FranceCulture

Nous ne sommes pas encore prêts à fêter nos morts

Vincent Brunner, mis à jour le 05.11.2016 à 8 h 12

Le 12 novembre, le Bataclan ouvre ses portes pour accueillir un concert de Sting. Mais le lendemain, la salle sera silencieuse. Le travail de deuil est-il incompatible avec une célébration plus bruyante?

Devant le Bataclan le 13 décembre 2015 MATTHIEU ALEXANDRE / AFP

Devant le Bataclan le 13 décembre 2015 MATTHIEU ALEXANDRE / AFP

Le soir du 1er novembre, jour férié dans le calendrier français, le théâtre parisien des Bouffes du Nord accueillait une drôle de célébration. A la gauche de la scène, avait été placé un autel avec des images pieuses, un jukebox, des cassettes vidéo, des photos de Bowie et d’Hendrix. La présence de têtes de mort en sucre –les fameuses calaveras– renseignait sur la nationalité des musiciens du soir: mexicaine.

Enfin, en partie: Orkesta Mendoza, la formation menée par le chanteur-guitariste Sergio Mendoza vient de Tucson, Arizona, à quelque cent kilomètres de la frontière mexicaine mais compte dans ses rangs un chanteur mexicain immigré Salvador Duran.

Quand les membres de l’Orkesta déboulent sur scène, ils ont tous le visage grimé en tête de mort et ils envoient aussitôt un mix infernal de rock et mambo, de cumbia et d’electro. Vous imaginez un concert de la Mano Negra dans un bar de Pigalle vers 1989? Cela devait un peu ressembler à ça, une bacchanale de cuivres et de guitare. Ce soir-là, les Bouffes du Nord sont en configuration «récital»: personne dans la fosse, tout le monde est sagement assis. Pas longtemps. Les appels de Sergio Mendoza à se rapprocher et la cadence irrésistible convainquent une grande partie du public à lever son cul et à danser à quelques mètres du groupe.

 

 

Tout en essayant de trouver mes moves sur la piste sans paraître ridicule –le public latin avait le rythme dans la peau, caramba– je me faisais la réflexion que, depuis un an, je n’avais pas vécu de concert aussi joyeux. Un bras d’honneur face à l’ambiance générale de sinitrose/fin du monde, reflet d’un fossé culturel. Dans son essai consacré à son pays, Le labyrinthe de la solitude, l’écrivain mexicain Octavio Paz résumait ça ainsi: «pour l’habitant de Paris, New York ou Londres, la mort est ce mot qu’on ne prononce jamais parce qu’il brûle les lèvres. Le Mexicain, en revanche, la fréquente, la raille, la brave, dort avec, la fête, c’est l’un de ses amusements favoris et son amour le plus fidèle». Le dessinateur Charles Burns évoquait ici le symbole de la calavera: «C’est un signe de reconnaissance positif de la mortalité, quelque chose d’absolument pas morbide mais salvateur».

Vendredi 4 novembre, 9h du matin. Nous sommes une dizaine de journalistes réunis dans une salle de réunion d’un hôtel des Champs Elysées pour écouter Jérôme Langlet de Lagardère Live Unlimited Entertainment, celui qui préside le Bataclan. Le Bataclan rouvrira finalement ses portes le 12 novembre et non pas le 16 avec Pete Doherty comme il était prévu. C’est ainsi Sting qui aura l’honneur (et le courage) d’inaugurer le Bataclan d’après les attentats du 13 novembre 2015. Le chanteur ne touchera pas de cachet et les recettes du concert –les places seront mises en vente mardi– iront aux associations de victimes Life For Paris et 13 novembre: fraternité vérité. «Très bonne nouvelle d’avoir un artiste comme Sting pour faire du bruit», estime Jérôme Langlet, visiblement ému pour de vrai. «Ça montrera en France et dans le monde entier que le Bataclan avance, qu’il revit moins d’un an après les événements (…). 90 personnes sont mortes au Bataclan. Il était impensable qu’on laisse mourir la salle…»

Il retrace la course menée contre le temps depuis que la décision de rouvrir le Bataclan (codirigée par Jules Frutos et Olivier Poubelle, les deux programmateurs) a été prise. Ainsi, la commission de sécurité n’a donné son avis favorable que le jeudi 3 novembre. Les tickets pour les concerts programmés à partir du 16 novembre sont pourtant mis en vente depuis des semaines. «Saluons les artistes qui ont eu le courage d’accepter de venir jouer au Bataclan alors que l’on ne savait pas encore si la salle pourrait vraiment rouvrir», notait Jérôme Langlet.

«Tout changer pour ne rien garder»

Reconnaîtra-t-on le Bataclan? «On a décidé de tout changer pour ne rien garder de ce qui s’est passé lors de cette nuit abominable, du toit jusqu’au plancher, des peintures au carrelage». Même les sièges –qui n’avaient pas été sortis pour le concert des Eagles Of Death Metal. En fait, à part «des poteaux en plâtre qui ne servaient à rien» et le hall d’entrée, jugé trop sombre, la salle de 1.500 places a été refaite à l’identique. Il faudra attendre le 12 novembre ou un autre soir de concert (une vingtaine est programmée avec Youssou N’Dour, le festival des Inrocks les Flaming Lips, Laurent Garnier ou Zazie) pour le constater. Personnellement, pour moi ça sera le 25 novembre lors de la venue de Marianne Faithfull qui interprètera «They Come At Night», une chanson qu’elle a écrite après les attentats.

