France

Le mur, l'Europe, la gauche: l'Histoire n'est pas finie

Pierre Moscovici, mis à jour le 10.11.2009 à 8 h 51

La première chronique de Pierre Moscovici sur Slate

Pierre Moscovici, député socialiste du Doubs, ancien ministre des Affaires européennes, tiendra une chronique hebdomadaire chez Slate.fr. Voici la première.

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9 novembre 1989 - 9 novembre 2009. Impossible d'échapper aujourd'hui à l'anniversaire de la chute du mur de Berlin, 20 ans après.

L'événement est historique, au sens fort du terme. Il a marqué la fin de ce «bref et tragique» XXe siècle, dont parlait Eric Hobsbawm, martyrisé par trois guerres - les deux conflits mondiaux et leurs millions de morts, la Shoah, la guerre froide et les victimes du goulag. Le monde d'aujourd'hui a radicalement changé: il n'a pas cessé d'être dangereux, mais les menaces ne sont plus les mêmes, il n'est plus bipolaire mais dominé par une puissance fragile, concurrencée par des pouvoirs économiques et politiques émergents. L'Europe n'est plus la même: elle n'est plus séparée en deux par ce mur qui la divisait comme il éloignait les Allemands, elle s'est réunifiée sans avoir encore défini sa nouvelle identité.

La politique est également différente: elle a perdu ses repères; le clivage gauche-droite, sans s'être effacé, se cherche, comme si les vieilles thèses de la «convergence des systèmes» l'avaient atteint. On pourrait, bien sûr, refaire le film, redire l'émotion de ce jour à la fois attendu et totalement surprenant: les images parlent mieux que les mots. On pourrait rappeler le rôle des acteurs qui ont fait l'Histoire: George Bush père, alors Président des Etats-Unis et successeur de Ronald Reagan, Helmut Kohl, le chancelier de la réunification, Mikhaïl Gorbatchev, dont la sagesse a évité le bain de sang. On pourrait aussi souligner la prudence de François Mitterrand, qui fut un peu alors l'homme de l'histoire... d'avant. Mais je pense surtout à l'histoire d'après, celle qui se fait, et j'ai envie d'évoquer deux rendez-vous en partie manqués, qui montrent qu'elle n'est pas finie.

Où en est l'Europe?

Où en est l'Europe, 20 ans après la chute du mur? La réunification allemande, puis l'effondrement du bloc communiste et la fin de l'Union soviétique ouvrirent la porte à l'unité de l'Europe. Celle-ci, dès la fin des années 80, se trouvait confrontée à un choix: il ne s'agissait pas de savoir s'il fallait faire la place aux pays de l'ex-pacte de Varsovie, mais de trouver la meilleure façon de les accueillir. Deux thèses s'opposaient initialement. François Mitterrand, sans refuser le grand bouleversement qui s'ouvrait, suggérait une forme d'association approfondie des pays de l'Est à l'Europe: c'était le sens du projet de «Confédération européenne» - avec la Russie, sans les Etats-Unis - qu'il lança dans ses vœux le 31 décembre 1989. Cette thèse, trop réticente, ne résista pas à la force de l'aspiration à l'unité du Continent. Dès 1993, une autre voie s'imposa, celle de l'adhésion des pays d'Europe centrale et orientale - les PECOS - à l'Union européenne. Les négociations, ouvertes à la fin des années 90, aboutirent à l'entrée, en 2004 et 2007, de 12 nouveaux Etats-membres dans l'Europe, qui en compte désormais 27.

Constatons toutefois que cette réunification n'a été qu'imparfaitement réussie. En effet, elle n'a pas été vécue avec l'enthousiasme du 9 novembre 1989, la joie des premiers temps est vite retombée pour laisser place à la mécanique politique. L'Europe à 27, qui aurait pu, qui aurait dû être une fête, est au contraire singulièrement apathique, presque aboulique; elle peine à se construire politiquement. Un double désenchantement s'est répandu à la fois à l'Est, où la «culture européenne» reste timide, et à l'Ouest - où la crainte, voire la xénophobie rampante - souvenons-nous du «plombier polonais» de la campagne référendaire de 2005 - minent parfois l'opinion publique. Pourquoi cela? Parce que la réunification, qui aurait dû être un grand projet fédérateur, la naissance d'une nouvelle Europe, d'une Europe-puissance, a été imposée de façon subreptice, impensée, et de ce fait plus subie que voulue. Parce que le nouvel ensemble manque d'une colonne vertébrale politique, d'une Constitution, expression d'une volonté générale elle-même absente. Parce que l'Europe n'a plus guère aujourd'hui de leaders entraînants et convaincants. La réunification européenne est faite, il reste encore à la réussir. Je reste pour ma part - mais un peu seul - persuadé qu'il s'agit toujours là d'une grande aventure. Peut-être cet anniversaire le rappelera-t-il.

Où en est la gauche démocratique?

La chute du mur de Berlin, c'est certain, a été pour la gauche démocratique à la fois un succès et une difficulté. Un succès, parce qu'elle marque l'échec du communisme totalitaire contre lequel le socialisme démocratique se battait depuis des décennies, parce qu'elle lui ouvrait la perspective de proposer une troisième voie - je ne l'entends pas au sens de Tony Blair - entre le marxisme dévoyé et le libéralisme outrancier. Une difficulté, parce que la disparition du système soviétique, la fin de l'organisation bipolaire du monde, semblaient à première vue laisser seule en piste la puissance américaine et faire du capitalisme de marché la seule modalité viable d'allocation des ressources, de gestion des richesses. La gauche se trouvait de ce fait sur la défensive, contrainte d'inventer une alternative dans un contexte politique et idéologique qui ne la servait pas. Force est de constater qu'elle n'y est pas encore parvenue, et qu'elle a trop souvent paru être la «variante sociale» d'un libéralisme tempéré. N'en déduisons pas que le nouveau monde de l'après 1989 et que l'Europe d'aujourd'hui sont voués à la domination éternelle des droites: il y eut, à la fin des années 90, une grande majorité de gouvernements socio-démocrates en Europe, il y a aux Etats-Unis une administration authentiquement progressiste. Mais le défi intellectuel est toujours là - il existe au demeurant aussi désormais pour la droite, bousculée dans ses certitudes par l'ébranlement majeur du paradigme dominant que constitue la crise que nous traversons: comment inventer le réformisme radical dont nous parlions avec Dominique Strauss-Kahn dans le club «à gauche en Europe», c'est à dire une gauche à la fois vraiment à gauche - il y a tant de choses à changer dans le système capitaliste, tant d'injustices et d'inégalités - et totalement crédible - personne n'attend plus le «grand soir», cette espérance illusoire avait disparu bien avant le 9 novembre 1989 ?

Penser l'Europe, penser la gauche de demain: c'est ce qu'il nous reste encore à faire 20 ans après la chute du mur. Contrairement à la thèse de Francis Fukuyama, nous ne vivons pas «la fin de l'histoire». Il reste des choix politiques essentiels à faire, des chemins nouveaux à inventer. Ne soyons ni pétrifiés, ni résignés, allons de l'avant. L'avenir reste à construire, il ne sera peut-être pas «radieux», comme le disait avec une amère ironie Alexandre Zinoviev, mais il peut, il doit être plus juste et plus harmonieux. Continuons - autrement - le combat !


Pierre MOSCOVICI

Image de une: devant une reproduction du mur de Berlin à Madrid, novembre 2009. REUTERS/Susana Vera

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