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Les New-Yorkais voteront-ils Hillary Clinton, Hillary Clinton ou Hillary Clinton?

Une pancarte du Working Families Party, dans ses locaux de Brooklyn (Jean-Marie Pottier).

Une pancarte du Working Families Party, dans ses locaux de Brooklyn (Jean-Marie Pottier).

Une des nombreuses originalités du système américain fait que plusieurs partis peuvent présenter le même candidat et faire décompter leurs voix séparément... sauf pour déterminer qui est le vainqueur. Illustration dans la Grosse Pomme.

New York

Les millions d'électeurs de l'État de New York auront officiellement le choix, le 8 novembre, entre huit candidats à la Maison-Blanche: Hillary Clinton, Donald Trump, Donald Trump, Jill Stein, Hillary Clinton, Gary Johnson, Gary Johnson et Hillary Clinton.

Ce bégaiement n'est pas dû à un copier-coller malencontreux mais au fait que, dans cet État, un même candidat peut être investi par des partis différents, pour peu que ceux-ci soient jugés suffisamment représentatifs. Hillary Clinton a ainsi obtenu l'investiture démocrate, mais aussi celle du Working Families Party et du Women's Equality Party. Donald Trump, celle des Républicains mais aussi celle du Conservative Party. Gary Johnson, celle des Libertariens et de l'Independence Party. Une dizaine d'États pratiquent le même système: l'Independence Party de Californie a par exemple choisi de soutenir Donald Trump.

La partie du bulletin de vote de l'État de New York consacré à la présidentielle (New York State Board of Elections).

En France, plusieurs partis peuvent aussi investir le même candidat à la présidentielle (généralement au prix d'un accord programmatique et électoral pour les législatives) mais à New York, cela signifie que chacun d'entre eux a sa propre ligne sur le bulletin de vote. Comme si, en 2012, il y avait eu deux bulletins François Hollande dans chaque bureau de vote car celui-ci était investi par le PS et les radicaux de gauche... Au soir de l'élection, les suffrages de Clinton-la-démocrate, Clinton-la-supportrice-des-familles-qui-travaillent et Clinton-la-défenseure-de-la-parité seront décomptés séparément, puis additionnés pour, selon toute probabilité, lui donner une large victoire dans l'État.

«C'est comme s'ils avaient deux voix»

Installés dans des locaux défraîchis au-dessus d'une épicerie, dans un quartier résidentiel de Brooklyn, les bureaux du président du Conservative Party sont remplis de vieilles affiches de campagne ou de photos des derniers présidents républicains, de Nixon à la dynastie Bush en passant par Reagan. «J'ai été un de ses grands électeurs en 1980 et 1984», explique Michael R. Long, 76 ans, dont plus de cinquante de militantisme au sein du parti: il y a adhéré en 1964 quand les Républicains locaux ont renâclé à faire la campagne de leur candidat à la Maison-Blanche, le très droitier sénateur de l'Arizona Barry Goldwater, qui avait vaincu lors des primaires le modéré gouverneur de New York, Nelson Rockefeller.

«En beaucoup d'occasions, le parti républicain new-yorkais a tendu à être plus modéré que le parti républicain, explique-t-il. Nous sommes la conscience du parti républicain local, et sommes plus identifiés au parti républicain texan.»

Le Conservative Party soutient notamment la proposition de Donald Trump de construire un mur avec le Mexique, le droit au port d'armes sans restriction ou la réduction du rôle du gouvernement fédéral, et s'est signalé dans la vie politique locale par son opposition intransigeante au mariage homosexuel, que défendait notamment le maire de New York Michael Bloomberg, républicain tourné indépendant.

Trump ne fait pourtant pas l'unanimité au sein du parti, qui avait d'ailleurs renoncé à soutenir un candidat lors de la primaire républicaine. «Une fois qu'il a remporté la nomination, il y a eu pas mal de consternation», reconnaît Long. Une consternation notamment symbolisée par le ton très anti-Trump d'une des bibles du mouvement, la National Review, dont le fondateur William F. Buckley fut le candidat du Conservative Party à la mairie de New York, et son frère, James L. Buckley, le seul sénateur jamais élu en son nom propre.

Michael R. Long, président du Conservative Party (Jean-Marie Pottier).

«Nous sommes un parti politique, pas seulement un mouvement, ajoute le dirigeant. Il fallait prendre une décision: est-ce qu'on ne soutient personne ou est-ce qu'on aide un candidat, en l'occurrence Trump, à battre Hillary Clinton?» Il reconnaît que depuis l'investiture de Trump par son parti, début septembre, «la campagne a un peu été comme des montagnes russes: je n'ai jamais vu une élection comme celle-ci. Je pense que Trump est plus concentré désormais, plus discipliné. Certains disent qu'un autre candidat républicain serait quinze points devant Clinton mais je n'y crois pas: sa force vient de sa façon de converser avec les électeurs, qui touche un point sensible».