Si des familles des victimes ont pu se recueillir au Bataclan par deux fois durant l’année –«des médecins nous ont dit que si des personnes en éprouvaient le besoin, il fallait le faire», personne d’autre de l’extérieur ne pourra rentrer avant la réouverture officielle.

Le 13 novembre, nous fermerons le Bataclan, ce sera un moment de recueillement

Jérôme Lenglet

«J’ai envie qu’on voit le Bataclan vivre, avec du public, et des artistes, je ne veux pas que les premières images du Bataclan soient celles d’une salle vide», insiste Jérôme Langlet. Malgré la centaine d’ouvriers et d’artisans impliqués dans les travaux, aucune photo du bâtiment n’a d’ailleurs fuité. «Aujourd’hui, on veut redonner la salle aux artistes et tout le public. Le 12 novembre avec Sting, ça sera la chance de montrer qu’on a fait face, qu’on s’est relevé. Nous ferons beaucoup de bruit pour fêter cette réouverture. Le 13 novembre, nous fermerons le Bataclan, ce sera un moment de recueillement. La décision appartient à chacun, on ne peut reprocher à personne de vivre différemment ce drame».

La commémoration par le silence?

Depuis le 13 novembre 2015, nous nous sommes habitués à l’idée horrible que chaque concert pouvait être le dernier. Le live «d’après», le moment où nous sommes entrés dans une salle de spectacle, a forcément été source de frissons. Qu’on soit fan ou non des Eagles Of Death Metal, on n’a pas oublié que l’on aurait pu être au Bataclan ce soir-là et qu'un autre concert, une autre foule auraient pu être visés.

Et si le Bataclan avait organisé un concert le dimanche 13 novembre prochain? Il y aurait eu de l’appréhension, une forte émotion, des pleurs… mais ça sera sans doute le cas le 12 novembre. Ecouter et voir des musiciens se produire ce soir-là serait-il indécent?

Dans une société où les sons –voire les bruits– sont omniprésents, où le silence si rare, la mort est l'un des rares événements qui lui fait place. «Et c’est par le silence que la mort évoque la nuit», écrit André Neher dans L’exil de la parole. Du silence biblique au silence d’Auschwitz. «Et c’est par le silence que la mort évoque la nuit comme inversement la nuit ressemble à la mort par le silence. Si la nuit et la mort sont intuitivement éprouvées comme étant de la même famille, si la nature de l’une fait immédiatement penser à l’autre, si les poètes dans leurs métaphores, les mystiques dans leurs prières, les misérables dans leurs cris, peuvent indifféremment s’adresser à l’une ou à l’autre avec la certitude de faire vibrer une seule et même corde, c’est parce que la nuit et la mort sont toutes deux silencieuses».

Garder le silence

Les gens du Bataclan montrent beaucoup de dignité dans le travail de reconstruction (aux sens littéral et figuré) qu’ils ont entrepris. Ils pensent d’abord aux victimes et à leurs familles, ce qui les honore. «Si l’on n’a pas parlé ces derniers mois, c’était parce que notre priorité était de parler aux victimes, explique Jérôme Langlet. Garder le silence c’était aussi respecter leur douleur, respecter celle de toutes les personnes associées de près ou de loin à ce drame».

Le travail de deuil doit-il forcément passer par le silence? La portée symbolique de voir une foule rassemblée au Bataclan, un an jour pour jour après ce putain de vendredi, aurait-elle mis du baume au cœur à celles et ceux qui ont perdu leurs proches lors d’une soirée qui devait être une fête? Une question à laquelle seules les personnes concernées pourraient répondre… et on se gardera bien de prendre leur place et d’extrapoler. A titre personnel, la perspective que le 13 novembre prochain soit dédié au silence me déconcerte. Peut-être parce que je préfère quand, lors d’une manifestation publique (genre un match de foot, de rugby, de n’importe quel sport), on célèbre les morts par une minute d’applaudissement plutôt que par une minute de mutisme. Est-ce possible de saluer la mémoire des disparus après un tel drame par autre chose que du recueillement silencieux? Peut-on se souvenir et commémorer en écoutant du rock’n’roll, du hip hop ou de l’electro, toutes ces musiques païennes que les extrémistes aimeraient voir disparaître?

Il semble que ça ne fasse pas partie de notre culture, que ça reviendrait à braver un interdit. Dimanche 13, après l'anniversaire de mon père (il a une excuse, il est né le jour-même), je réécouterai les morceaux les plus émouvants inspirés par les électrochocs qu’ont été ces événements, de «La vie vole» de Miossec à «Only Heaven» des Anglais Coldcut avec le rappeur Roots Manuva qui susurre: «we send love to the French/ Excuse me my french»… des chansons plutôt tristes. Ou j'écouterai peut-être quelque chose de plus entrainant...

 

 

 

Vincent Brunner
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Journaliste
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