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Comment les croyants américains choisissent entre Clinton et Trump

Henri Tincq, mis à jour le 05.11.2016 à 18 h 54

Les protestants évangéliques ne votent plus unanimement républicain. Juifs et catholiques, eux, penchent massivement pour le vote démocrate. Et l’islamophobie fait figure d'argument ultime de Donald Trump...

Hillary Clinton prononce un discours lors d'un service religieux à Fort Lauderdale (Floride), le 30 octobre 2016. JEWEL SAMAD / AFP.

Hillary Clinton prononce un discours lors d'un service religieux à Fort Lauderdale (Floride), le 30 octobre 2016. JEWEL SAMAD / AFP.

L’élection américaine du 8 novembre brouille beaucoup de cartes, y compris celle qui concerne le poids de la religion, traditionnellement élevé dans les joutes présidentielles américaines. Bien des clichés sur la religiosité dominante d’une nation forgée par des «pères pèlerins» et le combat pour la liberté religieuse sont en voie d’être périmés.

Si la référence religieuse reste fréquente dans le débat public et électoral américain, elle est en voie de recul. En 2015, une étude du très sérieux Pew Research Center avait produit un choc: 23% des Américains se disent «sans religion». Ils n’étaient que 7% il y a quinze ans. La croyance en Dieu reste très élevée dans le pays –autour de 90%–, mais la tendance est à la baisse.  

L’une des raisons de la bonne tenue de Bernie Sanders dans la primaire démocrate serait précisément venue du fait qu’il se présentait comme «athée», espèce désormais moins rare aux Etats-Unis. Les spécialistes sont en peine de définir exactement la position religieuse d’Hillary Clinton et de Donald Trump. De même, les empoignades sur l’avortement et l’homosexualité ont baissé de ton dans cette campagne. «On est peut-être en train d’assister aux Etats-Unis, avec la croissance des “sans religion”, celle des mouvements migratoires et de l’esprit laïque, à la fin d’un cycle dominé par l’alliance du religieux et du politique», explique Blandine Chelini, spécialiste française de la religion américaine.  

Le «vote juif» semble acquis en faveur de la candidate démocrate –il y a 2% de juifs aux Etats-Unis–, alors qu’il était encore à moitié républicain et à moitié démocrate au début des années 2000. Il ne semble pas avoir souffert des démêlés nombreux entre l’administration démocrate de Barack Obama et le gouvernement israélien de Benjamin Netanyahou, qui ne fait pas l’unanimité dans la population juive. Trois autres éléments, plus nouveaux et plus décisifs, sont apparus dans le «paysage» religieux de cette campagne 2016.

1.Un électorat évangélique pro-Trump, mais plus divisé qu'autrefois

Régulièrement courtisé par les candidats républicains depuis Ronald Reagan dans les années 1980, le puissant électorat évangélique –un quart des 320 millions d'Américains se revendiquent comme protestants évangéliques– ne fera pas cette année la différence qui avait permis à George W. Bush de l’emporter en 2000 et 2004. C’est la principale nouveauté du scrutin.

Cette «droite chrétienne» républicaine avait été très influente au cours des deux mandats de l’ancien président Bush, alcoolique repenti, converti et born-again, notamment après les attentats du 11 septembre 2001. Marquée par son prosélytisme actif et son conservatisme moral et social, elle avait lutté contre la «permissivité» de la société américaine, contre le droit à l’avortement, l’homosexualité, la recherche sur les cellules-souches et la thérapie génique. Elle avait soutenu l’idéologie de «croisade» des néoconservateurs au pouvoir à la Maison Blanche, défendu une sorte de vision biblique du monde où s’affrontaient les forces du Bien et l’«axe du Mal» et dans laquelle les Américains, nouveau «peuple élu» par Dieu, étaient dotés d’une mission universelle de conversion et de réforme.

Cette droite religieuse républicaine n’a pas disparu, mais elle est divisée sur le cas Trump. Elle aurait préféré Ted Cruz ou Marco Rubio, mais ces candidats ont été éliminés dans la course aux primaires. Elle s’est donc résignée à soutenir Donald Trump, pour lequel une majorité des 70 millions d’évangéliques américains dit aujourd’hui vouloir voter. Elle est séduite par son discours simpliste, sa division du monde et de la société américaine en «bons» et «méchants», par son islamophobie, par ses défis lancés à la Chine et à l’Iran, par son discours «apocalyptique» sur l’avenir de l’Amérique et sa volonté d’en faire à nouveau une grande nation. En outre, Trump est immensément riche, ce qui est un bon signe pour les milieux évangéliques: s’il a réussi dans les affaires, peu importe les moyens, c’est qu’il est «béni par Dieu»!

