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Le leurre du féminisme choupi

Ashley MacKinnon MacKinnon  via flickr License CC

Ashley MacKinnon MacKinnon via flickr License CC

Ça a la couleur du féminisme, ça a l'odeur du féminisme, le goût du féminisme (si on avale très vite). Mais ne vous faites pas avoir: ce n'est PAS du féminisme.

«Nous venons en paix! Regardez, on a même apporté des macarons, on porte des petites robes blanches mignonettes, et on penche légèrement la tête sur le côté comme un chiot à adopter». C'est le message que semblent vouloir véhiculer celles que nous nommerons pudiquement les «ambassadrices du féminisme mignon». Et il en va de ce féminisme-là comme d'un produit grossièrement contrefait: il fait d'abord illusion en arborant tous les signes extérieurs recommandés (y a écrit «girl power» dessus comme le petit croco apposé sur le faux polo Lacoste), et en y regardant de plus près, (on se rend compte que le croco a la gueule en biais), on se demande vite si on serait pas en train de nous prendre pour des couillonnes.

Entrer en féminisme comme on se met à Snapchat

Tout a la fois dernier né et parangon de cette insupportable tendance, la plateforme «Le salon des dames» fait figure de cas d'école. Elles sont d'abord apparues sur Twitter en suivant les comptes de féministes revendiquées. Puis, on a vu des friends enthousiastes (pardonne-leur Sainte Olympe de Gouges) partager sur notre feed Facebook des statuts vibrants assortis de jolies photos sépia, de citations éloquentes piquées sur Evene, ou de gif rigolo et rétros.


C'est que dès les deux premières minutes (trois si on a mal dormi), on réalise que les fondatrices de ce site dont le slogan est «add more lipistick, and change the world» ont décidé d'entrer en féminisme comme on se met à Snapchat parce qu'il «paraît que ça cartonne».

Elles s'appellent Céline Bizières et Patricia Louisor-Brosset. On ne peut pas les rater, elles figurent sur la home de leur site, arborant les virginales tenues blanches sus-citées  et le rouge-à-lèvres dont on avait jusqu'ici sous-estimé les vertus révolutionnaires.


Céline est «plume et artiste». Un détour par sa page Linkedin: sa plume a en effet rédigé «contenus mobiles et contenu personnalisés pour les marques» pour le site MyLittleParis. La bio publiée sur son site nous apprend également qu'elle a «dénichage» de 11h à 13h et «amis» à 20h. Mais ça peut aussi être 20h30 parce qu'elle «déteste les cadres et les limites».

Patricia a elle aussi une vie bien remplie. Faut dire qu'elle est «styliste et DJ», fait partie d'un groupe de «Speed consulting» et a toujours «deux iPad sous le bras». Ce qui est assez peu pratique mais «challenging».

S'occuper d'abord des hommes

Un brève recherche nous permettra également de découvrir que Patou dispense occasionnellement des cours du soir sur l'amour et les relations hommes-femmes (et tout rapport avec les coach en séduction serait purement fortuit). C'est que les hommes et leur petit coeur fragile est au centre des préoccupations des deux «dames». Un article sobrement intitulé «la fin des hommes» (tiens, le même titre qu'un best-seller de la journaliste américaine Hanna Rosin, The End of men, publié en 2012 aux Etats-Unis et traduit en 2013 en France) et rédigé par la fameuse plume de Céline, nous apprend en effet que c'est «pas évident d’être un mec au XXIe siècle» et que «75 % des victimes du suicide sont des hommes parce que la société les attend au tournant. C’est donc le moment de revoir le cahier des charges de la masculinité. Les hommes sont autant prisonniers des stéréotypes liés au genre que les femmes et le jour où ils parviendront à s’en libérer, la situation des femmes progressera dare dare. S’ils n’ont plus besoin d’être dominants pour se faire respecter, nous n’aurons alors pas à être dominées. Et ouais. Mais pour faire bouger les mentalités, il faudra commencer par les publicitaires et les annonceurs. Ces distributeurs d’images et de modèles de nos sociétés actuelles. Et pour le moment y’a pas foule pour réécrire le masculin. Bande de macho va!»

Ça dénonce hein?

D'ailleurs, les «Beauvoir du digital ont la solution»: réinventer «d’autres représentations du féminisme dans lesquelles hommes et femmes ne se sentent pas exclus (...) Mais ce n’est pas le féminin qui pose problème, c’est la symbolique qui est greffée à lui. À Versailles les hommes étaient très précieux, et ils n’étaient pas rabaissés pour autant».

Sexyser le combat (pour mieux l'annihiler)

Et c'est vrai qu'invoquer le 17e siècle comme modèle pour causer égalité hommes-femmes en 2016, on n'y aurait pas pensé.

Pas plus qu'on aurait songé à enfiler un pull rouge le 7 novembre pour militer contre les écarts de salaire entre les hommes et les femmes. D'ailleurs globalement, quand on ne fait pas partie de la tendance féminisme choupi, on ne penserait pas à lutter contre le patriarcat et la réduction des femmes à leur corps plutôt qu'à leur esprit en les ramenant justement à leur corps, leurs vêtements, leurs lèvres et leurs talons aiguille.

Un appel à mobilisation a en effet été lancé pour protester contre les inégalités salariales, par exemple, en se mettant en grève le 7 novembre à 16h44, heure à laquelle les femmes commencent symboliquement à travailler pour rien.

