Culture

L’appel téléphonique est mort

Timothy Noah, traduit par Florence Delahoche, mis à jour le 11.11.2016 à 16 h 45

1876-2007.

Phone | Tom Adamson via Flickr CC License by

Phone | Tom Adamson via Flickr CC License by

En 1996, année de la création de Slate.com, les gens passaient une grande partie de leurs journées au téléphone. Aujourd’hui, en 2016, alors que Slate.com célèbre son 20e anniversaire, l’appel téléphonique appartient au passé. Pas entièrement, bien entendu: les conversations téléphoniques perdurent, de la même façon que survivent le swing ou le latin. Ils existent toujours, mais il faut bien chercher pour en trouver, parce qu’ils ne font plus partie de notre mode de vie.

À en croire l’entreprise Nielsen, l’appel téléphonique serait mort à l’automne 2007. Durant les trois derniers mois de cette année-là, le nombre mensuel moyen de textos envoyés sur les téléphones portables (218) dépassa en effet, pour la première fois dans l’histoire de la téléphonie, le nombre mensuel moyen d’appels téléphoniques (213). Une frontière avait été franchie. Pour une majorité de gens, la fonction principale de leur téléphone n’était plus d’avoir des conversations audio.

La fin du téléphone filaire

Certains continuaient, bien sûr, à passer des coups de fil avec leur fixe. Mais en 2007, les lignes fixes étaient déjà en train d’être rapidement remplacées par les téléphones portables, en partie parce qu’il était impossible d’envoyer un texto à partir de ces appareils. Aujourd’hui, il ne reste plus très longtemps avant que la majorité des foyers américains ne soit plus équipée de téléphones filaires, et les utilisateurs envoient cinq fois plus de textos avec leurs portables qu’ils ne passent d’appels téléphoniques. Vous pouvez toujours appeler votre meilleur ami sur son téléphone, mais il ne décrochera probablement pas. En revanche, il vous répondra par SMS ou sur Facebook en se demandant à quand remonte ce besoin d’attention.

Téléphoner était auparavant quelque chose de parfaitement naturel. On appelait des gens que l’on connaissait bien, pas très bien, voire pas du tout sans même se poser de question

C’est que l’on se sent parfois bien seul, dans cette vie sans coup de fil. J’ai un ami, Joe, que je ne vois pas très souvent, parce que nous vivons, et avons toujours vécu, dans deux villes différentes. Ce n’est pas un ami proche, mais je l’apprécie énormément. J’avais l’habitude de lui téléphoner, ou c’était lui qui m’appelait, deux ou trois fois par an. Sans raison particulière, juste pour prendre des nouvelles, s’échanger quelques potins, parler de politique, de journalisme ou de nos familles. Je l’ai revu récemment, lors d’une soirée, avec sa seconde femme et leur plus jeune fils, et j’ai été pris de court lorsque je me suis rendu compte que je ne savais absolument pas comment ils s’appelaient. Je n’en avais aucune idée parce que Joe et moi avons arrêté de nous téléphoner vers, disons-le, 2007. Lorsque je me suis présenté à sa femme (qui s’appelait Dawn), je me suis aperçu que mon nom lui était aussi inconnu que le sien l’était pour moi.

Téléphoner était auparavant quelque chose de parfaitement naturel. On appelait des gens que l’on connaissait bien, pas très bien, voire pas du tout sans même se poser de question. Mais après le «Grand Tournant du SMS», en 2007, les appels téléphoniques sont devenus un moyen de revendiquer une certaine intimité. Aujourd’hui, si je veux téléphoner à quelqu’un pour discuter, je dois d’abord me demander si mon appel ne sera pas perçu comme intrusif. Ma méthode est de me poser cette question: «Ai-je déjà vu cette personne nue?» Il n’est pas nécessaire que ça se soit produit récemment (ce qui est un cas de figure assez rare). Il n’est pas non plus nécessaire que je m’en souvienne. Il suffit que je déduise qu’un jour ou l’autre, j’ai pu voir cette personne nue. Cela limite les coups de fil à votre femme ou petite amie, aux enfants, aux parents, aux frères et sœurs, aux anciennes amours, aux anciens colocataires de fac et à quelques rares autres personnes.

