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L'Islande, ce pays où le Front national ne gagne pas

Le président islandais Guðni Jóhannesson et sa femme Eliza Reid à Reykjavik, le 1er août 2016 | Haraldur Gudjonsson / AFP

Le président islandais Guðni Jóhannesson et sa femme Eliza Reid à Reykjavik, le 1er août 2016 | Haraldur Gudjonsson / AFP

Si les résultats des élections islandaises de samedi étaient très suivies à l'étranger en raison du parti pirate, ils ont également confirmé la place à part de l'Islande au sein des pays nordiques tant l'extrême droite y brille par son absence.

En Suède avec les Démocrates suédois, en Norvège avec le Parti du progrès, au Danemark avec le Parti populaire, l'extrême droite et la droite populiste inondent peu à peu l'Europe du nord, obtenant sans cesse de nouveaux sièges dans les parlements nationaux et décrochant à chaque élection de nouveaux ministères. Si ces partis connaissent des parcours différents et des vues divergentes sur le rôle de l'État-providence, force est de constater que leur dénominateur commun reste un rejet massif de l'immigration, de l'accueil de réfugiés et de l'islam, les trois thèmes se mêlant allégrement au sein de discours politiques xénophobes et islamophobes. La mise en scène du choc des cultures est particulièrement présente, opposant aux barbares violents et sexistes venus de l'étranger l'exceptionnalité de la démocratie scandinave, considérée comme l'unique rempart de la paix sociale, des droits des femmes et des LGBT. Il s'agit d'une stratégie particulièrement efficace dont s'est également inspirée l'extrême droite française.

Mais l'Islande, encore une fois, semble ici faire figure à part. L'île compte bien un parti d'extrême droite, le Front national islandais (Íslenska þjóðfylkingin) mais si celui-ci a réussi à se présenter dans deux circonscriptions aux élections législatives du 29 octobre, il n'a obtenu aucun député et seulement 303 votes en sa faveur dans tout le pays, soit moins de 0,2% du corps électoral islandais. Ce parti, qui lutte activement contre la construction de mosquées dans le pays, le port de la burqa et pour la sortie du pays de l'espace Schengen, reste incapable de percer politiquement malgré un scrutin à la proportionnelle particulièrement favorable aux petites structures. Pourquoi? Faut-il encore hisser l'Islande au rang d'utopie nordique, où ses habitants seraient plus ouverts, plus tolérants, moins obsédés par les questions d'identité nationale?

Comme d'habitude le cas islandais met à l'épreuve nos préjugés, et nous aurions tort de faire de ce pays le réceptacle de nos fantasmes politiques. Surtout après des élections qui, une fois de plus, ont fait la démonstration d'un malentendu évident entre les attentes internationales et la réalité locale. Tout le monde a en effet vu le parti pirate l'emporter, or celui-ci a obtenu dix sièges, pas exactement la percée espérée.

Malgré sa faible population, les dynamiques politiques islandaises restent tout aussi complexes et difficiles à saisir que dans n'importe quel autre pays, et elles trouvent leurs sources dans une multitude de causes. Ainsi l'absence d'une extrême droite puissante en Islande ne peut pas s'expliquer de façon monolithique et tire ses racines à la fois dans l'histoire, l'économie et les enjeux sociaux d'un pays longtemps resté en marge de l'Europe. À noter que l'île est depuis pleinement intégrée au processus de mondialisation, et accueille des migrants dans des proportions comparables aux autres pays européens, ainsi l'Islande compte déjà près de 10% d'immigrés sur son sol, un chiffre comparable à celui de la France ou du Danemark par exemple. Si l'accueil des réfugiés et des demandeurs d'asile reste une source de tension politique, la majorité des Islandais ne demande pas de politique gouvernementale plus stricte à leur égard, au contraire.

L'économie n'est pas l'explication

Alors que le pays a traversé la pire crise économique de son histoire en 2008, combiné à un effondrement de sa monnaie et à une explosion du chômage, cette situation n'a pas provoqué de fort ressentiment contre les migrants. La crise, son cortège de manifestations et la démission du gouvernement ont avant tout ouvert le débat médiatique sur la corruption des élites, la faiblesse de l'économie islandaise et le besoin d'exemplarité politique. Autrement dit, pour reprendre les mots de Virginie Despentes à propos de l'Espagne, face à la crise, les Islandais n'étaient pas convaincus que leur voisine voilée soit leur problème numéro un. Ce sont les politiques et leur gestion du pays qui ont été pointés du doigt et qui ont abouti pour la première fois à l'arrivée au pouvoir d'une coalition de gauche, avant que celle-ci ne soit à nouveau défaite en 2013 par le retour de la droite conservatrice aux affaires.