Le salon des dames, bien décidé à rendre ça un peu plus sexy et photogénique, a emboîté le pas des Glorieuses, collectif à l'initiative du mouvement, mais en y ajoutant un petit truc en plus: mesdames, le 7 novembre, portez un vêtement rouge. Ne nous demandez pas pourquoi «rouge» et pas «noir» ou «bleu céladon», on ne sait pas.

Ce féminisme mignon, instagram-compatible est le leg d'un message préalablement véhiculé par la presse féminine qui a souvent jugé bon de mettre au diapason «shopping» et «égalité»

Ce féminisme mignon, instagram-compatible et inoffensif est le legs d'un message préalablement véhiculé par la presse féminine qui a souvent jugé bon de mettre au diapason «shopping» et «égalité». En 2013, le magazine Marie-Claire avait en effet enjoint des hommes a chausser des talons pour «lutter contre le sexisme», à l'occasion du 8 mars. Plusieurs personnalités s'y étaient prêtés de bonne grâce (de Daniel Cohn Bendit à Julien Doré) en entonnant gaiement le refrain «bouh le sexisme c'est pas bien, mais regardez comme je fais preuve d'autodérision avec mes gros pieds dans des escarpins Sarenza».

«Entre féminisme et féminin»

S'approprier des attributs supposément typiquement féminins pour dénoncer le traitement fait aux femmes, c'est également ce qu'avait entrepris une campagne encore plus odieuse que celle consistant à filer des escarpins taille 44 a Camille Lacour: la tristement célèbre campagne «mettez du rouge» qui avait collé du vermillon sur les lippes d'hommes, célèbres ou non, se déclarant solidaires des femmes victimes de violence et entendant bien le prouver en concédant à arborer «un truc de meufs». Rappelons que Denis Baupin, dont les violences faites aux femmes semblent en effet figurer dans sa to do list, s'y était prêté avec joie.

Si rouge à lèvres, talons, et autre t-shit estampillés «féminisme» (et tant pis s'ils sont fabriqués par des femmes dans des conditions atroces) figurent en si bonne place dans ce féminisme bon teint, c'est parce que ça obéit à la même logique que celle martelée par «le salon des dames»: il faut se situer «entre féminisme et féminin». Il y aurait une zone grise sous-exploitée beaucoup plus apaisée. Une zone dans laquelle on dirait qu'on est des femmes et qu'on veut plus de droits, mais on le demanderait poliment en brandissant un panneau «promis juré, on ne vous veut pas de mal, et on va continuer à s'exciter sur la fashion week et à trouver que Michelle Obama est powerfull mais super lookée quand même dans sa robe Alexander Mc Queen, même que j'ai fait une quiche au thon pour mon mari».

Une stratégie qui ne vise rien d'autre qu'à alimenter l'idée par trop répandue que le féminisme de combat est gratuitement agressif et contre-productif. Il s'agit d'insituer une dichotomie entre féminisme inoffensif, choupi, et toute ouïe face aux problématique de ces hommes supposément victimes d'une domination féminine amatrice d'émasculation les soirs de pleine lune (théorie dont les porte-drapeaux, rappelons-le sont Eric Zemmour ou le pédosphyciatre Stéphane Clerget, préoccupé par ces petits garçons handicapés par l'attention  tardive portée aux fillettes et héritée du féminisme soixante-huitard) et un féminisme agressif, pas très photogénique, et qui fait rien qu'à braquer les hommes et les institutions à cause de leur radicalité suspecte.

Cherchez la niche

Ne nous méprenons pas, il ne s'agit même pas d'une rhétorique pensée et organisée. Mais simplement du résultat d'une logique purement pragmatique et commerciale. Ces filles (qu'elles soient red chef dans la presse féminine, Djette ou consultantes) n'ont pas élaboré de contre-discours en étant persuadées qu'il s'agit de battre en brèche une idéologie supposément dominante. C'est bien plus cynique que ça.

Le féminisme mignon, c'est une niche.

Et c'est toute l'absurdité de notre société. Tout à la fois, le féminisme reste un gros mot et de nombreuses artistes féminines vont bien prendre soin de prendre toutes leurs distances en susurrant que «non non; elles ne se reconnaissent pas dans le féminisme» et adoptent une petite mine dégoutée quand on leur demande si oui ou merde, elles sont féministes, un peu comme si on leur demandait si elles étaient prêtes à rejoindre les Farc en Colombie.(J'ai un jour interviewé Juliette Binoche et l'ai qualifiée de féministe parce qu'elle avait fondé une boite de prod entièrement constituée de femmes, j'ai cru que j'avais insulté sa mère).

Et dans le même temps, on n'a jamais autant invoqué les combats féministes et questionné la sincérité de celles qui s'en redendiquent. Ainsi, on aura passé beaucoup plus de temps à se demander si Beyoncé est féministe POUR DE VRAI, qu'à se demander pourquoi bon nombre d'autres artistes s'échinent à considérer qu'il s'agit d'un combat d'arrière garde.

Reste que certaines grosses malignes se sont dit que le féminisme était un bon filon comme les recettes en stop motion à base de chou kale et de pâte feuillétée ou la dénonciation de la «bien-pensance».

Il faudrait, à cet égard, adopter avec ces artisans du toilettage du féminisme, la même réaction que celle que l'on peut adopter face aux pourfendeurs des «bobos» ou  herauts de la mal-pensance: se taper la tête à intervalles réguliers avec la paume de la main, et unfollower. 

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