Economie

Barroso chez Goldman Sachs: pour l'Europe, il y a urgence à sévir

Gilles Bridier, mis à jour le 06.11.2016 à 12 h 52

Le recrutement de l’ancien président de la Commission par une banque d’affaires à la réputation transgressive ne peut qu’accroître la défiance des citoyens envers les institutions. Laisser faire, c'est tuer un peu plus l'idéal européen.

Ben Hider / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Ben Hider / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Avant même que l’arrivée de José Manuel Barroso au sein de la banque d’affaires américaine Goldman Sachs ne fut rendue publique début juillet, l’ancien président de la Commission européenne était affublée d’une image peu flatteuse.

Ex-Premier ministre portugais, il était peu connu lorsqu’il brigua un premier mandat en 2004. On le présentait déjà comme «un candidat par défaut». Pour réenchanter l’Europe, c’était plutôt mal parti. Les craintes se confirmèrent notamment lorsque la crise économique éclata. La première Commission de José Manuel Barroso fut alors jugée particulièrement atone et absente.

Voilà qui, en réalité, convenait fort bien aux pays membres qui privilégiaient des solutions nationales pour sortir du marasme. Et tant pis si les solutions en question transgressaient les règles en vigueur dans l’Union, notamment budgétaires: on pourrait passer outre les timides rappels à l’ordre de José Manuel Barroso sans craindre de sanctions.

«La Commission Barroso est très faible, Monsieur Barroso lui-même est un président faible, c'est la raison pour laquelle les dirigeants européens voudront le garder», pronostiquait en 2008 un haut fonctionnaire de la Commission.

Ce fut, effectivement, le scénario qui prévalut en 2009. Car s’il fut malgré tout soutenu par la chancelière allemande Angela Merkel et le président français Nicolas Sarkozy pour effectuer un deuxième mandat à la tête de la Commission, c’est uniquement parce que les chefs d’État ne voulaient pas d’un président de la Commission qui leur fasse de l’ombre. Ce que confirmeront en 2010 les analyses de la fondation Terra Nova:

«Le choix des chefs d’État et de gouvernement de reconduire José Manuel Barroso à la tête de la Commission, après un mandat unanimement considéré comme médiocre, traduit la volonté des gouvernements de l’Union de garder le contrôle de l’agenda européen et d’étouffer toute dynamique autonome à l’échelon supranational.»

L’appui intéressé des grands États membres

Ses soutiens ne furent pas déçus, tant celui que l’on surnommait à Bruxelles «le caméléon» sut ménager les intérêts des uns et des autres. «Il est le plus petit dénominateur commun, il séduit parce qu’il ne dérange pas», commentera le député européen Daniel Cohn-Bendit, un de ses adversaires déclarés.

Les devoirs d’honnêteté et de délicatesse (…) restent d’application même à l’expiration de la période de dix-huit après la cessation des fonctions

À sa décharge, on doit souligner que les États n’ont rien fait pour revivifier le projet européen, bien trop prompts à renvoyer sur les institutions de l’Union la responsabilité des décisions les plus impopulaires.… En outre, si l’Europe n’a pas progressé avec Barroso, ce fut à cause des grands États membres qui n’ont pas voulu lâcher le contrôle exercé sur une institution supranationale telle que la Commission. Un dessein auquel s’est plié l’ex-président de l’exécutif européen, bien qu’il assistât en même temps à la montée d’un eurosceptiscisme qu’il aurait dû combattre. Or, il lui appartenait de ne pas laisser s’installer dans l’Union le sentiment d’un déficit démocratique et d’une incompréhension de plus en plus grande entre les citoyens et les institutions.

Mais voilà que, brusquement, José Manuel Barroso dérange énormément. Et c’est sur un registre beaucoup plus personnel que José Manuel Barroso a fait l’unanimité contre lui jusqu’au sein des institutions européennes, lorsqu’il réapparaît au poste de conseiller et président non exécutif des activités internationales d’une banque d’affaires qui défraie régulièrement la chronique.

L’institution discréditée

Nous ne reviendrons pas ici sur un rebondissement que François Hollande a qualifié de «moralement inacceptable» et que condamna toute la presse européenne. Car au-delà du cas Barroso, le vrai problème est que ce genre de transgression puisse exister, ce qui discrédite encore un peu plus l’image des hauts fonctionnaires européens dans l’opinion publique et alimente les critiques des adversaires de l’Europe.