Définir ses propres règles

Il m’arrive, de temps à autre, de faire quelques entorses à cette règle de la nudité, mais c’est toujours avec une grande appréhension, en me demandant si l’ami que je n’ai jamais vu nu ne va pas trouver que je dépasse les bornes en voyant mon nom s’afficher sur son smartphone. Si vous figurez dans la liste des personnes que je n’ai jamais vues nues, oubliez toute tentative de contact de ma part. Personne ne répond à un appel si le numéro qui apparaît est inconnu, et personne n’a la patience d’écouter sa messagerie (le dernier message vocal jamais véritablement écouté a été enregistré vers 2009.)

En ce qui concerne les appels d’affaires, la règle n’est pas très différente. Si vous connaissez bien quelqu’un sur le plan professionnel (la règle n’étant plus «Ai-je déjà vu cette personne nue?» mais «Ai-je déjà déjeuné avec cette personne?»), vous pouvez appeler sans craindre que la personne à l’autre bout du fil ne décroche pas. Dans le cas contraire, vous devrez laisser un message pour subir une attente abominable et obtenir un rendez-vous officiel. Tout ça pour pouvoir parler au téléphone! Si vous êtes journaliste comme moi, les rendez-vous téléphoniques deviennent un rituel redouté, lors duquel vous êtes mis sur haut-parleur pour discuter avec un porte-parole chargé de veiller à ce qu’aucun sujet digne d’intérêt ne soit abordé.

Le coup de fil a toujours été un moyen de communication invasif. Aussi il n’est peut-être pas surprenant qu’à la minute où est apparu un remplaçant correct, nous nous en soyons emparés. Qu’était le tout premier appel téléphonique, le 10 mars 1876, si ce n’est une demande humaine urgente? «M. Watson, avait dit Alexander Graham Bell, venez ici, je veux vous voir.» Il était certain que Thomas Watson, qui était dans la pièce d’à-côté, s’exécuterait, puisque Bell était son employeur. Durant le siècle qui suivit, les téléphones continuèrent de mener les gens à la baguette. Une sonnerie perçante exigeait de ses propriétaires une attention immédiate, car on ne sait jamais qui cela pouvait être. Cela pouvait être le président! Ou un notaire vous annonçant que vous aviez hérité d’un million de dollars d’un parent dont vous n’aviez jamais entendu parler! Ou encore (Dieu nous en préserve) un appel vous prévenant que votre enfant avait eu un accident de voiture et qu’il se trouvait à l’hôpital! Les octogénaires ont gardé de cette époque une tendance à répondre à leur téléphone fixe avec un empressement incroyable, risquant une fracture de la hanche à chaque fois qu’ils se précipitent pour répondre.

Les messageries ont tout cassé

Cette demande d’attention incongrue du téléphone est devenue un leitmotiv de la culture populaire américaine du milieu du siècle dernier. Le plan de Ray Milland pour assassiner Grace Kelly dans Le crime était presque parfait d’Alfred Hitchcock n’aurait pas tenu debout s’il n’avait pu présumer qu’elle sortirait de sont lit pour répondre au téléphone à 23h, chose que plus personne ne fait depuis des années. Le passage «Telephone Hour» dans Bye Bye Birdie est fondé sur l’idée saugrenue que les rumeurs d’adolescents se propagent à une vitesse stupéfiante grâce aux vieux téléphones fixes; aujourd’hui, bien sûr, elles se propagent bien plus rapidement et sans bruit grâce aux comptes Instagram.