En adoubant le candidat républicain, son parti, explique-t-il, essaie de faire comprendre aux électeurs «que c'est comme s'ils avaient deux voix: ils peuvent voter pour le candidat qu'ils veulent voir devenir président, et aussi pour le parti conservateur». Une logique qu'il décline pour les élections au Congrès ou les scrutins locaux où, se rengorge-t-il, le Conservative Party «fournit dans beaucoup de cas la marge de victoire».

«Nous sommes un peu le Tea Party de la gauche»

Quelques kilomètres plus au nord, au onzième étage d'une tour qui accueille également la banque d'affaires JPMorganChase, les locaux du Working Families Party ressemblent plus à ce qu'on attend d'un parti politique, entre militants affairés et dazibaos de campagne au mur. La stratégie politique de la formation, elle, n'est pas différente: de même que le Conservative Party veut servir d'aiguillon à la droite des Républicains, le Working Families Party veut faire pression sur les Démocrates depuis leur gauche, par exemple sur des sujets comme le congé maladie.

Lors de la primaire, le parti avait d'ailleurs, dans des conditions contestées, apporté son soutien à Bernie Sanders face à Hillary Clinton. Mais il n'a ensuite manifesté aucune hésitation à investir l'ancienne secrétaire d'État plutôt qu'à présenter son propre candidat.

«Un combat se déroule, et nous voulons participer au combat qui compte vraiment pour la vie des gens, tranche son directeur national, Dan Cantor. Vous ne pouvez pas affirmer que vous vous préoccupez du sort des classes laborieuses ou des pauvres et dire: “Votez pour cette personne dont vous n'avez jamais entendu parler et qui n'aura pas la possibilité d'accomplir quelque chose.” Ce serait incroyablement irrespectueux. Nous ne sommes pas intéressés par l'idée d'être nobles et hors-sujet.»

Comme pour le Conservative Party, l'élection présidentielle n'est ici pas la plus importante, même si le parti a obtenu l'honneur de désigner l'un des futurs 29 grands électeurs de Hillary Clinton: Hazel Ingram, une femme de ménage noire de 93 ans, petite-fille d'esclave. «Notre principal objectif est de peser sur les primaires démocrates, explique Dan Cantor. C'est ce qu'a fait le Tea Party. Nous sommes un peu le Tea Party de la gauche.»

 

«Brouillage» contre «créativité»

Ces petits partis ne sont pas seulement là pour chatouiller les grands, mais aussi pour s'affronter entre eux. Le Working Families Party est ainsi né, en 1998, de la volonté de certains Démocrates proches des syndicats, de punir un petit parti progressiste, le Liberal Party, qui avait apporté son soutien à Rudy Giuliani au détriment du maire démocrate sortant, David Dinkins, lors des municipales de 1993.

Les murs du Working Families Party, dans ses locaux de Brooklyn (Jean-Marie Pottier).

En 2014, le gouverneur démocrate de New York, Andrew Cuomo, a décidé de créer sa propre petite formation, le Women's Equality Party, tout en maintenant son affiliation avec son parti. L'objectif officiel était d'insister sur le blocage par les Républicains locaux d'une loi sur l'égalité hommes-femmes et de mobiliser ainsi l'électorat féminin. Le Working Families Party y a vu une attaque envers son existence, puisque l'élection au poste de gouverneur sert à déterminer quels sont les partis représentatifs qui pourront investir un candidat à la présidentielle. Le Women's Equality Party, qui soutient aussi Hillary Clinton, est dénoncé par ses détracteurs comme une coquille vide, un «parti zombi», et son site Internet ne fait pas grand chose pour les démentir, de même que le fait qu'une de ses sections locales, dans le très chic Upper East Side à Manhattan, ait été piratée par... le Parti républicain.

En 2015, le New York Times estimait dans un éditorial que l'État de New York comptait trop de partis politiques, «qui encombrent les bulletins de vote, brouillent le débat et désorientent les électeurs». Dans une note positive publiée en 2006, le Brennan Center, un think-tank, estimait lui que les petits partis locaux apportent «de nouvelles idées» et de la «créativité» au débat, augmentent la participation et incitent les deux grands partis à se différencier.

Vus à travers le prisme français, ils permettent en tout cas à des segments de l'électorat de «faire passer un message» sans risquer un émiettement du vote et un 21-avril à l'américaine. Un risque de toute façon très limité à New York, qui n'est plus un swing state depuis trente ans: l'époque où Roosevelt avait besoin pour l'emporter ici des voix de l'American Labor, un parti socialiste, ou Reagan de celles du Conservative Party, est loin. Le Working Families Party espère maintenant exporter dans les années à venir le système new-yorkais en Pennsylvanie, un des États qui décidera du futur occupant de la Maison-Blanche.

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