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Les féministes ne sont pas de vraies femmes. Sans blague, Jean-Marie Bigard!

Capture d'écran de l'émission Quotidien du 2/11

Capture d'écran de l'émission Quotidien du 2/11

Ces clichés éculés qui font dire à Jean-Marie Bigard que les féministes ne sont pas de «vraies femmes» s'ancrent dans une tradition de décrédibilisation des féministes.

Mercredi 2 novembre 2016, Jean-Marie Bigard, ce grand comique que le monde nous envie, était l’invité de Yann Barthès dans son émission Quotidien. Au cours de l’émission, il est revenu sur les critiques qu’avait suscitées son élégant sketch «le lâché de salopes» permettant ainsi à Monsieur Bigard de nous faire un joli bingo de tous les pires clichés sur les «vraies femmes» que le comique oppose tout naturellement aux «féministes»:

«Les féministes ont un gros défaut c’est qu’elles veulent absolument avoir tous les défauts des hommes, si elles pouvaient avoir des couilles elles en auraient. Les vraies femmes, les autres, toutes les autres, la grande majorité, voient mon cœur, elles ne sont pas choquées. (…) La vrai femme ne se sent pas du tout visée, elle ne se sent pas attaquée.»

Cette façon de décrire les féministes, des «fausses femmes» râleuses, agressives, probablement poilues et laides m’a toujours étonnée car je ne comprends pas comment des convictions, un idéal (ce qu'est le féminisme) pourraient masculiniser ses hérauts. Et j’ai eu beau chercher, les féministes fantasmées par Bigard, je ne les ai jamais trouvées dans la vraie vie. Pour tout vous dire, Jean-Marie Bigard lui-même pourrait prendre Gloria Steinem pour une «vraie femme» s'il la croisait dans la rue.

Mona Chollet dans Beauté fatale, les nouveaux visages d’une aliénation féminine décrit brillamment ce vieux stéréotype qui perdure encore en 2016:

«Amorcer une critique de l’aliénation féminine à l’obsession des apparences fait immédiatement surgir dans les esprits le pire cauchemar des essayistes germanopratins: la féministe américaine, char d’assaut monté sur des baskets – pointure 44 – qui exhibe ses poils aux jambes, passe son temps à se couvrir la tête de cendres en dévidant d’une voix caverneuse sa litanie "victimaire" et vous intente un procès pour viol dès que vous la regardez dans les yeux sans son consentement explicite.»

D’où vient-il donc ce mythe de la féministe char d’assaut qui brûle ses soutiens-gorge?

Les «brûleuses de soutien-gorge»

Le 7 septembre 1968, se tient à Atlantic City aux Etats-Unis l’élection de Miss America 1969. Des activistes féministes organisent des manifestations autour de l’événement pour dénoncer le culte stérile d’archétypes de beauté féminine qui emprisonnent et objectivisent perpétuellement les femmes. L’association féministe New York Radical Women fait partie des manifestations et apporte une poubelle baptisée «freedom trash can», «poubelle de la liberté», dans laquelle elles jettent des exemplaires de Playboy, de Cosmopolitan, des perruques, du maquillage, etc.

Aucun feu n’a été démarré ce jour là et surtout aucun soutien-gorge n’a été brûlé. Mais une journaliste du New York Post couvrant l’événement le compare aux activistes contre la Guerre du Vietnam qui brûlent leur cartes de conscription avec cette interrogation:

«Enflammer une carte de conscription ou un drapeau américain a été une tactique standard des groupes protestataires ces dernières années mais quelque chose de nouveau pourrait être enflammé samedi prochain. Pourriez-vous croire à un feu de soutiens-gorge?»

Puis le New York Post transforme cette interrogation dans le titre de l’article qui devient «Bra Burners and Miss America», «Les brûleuses de soutien-gorge et Miss America». Ainsi est née l’expression et l’image populaire du «bra-burning feminism», «le féminisme brûleur de soutien-gorge»–que l’ex Spice Girl Geri Halliwell employait encore en 2007 dans une interview avec le Guardian: «Pour moi le féminisme c’est des lesbiennes brûleuses de soutien-gorge»- et l’opposition entre les féministes agressives, dangereuses et hystériques et les gentilles «vraies femmes» belles et féminines de Miss America.

On insinuait que le fait d’enflammer des soutiens-gorge était en fait une tentative désespérée de femmes névrotiques et laides pour attirer l’attention sur elles

Les féministes sont ainsi devenues ces sorcières des temps modernes, organisant des danses autour de feux dans lesquels elles jettent leur soutiens-gorge et sacrifient probablement deux trois hommes au passage, dans leur guerre perpétuelle contre le sexe opposé, qu’elles détestent forcément parce qu’elles sont laides et donc rejetées...