Le règne du téléphone a été absolu jusqu’au milieu des années 1980, époque à laquelle la popularité grandissante des répondeurs et du service de présentation du numéro aux États-Unis commença à l’ébranler. Les baby-boomers ont brandi ces outils contre leurs téléphones à la manière d’un dresseur de lions avec son fouet. Si c’était important, le correspondant pouvait laisser un message exactement comme s’ils n’avaient pas été chez eux, mensonge intolérable pour leurs parents, de la génération de la Seconde Guerre mondiale. À peu près à la même époque, l’avènement de la mise en attente des appels permit également aux personnes de décider si elles acceptaient ou non d’avoir une conversation. Un jour, vers 2010, ma fille, alors adolescente, essayait de téléphoner à un ami. Elle me dit que quelque chose n’allait pas. Le téléphone débloquait. Elle me le tendit. J’écoutai puis lui expliquai patiemment ce qu’était la tonalité «occupé». Elle ne l’avait jamais entendue avant.

Depuis l’apparition des téléphones portables, au début du XXIe siècle, le téléphone et son propriétaire sont devenus inséparables. Et vérifier les appels reçus est devenu une question de vie ou de mort (au sens propre, si vous le regardez tout en conduisant). Les portables étaient (et sont toujours) nettement inférieurs aux fixes en raison de la couverture inégale et de la mauvaise réception. Rares sont les longues conversations par téléphone portable qui ne sont pas coupées à un moment donné, obligeant l’un ou l’autre des locuteurs à recomposer le numéro (ou les deux, qui tomberont alors chacun sur le répondeur de l’autre et qui finiront, exaspérés, par abandonner). L’iPhone, lancé en juin 2007, a rendu la réception téléphonique un peu plus mauvaise encore, mais tout le reste fonctionnait parfaitement bien, au point que tout le monde s’est mis à en vouloir un. Les gens ont arrêté de le considérer comme un simple téléphone et ont commencé à le voir comme un «outil». En six mois, l’appel téléphonique était mort.

Se libérer du joug de l’appel téléphonique a de nombreux avantages. Vous pouvez vous rendre où vous le souhaitez (hormis dans certaines régions montagneuses) et rester joignable (ou pas, si vous ne le souhaitez pas). Vous pouvez mettre fin à une conversation ennuyeuse en lançant «Allo? Allo? Je ne vous entends plus!» même quand la réception est excellente. La vieille rengaine disant que «Plus personne n’écrit de lettres» ne s’entend quasiment plus jamais car, en réalité, nous écrivons des lettres à longueur de journée, sous la forme de textos et d’e-mails, qui ont remplacé les appels téléphoniques. Nous ne pouvons certes pas nous comparer à Héloïse et Abélard, mais, même au XIIe siècle, peu de correspondants le pouvaient.

Adieu la voix

Toutefois, cette nouvelle liberté a eu un coût précieux: la voix humaine. Les textos sont moins naturels et spontanés que la parole, même pour les personnes dont l’écriture est le métier. On les écrit avec l’inquiétude qu’ils puissent être mal interprétés (d’où l’utilisation intensive d’émoticônes) mais, paradoxalement, on contrôle mieux ce que l’on dit et l’on peut atténuer les hauts et les bas.

Le texto ne permet pas de transmettre facilement la colère, contrairement à la méthode éprouvée qui consiste à hurler dans le combiné avant de raccrocher brutalement

 

Le texto ne permet pas de transmettre facilement la colère, contrairement à la méthode éprouvée qui consiste à hurler dans le combiné avant de raccrocher brutalement. Ce moyen de communication a atteint son apothéose entre 1950 et 1984, avec le magnifique Model 500 de Western Electric, un morceau de plastique moulé absolument incassable. Le lancer de téléphone était particulièrement pratique lorsque vous aviez à faire face à la valse incessante des correspondants du service consommateur. Aujourd’hui, en revanche, le «service consommateur» implique que vous envoyiez un e-mail ou un texto dans le vide, où personne ne vous entendra crier. Il y a une dizaine d’années, je m’étais félicité sur Slate.com d’avoir trouvé le numéro du service client d’Amazon, qui était gardé plus secrètement encore que les codes de lancement des missiles nucléaires. Aujourd’hui, rien n’est plus simple que de trouver sur Google le numéro du service client d’Amazon (08 99 23 43 88), mais cette simplicité est illusoire, car une fois le numéro composé, vous pénétrez dans un labyrinthe qui ferait rougir de honte le Minotaure… le menu automatique. Appuyer sur la bonne suite de touches nécessaire pour joindre un être humain est au-dessus de la patience de la majorité des clients d’Amazon —notamment les plus énervés— et il ne fait aucun doute qu’Amazon le sait.

