Monde

Israël-Liban: le petit navire qui tombe à pic

Nathalie Bontems, mis à jour le 10.11.2009 à 16 h 22

Le Francop, arraisonné par la marine israélienne, contenait des tonnes d'armes.

Saura-t-on jamais ce que transportait vraiment le Francop, pour qui et de la part de qui? Ce navire allemand battant pavillon antiguais a été arraisonné le 4 novembre dernier par la marine israélienne au large de Chypre pour être dérouté vers le port d'Ashdod où les 97 conteneurs qu'il transportait ont été passé au peigne fin.

La prise serait littéralement historique: les militaires israéliens ont dévoilé avec une jubilation certaine des caisses et des caisses remplies de roquettes diverses et variées, d'obus de mortier, de grenades, de munitions pour AK-47, «des centaines de tonnes d'armes envoyées par l'Iran au Hezbollah via la Syrie», selon le contre-amiral israélien Rani Ben Yehouda.

L'affaire ressemble à un SAS et n'est d'ailleurs pas sans rappeler une autre péripétie du même type qui avait inspiré un opus à Gérard de Villiers: celle du Karine A. En 2002, 50 tonnes d'armements avaient été saisies par la marine israélienne sur ce navire en partance pour Gaza, mettant en cause l'Autorité Palestinienne, Yasser Arafat en particulier, l'Iran et le Hezbollah.

Aujourd'hui, Israël - dont les relations avec la presse internationale sont tendues depuis son blocus médiatique lors de la dernière guerre à Gaza - se frotte les mains: le ministre des Affaires étrangères israélien Avidgor Lieberman a convoqué pèle mêle photographes, journalistes et mêmes ambassadeurs au port d'Ashdod afin qu'ils voient de leurs propres yeux «ces armes mortelles entièrement destinées à viser des populations civiles». Cinq cents tonnes en tout qui auraient permis au Hezbollah «de tenir un mois de plus dans une guerre semblable à celle de l'été 2006 », selon les responsables israéliens.

L'imparable théorie du complot

Les démentis se sont bien sûr enchaînés le lendemain: les ministres des Affaires étrangères syrien et iranien ont tenu une conférence de presse commune pour expliquer que le navire transportait uniquement des biens de consommation syriens à destination du marché iranien, alors qu'un peu plus tard dans la journée, le Hezbollah démentait être mêlé de près ou de loin aux armes «prétendument» trouvées sur le Francop. En revanche, le Parti de Dieu dénonçait vigoureusement cet «acte de piraterie israélien dans des eaux internationales», bien que Ben Yehuda ait précisé que le capitaine du navire, ignorant la nature de sa cargaison, ne s'était pas opposé à l'inspection du Francop par les forces israéliennes.

Mais comment écouter ces dénégations alors que les images israéliennes de caisses remplies à ras bord de matériel meurtrier ont déjà fait le tour du monde et surtout que, depuis, le Hezbollah et ses alliés clament que s'ils ne reçoivent pas des armes d'Iran, « ils sauront les trouver de Chine ou d'ailleurs » ? En tout état de cause, et tout comme pour le Karine A, les accusés multiplient les accusations de complot. Pour la télévision d'Etat iranienne, l'opération Francop est une vulgaire manœuvre de la «propagande israélienne».

Côté blogosphère libanaise pro-Hezbollah, on ironise à l'envi sur la capacité du navire à supporter «des centaines de tonnes» d'armes sans couler. Et pour l'instant, Israël n'a fourni aucune preuve tangible que la cargaison du Francop, chargée en Iran puis en Egypte pour être débarquée à Lattaquié en Syrie, était effectivement destinée au Hezbollah, bien que la presse ait publié la photo d'un conteneur marqué de l'acronyme IRISL (Islamic Republic of Iran Shipping Lines), une compagnie contrôlée par l'État iranien et visée par les sanctions décidées par le Conseil de sécurité de l'ONU.

Don du ciel et bruits de bottes

Une chose est certaine: tout comme celle du Karine A avait renforcé la position israélienne en discréditant Yasser Arafat aux yeux de la Maison Blanche alors qu'une nouvelle médiation américaine venait d'être lancée, la prise du Francop est du pain béni pour l'Etat hébreu, empêtré dans un rapport Goldstone pour le moins embarrassant. Pour le Hezbollah, c'est l'évidence même : cette affaire «rocambolesque» sert à faire oublier ce rapport discuté à l'ONU au grand dam de l'Etat hébreu car accusant Israël d'avoir commis des crimes à Gaza, l'hiver dernier.

Le Francop tombe donc à point nommé, et à double titre, puisque sa cargaison a été saisie 24 heures après la remise par Ban Ki Moon d'un rapport indiquant qu'il n'y avait pas de preuve d'un trafic d'armes à destination du Hezbollah. S'il fallait une preuve, la voici toute trouvée pour Israël dont les ennemis revendiqués en prennent pour leur grade: la Syrie, le Liban et surtout l'Iran.

Ainsi, la campagne médiatique et diplomatique (une notice du ministère des Affaires étrangères a été immédiatement envoyée aux diplomates israéliens à travers le monde, les appelant à utiliser cet incident pour faire pression sur l'Iran) a été lancée, et il n'en faut pas davantage pour que les bruits de bottes se fassent plus sonores. Selon le quotidien panarabe As-Sharq Al-Awsat, Israël, informé de la véritable nature de la cargaison du Francop par les Etats-Unis, aurait en réalité prévu de bombarder le navire en bonne et due forme, ce à quoi son allié américain aurait opposé un veto. Il serait tout simplement trop tôt.

Les médias de la région relaient de plus en plus fréquemment les rumeurs d'une potentielle attaque israélienne contre le Hezbollah - plus facile à frapper que l'Iran - au printemps 2010. Une attaque qui pourrait trouver l'une de ses justifications dans l'affaire Francop, d'ailleurs qualifiée de «crime de guerre» par le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu qui n'a pas manqué d'ajouter : «C'est sur ce sujet que la communauté internationale devrait se pencher plutôt que de s'occuper du rapport Goldstone».

Nathalie Bontems

Image de une: Le Francop se dirige vers le port d'Ashdod. IDF/REUTERS

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