L'Islande a su depuis se relever économiquement, renouant avec la croissance économique et  un chômage à 3%, ce qui d'ailleurs n'a pas été sans sacrifices en terme de droits des travailleurs et de niveau de vie. On pourrait alors rétorquer que c'est désormais cette bonne santé économique qui expliquerait la faiblesse du discours politique xénophobe. Mais ici encore des indicateurs au vert ne sont pas suffisants, la Norvège obtient des scores économiques similaires et compte désormais des membres de la droite radicale dans son gouvernement... Autrement dit, pour le cas islandais la situation économique reste un facteur explicatif peu concluant.

Une ancienne colonie et un nationalisme puissant

C'est davantage sur le plan historique que l'on peut obtenir des premières pistes. Société aux marges de l'Europe, l'Islande reste une possession danoise jusqu'à son indépendance en 1944. Pays pauvre, isolé, on quitte davantage l'île qu'on ne vient s'y installer, la population islandaise migre au Canada, en Norvège, au Royaume-Uni pour trouver du travail, notamment dans l'industrie de la pêche. Il faut attendre le développement économique du pays et les années 90 pour que l'Islande devienne enfin un pays d'accueil. Difficile ici de ne pas faire de parallèle avec le Portugal ou l'Espagne, qui constituent aussi des terres d'immigration récentes et ne considèrent pas les étrangers comme une menace.

Ce passé d'ancienne colonie a aussi contribué à forger un nationalisme virulent, mais celui-ci tend plutôt à se diriger contre de grandes puissances étrangères comme le Royaume-Uni, l'Europe ou les États-Unis. Il se traduit aussi par la mise en scène fréquente de l'exemplarité et la singularité du pays, jeu auquel se laisse souvent prendre la presse internationale. La population islandaise reste particulièrement attachée à son indépendance et se méfie de l'intrusion de toute puissance étrangère dans ses affaires internes, comme en témoignent par exemple les débats permanents sur l'adhésion à l'UE qui divise profondément le paysage politique islandais.

Ces éruptions de fierté nationale étaient observables aussi lors du référendum pour la proposition de remboursement de la dette de la banque IceSave en 2011. Les électeurs islandais avaient refusé à 60% le plan proposé par leur gouvernement pour rembourser ses actionnaires britanniques et néerlandais. Un tel résultat est venu nourrir l'image du petit pays résistant fièrement à l'arbitraire de la finance internationale.

Racisme et islamophobie sans porte-voix

Doit-on en déduire pour autant que le racisme et l'islamophobie sont absents de la société islandaise? Non, certainement pas. Les réflexions et les clichés perdurent, et ont également des conséquences politiques concrètes, comme à travers la Direction de l'immigration, qui s'occupe des étrangers hors-Schengen et reste connue pour sa sévérité et sa propension à refuser les demandes d'asile. Le parti de l'Indépendance (droite conservatrice), s'est aussi illustré ces derniers temps par la photo devenue virale de l'une de ses députées où celle-ci donne le sein en pleine séance à l'Assemblée. Vue comme une preuve de la modernité islandaise, les médias internationaux se sont bien gardés de signaler que cette élue venait aussi défendre un projet de loi particulièrement sévère vis-à-vis des demandeurs d'asile.

De même, lorsque pour les élections municipales de 2014, le Parti du Progrès (centre-droit) a tenté de surfer sur l'opposition à la construction d'une mosquée à Reykjavík, le parti a fait un bond dans les sondages et a pu de justesse récupérer un certain nombre de sièges. Ce projet de construction de la première mosquée du pays pour une population de musulmans estimée à un millier, a donné lieu à de longs atermoiements administratifs. Des pages du Coran déchirées et maculées de sang ainsi que des morceaux de porcs ont été retrouvées sur le site de construction du futur bâtiment religieux tandis que l'un des instigateurs de l'acte est venu s'en vanter sur la station de radio Útvarp Saga, une radio connue pour ses propos xénophobes et homophobes. La polémique a fini par s'éteindre avec l'élection de Jón Gnarr à la mairie de Reykjavík, humoriste punk à la tête d'un parti ironique, qui a validé le projet de construction.

Ainsi, les Islandais ne sont pas plus vertueux, mais l'absence de caisses de résonance aux propos racistes ou islamophobes a ouvert des fenêtres d'opportunités à d'autres sujets de discussion. Ceux-ci, issus en partie des Pirates et des écologistes, recadrent le débat public sur les questions environnementales, sociales, la transparence et l'honnêteté du corps politique. En échappant à des querelles byzantines sur son identité nationale, l'Islande voit ainsi émerger sur sa scène politique une gauche islandaise d'inspiration libertaire, qui cherche à valoriser les libertés individuelles tout en les mêler à un héritage social-démocrate, une tentative souvent maladroite, contradictoire, mais qui a le mérite d'ouvrir des voies inexplorées.

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