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Au sommet du tennis, les mystères du numéro 1 mondial

Andy Murray, le 4 novembre 2016 à Paris, lors du tournoi de Bercy. |  MIGUEL MEDINA / AFP

Andy Murray, le 4 novembre 2016 à Paris, lors du tournoi de Bercy. | MIGUEL MEDINA / AFP

S’il s’impose en demi-finales du Masters 1000 de Paris à Bercy, Andy Murray deviendra le 26e n°1 mondial de l’histoire. Le début peut-être d’une drôle d’aventure personnelle à un rang pas comme les autres.

Le tennis est un sport hiérarchique qui offre un point de repère à celui qui le pratique: il le classe précisément, même quand il le désigne en France sous l’appellation de non-classé. Tout en haut de la longue échelle se trouve le n°1 mondial, le meilleur joueur du moment, incontestable puisqu’en attestent des chiffres précis digérés par l’ordinateur au regard de ses résultats enregistrés sur la durée d’une année. Aucun footballeur ne pourra dire qu’il est à coup sûr le n°1 de sa discipline puisqu’il n’y a pas de classement en la matière au-delà du Ballon d’or qui repose sur le vote, moins scientifique, parfois contestable, d’un jury d’électeurs. Il devra se contenter de croire qu’il est le meilleur.

Cette semaine, lors du BNP Paribas Masters qui se déroule dans l’enceinte de Bercy jusqu'au 6 novembre, Andy Murray s'est offert une chance de devenir ce maître de l’univers pour la première fois de son aventure sportive en pouvant détrôner Novak Djokovic, indéboulonnable depuis juillet 2014. Pour y arriver, deux scénarios étaient sur la table: une victoire parisienne de l’Ecossais suffisait à condition que Djokovic ne dépasse pas le stade des demi-finales. Une place de finaliste de Murray pouvait être décisive avec l’obligation que le Serbe ne franchisse pas les quarts de finale. Au seuil des demi-finales de ce Masters 1000 de la Capitale et après l’échec de Djokovic, vendredi 4 novembre, face à Cilic, nous y sommes: si Murray vient à bout de Raonic, samedi 5 novembre, il réalisera ce rêve absolu.

La solitude de ce pouvoir

Vingt-cinq joueurs ont été n°1 mondiaux depuis que le classement ATP a vu le jour en 1973, le Roumain Ilie Nastase ayant été le premier ainsi honoré. De l’Australien Patrick Rafter, qui n’est resté qu’une semaine sur son trône, au Suisse Roger Federer, recordman de l’histoire avec 302 semaines à son poste de «guide universel», le pouvoir s’est exercé de façon variable, de l’éphémère apparition au long feuilleton. Numéro un et rien au-dessus, si ce n’est l’éternité. Voilà Murray au bord de ce vertige et au début peut-être d’une drôle d’aventure personnelle. Quel n°1 serait-il?

En effet, dans la solitude de ce pouvoir, chacun vit l’expérience à sa façon. Björn Borg était, sur le court comme en dehors, un sphinx, une incarnation hiératique qui en devenait irréelle dans l’aura enveloppant ce nouveau Dieu descendu de Suède. Roger Federer a porté la couronne comme une simple évidence sans que jamais celle-ci ne paraisse peser sur sa tête, un peu comme s’il était né avec cette légère auréole enserrant son front. Jimmy Connors, selon ses mots, n’a jamais caché le plaisir presque physique éprouvé «à contempler la vue du haut de la colline». Ivan Lendl a porté le dossard n°1 sur le dos de son maillot, éternel bleu de travail, avec la conscience tranquille de l’inflexible ouvrier à sa tâche. Pete Sampras s’enivrait de cet oxygène rare des cimes jusqu’à la presque asphyxie en 1998 quand il est devenu le premier et l’unique champion à finir pour la sixième fois une saison dans la peau du n°1. Rafael Nadal s’est affublé des oripeaux de cette nouvelle noblesse avec la modestie roturière liée à son humble éducation.

Mais pour d’autres, en revanche, cette responsabilité de n°1 a pu prendre les apparences d’un fardeau plus ou moins lourd dont ils se sont débarrassés un jour ou l’autre avec soulagement. Mats Wilander, l’un des quatre joueurs seulement à être devenu n°1 mondial pour la première fois au lendemain d’un titre du Grand Chelem (double extase d’un double choc), s’est ainsi retrouvé cul par-dessus tête à partir de son triomphe à l’US Open en 1988, incapable ensuite de retrouver de nouveaux objectifs en raison de cette impossibilité à «faire mieux» et sa carrière a fini par basculer dans la banalité jusqu’à une extinction progressive de ses feux. Quelques secondes après avoir atteint son graal en battant Lendl en finale de l’Open d’Australie en 1991, Boris Becker a quitté le court pour aller se défouler dans le parc voisin laissant tout le monde en plan avant la remise des prix et donnant déjà le sentiment de vouloir se délester aussitôt de cette nouvelle charge –son règne de douze semaines a d’ailleurs été fugace et il n’a plus jamais été aussi dominateur qu’avant. Jim Courier a suivi ce même chemin en pente plutôt rapide en finissant un jour, au Masters, à Francfort, en 1993, par se saisir d’un livre lors d’un changement de côté pour se plonger négligemment dans la lecture de l’ouvrage en question Maybe the moon, d’Armistead Maupin comme si le fait d’avoir décroché cette lune de n°1 l’avait brutalement fait retomber sur terre. Et voilà qu’aujourd’hui, à son tour, Novak Djokovic, n°1 mondial destructeur au cours du premier semestre 2016 et indéboulonnable depuis juillet 2014, a commencé à émettre quelques signes d’épuisement relatif, comme si sa domination avait fini par l’éreinter.