Donald Trump est toutefois loin de faire l’unanimité dans un électorat qui avait, à plus de 78%, porté George W. Bush au pouvoir. Sa vie privée rebute. Deux fois divorcé, trois fois marié, brassant des fortunes considérables, il est tout sauf un candidat «religieux». «Il est vaguement croyant évangélique, mais n’a aucune légitimité en matière religieuse et dans les milieux chrétiens», dit l’universitaire français Mokhtar Ben Barka, professeur de civilisation américaine. Trump dit faire de la Bible sa principale lecture, mais il est incapable de la citer correctement. Il lui arrive même de confondre Ancien et Nouveau Testament. Il se dit aujourd’hui hostile à l’avortement et résolument pro-life, mais dans le passé, il avait défendu des positions pro-choice. Ce n’est donc pas le candidat républicain idéal, et l’électorat évangélique se montrera divisé le 8 novembre.

2.Les catholiques pro-Clinton par rejet de Trump

Le poids des catholiques –un peu plus de 20% de la population américaine, dont une moitié d’Hispaniques– est moins décisif que celui des protestants évangéliques, mais depuis la victoire de John Kennedy en 1960, depuis les candidatures de personnalités catholiques comme Geraldine Ferraro en 1984 et John Kerry en 2004, cet électorat compte dans l’élection américaine. Il est loin d’être monolithique: majoritairement démocrate jusque dans les années 1970, il se partage depuis les faveurs des deux grands partis de manière à peu près égale. Les électeurs catholiques blancs et les plus pratiquants votent républicain; les Hispaniques et les catholiques non-pratiquants ou occasionnels votent plutôt démocrate.

La hiérarchie épiscopale se fait régulièrement entendre dans le débat public et n’a pas ménagé ses attaques contre l’administration démocrate. Elle a lutté contre la réforme du système de santé de Barack Obama, qui ouvrait la voie à plus de justice sociale mais avait le tort, selon l’aile conservatrice de l’épiscopat, d’ouvrir la possibilité d’aides financières de l’État et des entreprises à la contraception et à l’avortement. La légalisation du mariage entre couples de même sexe dans la quasi-totalité des Etats américains avait également soulevé de violentes protestations dans la hiérarchie. 

L’alliance conservatrice entre la droite catholique et les évangéliques, qui était une donnée assez récente de la politique américaine, semble toutefois avoir vécu, largement en raison, une fois de plus, de la personnalité clivante du candidat républicain. Donald Trump a multiplié les promesses à l’électorat catholique. Il s’est adressé plusieurs fois aux évêques, s’est déclaré prêt à défendre la vie contre l’avortement, à encourager la liberté de religion, d’éducation et le mariage traditionnel, anti-gay. Il n’a cessé de dénigrer Hillary Clinton et son candidat à la vice-présidence Tim Kaine pour leur attaques des «valeurs centrales» du catholicisme. 

Hillary Clinton a choisi un colistier catholique, et si elle n’a guère plus de légitimité religieuse que son adversaire républicain, l’électorat catholique se ralliera majoritairement à elle. Le bénéfice des promesses de Donald Trump a été balayé par sa désastreuse image morale, ses conquêtes féminines et les accusations de harcèlement sexuel portées contre lui, ainsi que par sa rhétorique sur l’immigration, qui a heurté beaucoup de catholiques, y compris ceux du camp républicain: «Il ne manifeste aucune compassion pour les immigrés. Or, beaucoup de catholiques se rappellent que leurs parents ou leurs grands-parents ont eux aussi été des immigrés et ils comprennent ce que signifie d’arriver aux États-Unis avec ce statut», a expliqué le professeur de sciences politiques Mark Rozell.

Hillary Clinton va donc bénéficier du réflexe anti-Trump puissant dans un électorat catholique qui n’a pas oublié les critiques que le candidat républicain avait adressées au pape François lors de sa visite aux Etats-Unis, en septembre 2015, et de sa défense, à la frontière mexicaine, du droit à l’immigration. Des dizaines d’intellectuels et responsables catholiques ont signé au printemps dernier une lettre ouverte dénonçant Donald Trump comme «manifestement inapte à devenir président des États-Unis».

Les derniers sondages dans l’électorat catholique sont catastrophiques pour le candidat républicain. Dans cette tranche, selon une étude du Public Religion Research Institute, la candidate démocrate devancerait de 23 points son adversaire (55% contre 32%). La hiérarchie épiscopale elle-même, notamment l’influent cardinal Timothy Dolan, archevêque de New-York, interpelle régulièrement le candidat Trump sur ses positions xénophobes. Il faut dire que, grâce à ses nominations, le pape François, depuis le Vatican, procède à un renouvellement important de la hiérarchie catholique américaine. Son homme de confiance aux Etats-Unis est l’archevêque de Chicago Blase Cupich, qu’il vient de créer cardinal.