Décrédibiliser le féminisme

Comme l’explique la Professeure Bonnie J. Dow dans l’article «Feminism, Miss America and Media Mythology», la construction de ce mythe repris par les médias a contribué à décrédibiliser totalement le combat féministe:

«On insinuait que le fait d’enflammer des soutiens-gorge était en fait une tentative désespérée de femmes névrotiques et laides pour attirer l’attention sur elles, faute de pouvoir le faire par des moyens plus acceptables.»

Il est indéniable que les mouvements féministes des années 60, 70 ont apporté de nombreux progrès sociaux et ont fait faire un gigantesque bond en avant dans l’égalité homme-femme. Comme le rappelle, Jennifer Hall Lee dans le documentaire Feminist Stories from Women Liberation une femme américaine des années 50 n’avait accès qu’à très peu d’offres professionnelles, prenait l’identité juridique, sociale et bancaire de son mari, avait un accès limité aux informations sur sa santé et pouvait aisément être licenciée lorsqu’elle tombait enceinte. La ségrégation sexuelle dans les offres d’emplois n’a été interdite qu’en 1973 avec le jugement de la Cour Suprême Pittsburg Press v. Pittsburg Human Relations, après de nombreuses manifestations féministes, en particulier de la National Organization for Women (NOW). Et pourtant, la caricature continuelle des féministes des années 60 a conduit celles-ci à être discréditées y compris auprès de nombreuses femmes, qui bien loin de rendre hommage à ces activistes qui se sont battues pour leurs droits, ne voulaient surtout pas être assimilées à ces fausses femmes hystériques.

En janvier 2016, l’association féministe britannique The Fawcett Society, révélait les résultats d’un sondage montrant que seulement 9% des femmes britanniques se définissaient comme «féministes», tandis que 74% était d’accord avec le combat féministe. L’actrice Emma Watson a donc encore du pain sur la planche avec sa campagne de dédiabolisation du féminisme, rappelant que celui-ci ne prône pas une guerre sans merci entre les sexes mais simplement l’égalité homme-femme.

 

 

 

Les féministes poilues

Le mythe de la féministe poilue s’est construit avec la même stratégie de discrédit que la brûleuse de soutien-gorge. Comme le rappelle Kirsten Hansen dans Hair or Bare? The History of American Women and Hair Removal, 1914-1934, avant la Première Guerre Mondiale, le rasage et l’épilation systématique n’existaient pas pour les femmes. C’est l’entreprise Gilette qui, cherchant un nouveau marché pour ses rasoirs, créa un premier rasoir pour femmes accompagné des premières publicités dans les magazines enjoignant les femmes à se raser les aisselles et les jambes. Cette nouvelle pratique coïncida avec les changements dans la mode vestimentaire féminine qui dans l’entre-deux-guerres commençait à dévoiler plus de parties du corps:

Gilette est le véritable créateur de cette mode de l'épilation devenue norme

Kirsten Hansen

«Le rasoir Gilette allait entrainer une énorme campagne publicitaire de plus d’une douzaine d’entreprises de cosmétiques, encourageant toutes les femmes à enlever ces poils soudainement devenus disgracieux et cherchant toutes à accroître leur profit. Bien que ces entreprises soient ensuite devenues les leadeurs du secteur des cosmétiques, Gilette est le véritable créateur de cette mode devenue norme.»

Dans la même dynamique que les manifestations contre l’élection de Miss America, certaines féministes et sociologues comme Germaine Greer dans les années 60 et 70 commencent à remettre en question ces dogmes de beauté artificiellement devenus normatifs pour les femmes et certaines décident effectivement de ne plus se soumettre à cette convention, suivie depuis par moult popstars affichant fièrement leurs aisselles comme Madonna, Julia Roberts ou encore Miley Cyrus.

 

Long hair...... Don't Care!!!!!! #artforfreedom #rebelheart #revolutionoflove

Une photo publiée par Madonna (@madonna) le


Mais en créant l’image de la «féministe poilue», les détracteurs du féminisme ont encore une fois inversé «le personnel est politique» en «le politique est personnel».

Comme l’explique Bonnie J. Dow, «le mantra du féminisme de deuxième génération était “le personnel est politique”, signifiant que les problèmes individuels des femmes n’étaient que l’excroissance de leur statut politique de classe opprimée. Mais le slogan corrélé par les médias était précisément l’inverse: ”le politique est personnel” insinuant que la validité des objections faites par les féministes au système patriarcal était aisément discrédité par le fait que d’autres femmes niaient cette oppression. L’argument implicite que le sexisme n’existe pas si seulement une femme nie son existence n’est pas très original; il a été utilisé contre la cause féministe depuis le début de la première génération du féminisme au XIXe siècle.»