Envoyer des textos est un bon moyen de flirter, relation typique entre deux personnes qui ne se connaissent pas très bien. Par contre, c’est un moyen médiocre pour exprimer son amour de manière plus mature (romantique, familial ou platonique), car les personnes aimées ont pris l’habitude de recevoir une myriade de signaux que seul un poète pourrait offrir par le biais de mots. Les éclats de rire, sans doute le son le plus agréable au monde, sont totalement absents des textos, et sont remplacés par l’acronyme tristement passe-partout «LOL» dont la sincérité peut toujours être mise en doute.

L'appel vidéo ne va rien arranger

En effet, les textos sont un excellent moyen de dire des mensonges. On a tout le temps nécessaire pour mettre au point son histoire et la personne à qui l’on ment n’entendra pas nos raclements de gorge. Les textos sont un moyen encore meilleur lorsque l’on souhaite laisser tomber quelqu’un en évitant toute confrontation (technique dite du «ghosting»). Il y a quelques années, on a beaucoup parlé d’un service américain baptisé Rejection line. Lorsqu’une personne vous harcelait pour avoir votre numéro de téléphone, il suffisait de lui donner le numéro de cette «ligne de rejet» plutôt que le vôtre, et lorsqu’elle appelait, elle tombait sur un message automatique qui l’envoyait sur les roses. C’était une farce ingénieuse, mais elle n’est plus nécessaire, car même les harceleurs favorisent désormais les textos.

Quelle sorte d’avenir la mort de l’appel téléphonique va-t-elle générer? Deviendrons-nous une nation lobotomisée, dans laquelle aucun amour ne pourra mûrir, ni aucune plainte être formulée? Notre cercle d’amis se rétrécira-t-il de plus en plus jusqu’à disparaître? Dernièrement, j’ai beaucoup testé les appels vidéo. Mais c’est encore plus pénible que les coups de fil: même au sein de mon cercle d’amis que j’ai vus nus, je n’ose pas contacter plus de deux ou trois personnes, de peur qu’elles soient véritablement nues lors de mon appel. Ceux qui acceptent de prendre mes appels vidéo le font par pure générosité. Ils détestent tous ce moyen de communication. La réception est même pire qu’avec un téléphone portable, et j’entends beaucoup de plaintes de la part des plus de cinquante ans en ce qui concerne les angles peu flatteurs des caméras.

La joie d'entendre le téléphone sonner

Peut-être qu’un jour, un groupe d’audacieux avant-gardistes de Brooklyn ou de Venice, en Californie, fera revivre l’appel téléphonique en tant que rituel tendance, tout comme ils ont fait renaître les vinyles et les platines. Une fois que la voiture autonome aura été perfectionnée, peut-être que Google s’intéressera à l’automatisation des textos, ce qui permettrait à nos téléphones portables de communiquer sans l’intervention des humains (imaginez, par exemple, un algorithme qui pourrait reconnaître la structure linguistique d’une blague et répondrait automatiquement «LOL»). Peut-être ferons-nous davantage irruption dans la vie des autres, comme ces voisins loufoques des sitcoms des années 1950.

Peut-être même que toutes ces hypothèses vont se réaliser en même temps.

Plus qu’un auteur, je suis un lecteur… de journaux, de magazines, de sites internet et de livres. En toute logique, je devrais me réjouir du triomphe de l’écrit que cet âge d’or du texto a porté. Mais la mort de l’appel téléphonique m’a appauvri, m’a séparé de mes amis, avec qui je ne communique presque plus que par l’intermédiaire des réseaux sociaux, ce qui n’est pas la même chose. Mes enfants ont quitté le nid et la maison est silencieuse. Une journée entière va passer avant que je n’entende le son de ma propre voix. Ce serait sympa d’entendre, de temps en temps, le téléphone sonner.

Timothy Noah
Timothy Noah (22 articles)
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