3.L'islam comme repoussoir

La principale nouveauté du scrutin présidentiel américain de 2016 reste toutefois l’irruption massive de l’islam et de l’islamophobie comme thèmes de campagne, à nouveau en raison des positions de Donald Trump. Estimé à un peu plus de trois millions, le nombre de musulmans aux États-Unis est relativement faible. Cette immigration d’origine asiatique –indo-pakistanaise et indonésienne– est sans rapport avec l’immigration musulmane arabe en Europe. Toutes les études d’opinion révèlent que son souci premier est celui de l’intégration à la société américaine. «La communauté musulmane aux Etats-Unis n’a rien à voir avec la communauté musulmane en France, dit Mokhtar Ben Barka. Ses membres font tout pour être perçus d’abord comme des Américains. Ils revendiquent haut et fort leur américanité, ne fréquentent pas les musulmans d’origine européenne et, pour eux, un groupe radical comme Nation of islam est une hérésie.»

Le ressentiment à l’égard de l’islam, qui monte aussi aux Etats-Unis, vient beaucoup moins de l’attitude des musulmans sur le sol américain que de la crainte d'attentats terroristes comme ceux qui ont frappé l’Europe. Les musulmans sont désomais plus impopulaires dans l’opinion américaine que l’étaient autrefois les «athées». Une étude publiée par l’Université du Minnesota vient de révéler que, pour 45,5% des Américains, les musulmans ne partagent pas leur vision de la société, soit une hausse de près de vingt points en douze ans… En 2003, ce sont les «athées» qui détenaient ce record d’impopularité (41,9%).

30% des personnes interrogées dans cette étude de 2015 jugent les musulmans «intolérants» et 22% ne craignent pas d’affirmer qu’ils constituent «une menace pour la sécurité publique». Plus de la moitié désapprouveraient un mariage entre un de leurs enfants et un musulman, contre moins d’un tiers en 2003. Musulmans et athées sont donc de loin les deux catégories aujourd’hui perçues le plus négativement aux États-Unis. Y compris dans les rangs catholiques: selon une autre étude de l’université jésuite de Georgetown, seuls 14% des catholiques disent avoir une opinion positive des musulmans. Et l’immense majorité d’entre eux (83%) considèrent que tout dialogue avec un fidèle musulman doit avoir pour but la conversion de ce dernier au christianisme!

Comment donc s’étonner que l’islam radical soit devenu l’un des éléments les plus passionnels de cette campagne américaine? On se souvient que, dans la foulée de la fusillade de San Bernardino (Californie), en décembre 2015, Donald Trump avait promis d’interdire l’accès des musulmans aux États-Unis, par crainte d’attentats djihadistes. Pour l’universitaire André Kaspi, spécialiste de l’histoire américaine, au delà de ces propos caricaturaux sur l’interdiction des musulmans ou la construction d’un «mur» à la frontière mexicaine pour stopper l’immigration hispanique, ce qui est en jeu, «c’est le sentiment très répandu que les Etats-Unis ne jouent plus leur rôle international, spécialement au Proche-Orient. C’est son slogan “America First” qui est l’un des plus forts arguments de campagne de Donald Trump».

Hillary Clinton sait que le danger menace de ce côté. Il ne vient pas, à proprement parler, de l’électorat musulman, qui lui semble largement acquis, mais de ces catégories sociales déclassées, menacées par les pertes d’emplois industriels, au sein desquelles croît le spectre de l’immigration et d’une multiplication d’attentats terroristes comme en Europe. Barack Obama est intervenu au cours de cette campagne pour rappeler que, dans le cours de l’histoire américaine, les juifs et les catholiques avaient été aussi la cible de virulentes attaques. Il a incité les Américains à ne pas tomber dans la caricature anti-islamique, et les musulmans à revendiquer fièrement leur identité: «Une attaque contre une religion est une attaque contre toutes les religions», a-t-il répété.

Le président en fin d’exercice a souffert d’une légende tenace, soutenue par des rumeurs sur internet, selon laquelle, fils d’un père kenyan et d’une mère américaine, petit-fils d’un converti à l’islam, ayant passé une partie de son enfance en Indonésie, il est lui-même musulman. Barack Obama a fait justice de cette rumeur. Mais la question reste souvent posée de savoir si un président américain pourrait être un jour... un musulman. Pour beaucoup d’électeurs républicains, un tel événement serait inconcevable, ce qui a fait réagir Hillary Clinton: «Un musulman peut-il être président des États-Unis d’Amérique? En un mot: oui. Maintenant, passons à autre chose.» Rappelons que l’article 4 de la Constitution américaine stipule qu'«aucune profession de foi religieuse» n’est exigée pour l’exercice d’un mandat.

Henri Tincq
Henri Tincq (245 articles)
Journaliste
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