Cette inversion transformait une réflexion globale sur un système normatif imposé au corps des femmes en une réclamation frivole de la part de femmes laides et hystériques, et d’ailleurs discréditée par le fait que d’autres femmes ne sont pas du tout incommodées par l’épilation.

Une vieille tradition

Cette seconde génération de féministes n’est cependant ni la première ni la dernière à avoir été systématiquement discréditée. En France, comme le rappelle l’historienne Dominique Godineau dans Citoyennes Tricoteuses – Les femmes du Peuple à Paris pendant la Révolution française, beaucoup de femmes ont activement participé au débat politique dans les années 1790 dans les clubs et les sections mais ont ensuite été totalement effacées et remplacées par l’image de ces femmes écervelées et assoiffées de sang se régalant du spectacle continuel des guillotines. Image discréditant les premières révolutionnaires et cherchant à justifier le fait que les femmes soient totalement exclues de ces nouveaux droits universels et de cette citoyenneté nouvellement acquise. On ne peut pas confier une telle responsabilité à des êtres aussi peu mesurés.

Beaucoup de filles disent ne pas être féministes parce qu’elles croient qu’il s’agit d’être en colère, de se plaindre, de faire du grabuge

De la même façon, les femmes ont activement pris part aux combats lors de la Commune de Paris en 1870, emmenées par des figures comme Louise Michel –qui sera d’ailleurs ensuite surnommée la «Louve avide de sang». Mais la répression sanglante de la Commune s’accompagne de la création d’un nouveau mythe, celui de la «pétroleuse», permettant d’accuser à tort les femmes combattantes d’être à l’origine des feux ayant ravagé la capitale lors de la répression versaillaise. Les Communardes sont ainsi transformées en dangereuses pyromanes qui ont fort heureusement été réprimées. Ce mythe perdura jusqu’au XXe siècle. Des travaux d’historiens ont ensuite permis de prouver qu’aucune femme pendant la Commune n’avait en réalité été inculpée pour avoir démarré un incendie.

Au Royaume-Uni, le terme de «suffragettes » désignant les femmes qui se sont battues au début du XXe siècle pour obtenir le droit de vote a été inventé par un journaliste du Daily Mail tournant en dérision ce combat frivole des membres du Women’s Social and Political Union. Cependant celles-ci se sont réappropriées le terme en prononçant différemment le «G» pour donner «suffra-get», «obtenir le vote». Frivoles mais malignes.

La remise en cause du mot «féminisme»

Tout cela nous amène à cette nécessité qu’on entend partout de donner une nouvelle image au féminisme, voire d'employer un autre mot que celui-ci. Personne ne veut être identifié à ces femmes décrites partout comme agressives, pinailleuses et/ou hystériques. Je ne dis pas qu’aucune féministe n’a jamais été agressive, ou très radicale, les suffragettes commettaient des attentas, piégeait les boîtes aux lettre,etc. Comme dans tout mouvement politique, chaque membre ou sympathisant s’inscrit dans un degré plus ou moins élevé de radicalité et d’engagement, c’est un phénomène que décrivait Sartre dans Les Mains Sales et qui est vrai pour tous les courants d’activisme social mais ce n’est pas les féministes des années 60 qui ont entraîné ce tabou du féminisme, c’est les mythes qu’on a bien voulu construire autour pour le discréditer.

Si le féminisme devient aujourd’hui la nouvelle mode préférée des popstars de Beyoncé, à Taylor Swift en passant par Miley Cyrus et Madonna, ce qui contribue parfois à le transformer plus en slogan marketing qu’en véritable discours politique, elles auront au moins un impact positif si ce mot ne devient plus tabou pour les prochaines générations. Comme l’expliquait Taylor Swift à propos d’Emma Watson:

«J’aurais aimé à 12 ans pouvoir regarder une vidéo de mon actrice préférée en train d’expliquer de façon aussi intellectuelle, belle et poignante la définition du féminisme. Je l’aurais alors comprise et, plus tôt dans ma vie, je me serais affichée fièrement comme féministe.(…) Beaucoup de filles disent ne pas être féministes parce qu’elles croient qu’il s’agit d’être en colère, de se plaindre, de faire du grabuge. (…) Ça veut seulement dire que les hommes et les femmes devraient avoir les mêmes droits et opportunités.»

Et si vous pensez que, ça va, aujourd’hui les femmes et les hommes sont égaux donc les féministes, sans être nécessairement des sorcières hystériques et agressives pourraient quand même se calmer un peu, rappelez vous qu’à partir du 7 novembre à 16h34, l’inégalité salariale en France entre hommes et femmes fait que si vous êtes une femme, c’est comme si vous travailliez bénévolement jusqu’au 31 décembre. Et que ce n'est que l'un des nombreux signaux de l'inégalité qui persiste. 

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