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Est-il possible de manger un animal qui n'a pas souffert?

XAVIER LEOTY / AFP

XAVIER LEOTY / AFP

Les images des conditions d'abattage des animaux réveillent, coup par coup, la conscience des consommateurs français qui voudraient pour certains, continuer à manger de la viande, tout en étant soucieux de la prise en charge des animaux et de leur bien-être.

Pour la septième fois en un an, l'association L214 Éthique et animaux dévoile les images terribles d'un abattoir de bovins à Limoges. La vidéo est insoutenable, on y voit des vaches en gestation suspendues par les pattes arrières à demi-conscientes, puis dépecées de leur foetus de veaux, jetés à la poubelle.

Depuis quelques mois, ce type d'images comme les reportages menés dans les abattoirs français se multiplient, alertant le grand public sur les souffrances infligées aux animaux abattus. Le sujet est devenu un véritable enjeu sanitaire que la législation pourrait faire évoluer et manger de la viande est aujourd'hui un acte tout sauf anodin. 

Par conviction, nombreux sont ceux qui décident alors de réduire leur consommation voire de l'arrêter. Mais pour ceux qui ne sont pas prêts à franchir le cap, qui aiment par dessus tout savourer une viande durant leur repas, une question se pose: est-il possible de poursuivre ce plaisir tout en étant soucieux de la dignité des animaux? Est-il possible de consommer sans cruauté? Ou du moins, de veiller à ce que l'animal ait souffert le moins possible?

L'élevage et le transport, deux premiers indicateurs

Pour Léopoldine Charbonneaux, directrice de l'association CIWF France, rien n'est moins évident:

«Le bien-être des animaux destinés à être tués pour notre alimentation passe par trois étapes: l'élevage, le transport et l'abattage, explique-t-elle. Il faut donc veiller à ce que les animaux soient bien traités durant chacune de ces phases pour espérer consommer la viande d'un animal qui aura souffert le moins possible. Mais avec 80% d'animaux en provenance d'élevages intensifs en France, le défi est difficile.»  

Il faut donc s'en remettre à des labels tels que Agriculture biologique ou Label Rouge pour en savoir plus sur les conditions d'élevage des animaux, comme que l'indique ce petit guide du consommateur responsable. Mais attention! Certains labels ne certifient que l'origine géographique de la viande. Ils ne vous informent absolument pas quant aux conditions dans lesquelles l'animal a été élevé.

Consommer «français» ne vous garantit donc simplement que son temps de transport aura été réduit. Ce qui est déjà un premier pas certes, quand on sait que certains animaux en provenance de l'étranger doivent subir des journées entières de trajet dans des bateaux ou des camions, avant d'arriver à destination pour être abattus. Mais rien ne dit que l'animal a été élevé ou pas dans des conditions de vie optimales limitant son stress et ses souffrances. 

Tentez au mieux, d'acheter une viande issue d'un circuit court et biologique, même si en la matière, les informations et étiquetages détaillés restent encore trop rares et trop vagues. Car malheureusement, ni la certification «bio» ni celle «origine France» ne garantissent un meilleur traitement au moment de l'abattage.

La boîte noire de l'abattage

Pour Caroline Brousseaud, présidente de l'Association en faveur de l'abattage des animaux dans la dignité (AFAAD), le défi n'est pas de convaincre à tout prix qu'il faut cesser de manger de la viande, mais plutôt de veiller à ce que la prise en charge des animaux durant l'abattage soit plus respectueuse, plus digne, et que toutes les souffrances évitables soient épargnées. 

Comment? En passant par l'étourdissement, étape fondamentale dans le processus qui permet aux animaux d'être inconscients lorsqu'ils sont égorgés, comme le prévoit la loi. Celle-ci stipule que «toutes les précautions doivent être prises en vue d'épargner aux animaux toute excitation, douleur ou souffrances évitables pendant les opérations de déchargement, d'acheminement, d'hébergement, d'immobilisation, d'étourdissement, d'abattage ou de mise à mort». Ces étourdissements mécaniques, électriques ou gazéifiés permettent, lorsqu'ils sont réussis, d'insensibiliser l'animal. Mais une cadence effrénée ainsi qu'une réelle négligence conduisent souvent à des étourdissements ratés, qui ne font que souffrir davantage la bête...

Une cadence effrénée ainsi qu'une réelle négligence conduisent souvent à des étourdissements ratés, qui ne font que souffrir davantage la bête

D'ailleurs en France, une dérogation à cette obligation d'étourdissement existe en vertu de la liberté de culte, afin que des abattages rituels puissent se faire pour les viandes halal et casher. Cela représente dans l'Hexagone 28% de l'abattage des gros bovins, 43% des veaux et 62% des ovins, d'après les chiffres de l'OABA, sans compter de nombreux abattoirs qui pratiquent à la fois l'abattage classique et rituel.

Vers une culture de la «bientraitance» animale?

Dénoncées à plusieurs reprises notamment par la Fondation 30 millions d'Amis, ces méthodes ont a plusieurs reprises fait l'objet de polémiques. Pour d'autres associations concernées, un compromis est possible: celui de procéder à l'étourdissement de l'animal tout de suite après la saignée, afin que le rite religieux soit respecté et que la souffrance soit écourtée. Mais pour l'instant, rien n'est encore décidé.

En somme, consommer la chair d'un animal qui n'a pas trop souffert relève quasiment de l'impossible et l'abattage reste encore une véritable «boîte noire» qu'il va falloir explorer et organiser pour plus de transparence. La question de caméras de surveillance obligatoires dans les abattoirs se pose.

En attendant un éventuel durcissement et une clarification des étiquetages obligatoires en France et en Europe, Caroline Brousseaud s'en remet aux petits éleveurs du monde agricole. En nombre croissant, ils refusent de voir la vie de leurs animaux s'achever dans les abattoirs industriels et développent donc des abattoirs mobiles. D'après la présidente de l'AFAAD, c'est une véritable «culture de la bientraitance animale» qui doit trouver sa place. Il appartient alors au consommateur, maillon clé de la chaîne, de se diriger vers ces éleveurs pour acheter leur viande plutôt qu'auprès des groupes industriels. Forcément, il en reviendra un peu plus cher, mais ce prix, c'est celui de la «bientraitance animale».

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