la résurrection, de l’État islamique.

En intimidant et en tuant les populations locales au lieu de tenter de les rallier à sa cause, l’État islamique montre qu’il fait bien peu de cas des principes historiques de la guérilla. Toutefois, si jamais il parvenait à s’adapter, la chute de Mossoul pourrait n’être que le début d’une nouvelle phase d’un conflit parti pour durer.

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