Les institutions ne son pas faites pour servir de marchepied à des intérêts personnels en monnayant une connaissance confidentielle de dossiers traités dans le cadre d’une mission au service du public. Que des personnalités en charge de promouvoir l’Europe mettent les compétences ainsi acquises au service de puissances commerciales ou financières, constitue un détournement de l’action au service de la collectivité. Une aubaine pour tous ceux qui s’appliquent à torpiller l’Union européenne.

Dans ces conditions, on peut aussi s’étonner du délai de réflexion de deux semaines pris par Jean-Claude Junker, le successeur de José Manuel Barroso à la tête de la Commission européenne, pour commenter lui-même le comportement de son prédécesseur au nom de son éthique personnelle. Existerait-il des protections qui autoriseraient à s’affranchir du devoir d’exemplarité?

Infraction?

Il existe un code de bonne conduite pour les commissaires européens, actualisé en 2004, qui «concrétise les obligations d’indépendance et d’intégrité que les traités imposent aux membres de la Commission». Il impose notamment, pendant douze à dix-huit mois, des règles strictes avant que ces membres reprennent des activités professionnelles une fois leur mandat échu. De ce point de vue, José Manuel Barroso a respecté le code, ont conclu fin octobre les trois membres du comité d’éthique qui se sont penchés sur la question… même s’ils ont estimé que l’ancien président «n’a pas fait preuve du bon jugement que l’on pourrait attendre de quelqu’un qui a occupé un poste à haute responsabilité pendant de si longues années».

Pas d’infraction: c’est oublier un peu vite que le même code précise que «les membres de la Commission s’abstiennent de tout acte incompatible avec la dignité et les obligations de leur charge, pendant la durée de leurs fonctions et après la cessation de celles-ci».

Un syndicat du personnel des institutions européennes, Renouveau et Démocratie, souligne même que, dans ce même code, il est stipulé que «les devoirs d’honnêteté et de délicatesse (…) restent d’application même à l’expiration de la période de dix-huit après la cessation des fonctions». Et le syndicat d’insister: «la compatibilité de l’acceptation de cette fonction au sein de Goldman Sachs avec les devoirs d’honnêteté et de délicatesse en application de cet article se pose clairement».

 Toute cette affaire sur fond de scandale alimente l’europhobie à un moment où l’Europe est de plus en plus contestée

Sentiment de divorce 

Compte tenu de sa participation dans la présentation des comptes publics falsifiés de la Grèce pour son entrée dans la zone euro jusqu’à son rôle dans le déclenchement de la crise des subprimes de 2007, cette banque a acquis une image peu scrupuleuse de l’intérêt général. Elle poursuit ses intérêts propres, parfois à la limite de la réglementation quitte à devoir répondre à des poursuites juridiques.

En s’engageant avec elle, José Manuel Barroso tourne le dos à l’intérêt général et transgresse sinon la lettre du moins l’esprit du code de conduite. Sans que le comité d’éthique ne sanctionne ce qui est apparu à beaucoup comme un bras d’honneur à ses anciens engagements européens et à la Commission. C’est là que, au-delà du cas particulier de l’individu, les institutions font état de leurs limites dans leur approche des problèmes. Mais pour le comité d’éthique, le dossier est clos: «Il ne revient pas au comité de savoir si le Code est suffisamment strict», indique son communiqué reproduit dans la presse.

Ce cas de figure illustre le décalage qui existe entre les attentes de l’opinion reflétée par la presse, et la façon dont travaillent les institutions européennes. Bien sûr, le cas Barroso ne décidera pas à lui-seul de l’avenir de l’Europe. Mais toute cette affaire sur fond de scandale alimente l’europhobie à un moment où, de la Grande Bretagne à la Pologne en passant par tous les partis souverainistes qui élargissent leur audience en France comme aux Pays Bas, l’Europe est de plus en plus contestée.

C’est maintenant à la Commission de réagir. Son président Jean-Claude Juncker assure qu’il va s’y employer. Car si le dossier devait être enterré d’ici aux prochaines élections européennes en 2019, l’exécutif européen démontrerait se comporter comme une forteresse assiégée qui défendrait une caste de privilégiés, confortant les citoyens dans leur impression de divorce.

Gilles Bridier
Gilles Bridier (663 articles)
Journaliste
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