A la recherche de la «joie intérieure»

J’essaie de trouver l’état d’esprit optimal et l’équilibre qui mène à cette joie

Novak Djokovic

En effet, au cours de ce début d’automne, le dernier vainqueur de Roland-Garros est même devenu de plus en plus énigmatique en évoquant avant tout comme priorité sa recherche d’une «joie intérieure», quête à côté de laquelle sa réussite sportive donnerait le sentiment ne plus apparaître si importante à ses yeux. «J’essaie de trouver l’état d’esprit optimal et l’équilibre qui mène à cette joie», a-t-il déclaré au tournoi de Shanghai. À Bercy, il est arrivé sans entraîneur, mais accompagné d’un Espagnol, Pepe Imaz, conseiller mental plaçant l’amour et la paix au-dessus de tout. «Je ne sais pas où vous avez entendu dire que c’était un gourou, a-t-il protesté à Bercy. Il a toujours fait partie de ma vie.» Dans la lutte pour la conservation de cette épuisante place de n°1, il n’est pas parvenu, toujours est-il, à garder son destin entre ses mains en perdant contre Cilic qu’il avait pourtant battu 14 fois sur 14. Les questions autour de sa baisse de régime depuis cinq mois continuent d’intriguer les observateurs circonspects devant ce Serbe devenu publiquement mystique. À voir donc quel visage nous offrirait Murray sur son trône.

Mais si la place de n°1 mondial célèbre l’hégémonie d’un seul, —l’Ecossais peut-être ce week-end— ce pouvoir est intrinsèquement assujetti à la présence d’un autre. Pour régner et surtout pour avoir envie de régner plus longtemps, il faut parfois un alter ego pour entretenir cette motivation: un rival à sa dimension. Le classement ATP, à travers ses 42 ans d’histoire, a réussi à composer ces duels qui ont fait la popularité du tennis en garantissant le sel du spectacle. Personne, par exemple, ne serait en mesure de déterminer une véritable rivalité récente ayant animé le tennis féminin qui couronne aujourd’hui une n°1 mondiale inconnue du grand public, Angelique Kerber, sortie de presque de nulle part. Djokovic-Murray est l’un de ces duels parmi quelques autres succédant, entre autres, à Borg-Vilas, Borg-McEnroe, Connors-McEnroe, Lendl-McEnroe, Lendl-Wilander, Edberg-Becker, Becker-Lendl, Courier-Sampras, Agassi-Sampras, Federer-Nadal, Djokovic-Nadal et Djokovic-Federer, ces deux dernières oppositions ayant été relativement transversales. Borg-McEnroe, qui fera l’objet d’un film en 2017, et Federer-Nadal ont été les deux oppositions les plus charismatiques de la série.

Quand Borg a raccroché ses raquettes à 25 ans, McEnroe a toujours admis que ce départ avait créé une sorte de vide qu’il n’avait pas réussi à véritablement combler. Mais Borg, en ayant été battu deux fois en 1981 par le même McEnroe à Wimbledon et à l’US Open, s’est, lui, peut-être senti dépassé par son jeune rival jusqu’à vivre une sorte de K.O mental qui l’a mis au tapis. Son désir de faire des efforts n’était plus là. En quelque sorte, l’un a «éliminé» l’autre, le premier n’ayant jamais totalement guéri de la nostalgie du second. Alors que Federer et Nadal sont peut-être en train de jeter leurs derniers feux (ils sont absents à Bercy en raison de blessures), Murray, s’il devient n°1, aura probablement besoin d’un Djokovic retrouvé pour entretenir sa propre flamme tout en haut de sa montagne.

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Lionel

a écrit le 05.12.2016 à 15 h 32

Je suis un peu content de savoir que Murray devenait n°1 mondial.Je suis fan de Federer, mais en fait il est un peu âgé pour un match des tennis même il reste n°16 mondial. Les jeunes joueurs de tennis ne sont pas assez forts, seulement Djokovic jouait au sommet du tennis. Maintenant,Murray le rattrape, le jeu devient intéressant.
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