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Pourquoi tant de haine envers l'agrégation

Le 13 mai 1969 à Paris, un meeting organisé à la Sorbonne par le Comité national des candidats aux concours du CAPES et de l'Agrégation | AFP PHOTO

Le 13 mai 1969 à Paris, un meeting organisé à la Sorbonne par le Comité national des candidats aux concours du CAPES et de l'Agrégation | AFP PHOTO

Ce concours créé en 1766 donne une idée de toutes les tensions au sein de l'Éducation nationale.

Hey, l’agrégation a 250 ans. Cela vaut une commémoration non? L’agrégation, c’est ce concours extrêmement difficile qui nécessite un investissement incomparable dans l’étude de sa discipline, un concours qui permet de devenir enseignant. Sauf que, comme la plupart des sujets liés à l’éducation, en parler c’est susciter des sarcasmes, au mieux, et de vraies interrogations, douloureuses, sur les inégalités au sein de l’Éducation nationale.

Car les agrégés sont les enseignants les mieux payés de l’école publique. Cet anniversaire pourrait être l’occasion de s’interroger collectivement sur la conséquence des concours (réussis ou ratés) et de leur logique (réussir ou échouer) sur la psyché nationale, et particulièrement celle des enseignants, mais aussi sur le poids du diplôme initial dans le destin des individus.

Une vieille histoire

Deux cent cinquante ans, cela nous ramène au règne de Louis XV et aux Jésuites qui ont tant compté dans l’histoire de l’école, le fait que l’agrégation soit si ancienne en fait une exception dans le monde scolaire et académique:

En avril dernier, Claude Lelièvre, toujours passionnant sur l’histoire de l’éducation avait publié un texte sur le site spécialisé Educpros, lisez-le, il est formidable. L’historien nous livrait une brève histoire de l’agrégation:

«Dans le contexte de la soudaine expulsion des Jésuites décidée en 1764, un concours d'agrégation est institué par les lettres patentes des 3 mai et 10 août 1766 pour les trois classes: philosophie, belles lettres et grammaire de dix collèges de la faculté des arts de l'université de Paris. Les candidats doivent être maîtres ès arts et les lauréats du concours deviennent des « stagiaires » appelés à devenir professeurs lors d'une vacance. Un peu plus de 200 agrégés ont été recrutés en tout jusqu'en 1791, date du dernier concours d'agrégation d'Ancien Régime.»

Et c’est l’Empire qui ressuscitera le concours en 1808 après que la première République eut mis fin l’agrégation… C’est peut-être ce qui explique le coté aristocratique qui est parfois reproché aux agrégés. Nous avons affaire à une histoire peu républicaine contrairement à celle de l’école publique –ou du moins selon la perception que nous en avons– car elle est historiquement liée à la construction du système politique contemporain et à la troisième République. Aujourd’hui encore, et c’est logique pour nos esprits français, la ministre de l’Éducation donne pour mission à l’école de transmettre les valeurs de la République.

Il y a beaucoup plus d’agrégés de nos jours qu’au XVIIIe siècle, où l'agrégation comptait seulement trois disciplines: philosophie, belles lettres et grammaire. Aujourd'hui, il y en a aussi pour les mathématiques, les sciences bien entendu, mais aussi l'EPS et même des disciplines artistiques. Ce n’est pas ce changement qui pose problème. La question, c’est où enseignent les professeurs issus de ce concours? La jeune présidente de la Société des agrégés Blanche Lochmann nous l'explique:

«Les textes règlementaires de l’Education nationale indiquent que les agrégés enseignent dans les lycées, les classes préparatoires et l’enseignement supérieur et exceptionnellement en collège. Or selon nos calculs, pour les disciplines existant à la fois au collège et au lycée, 25% des agrégés enseignent au collège.»

Des classes de profs

Tout cela sur fond de différence de salaire et d’emploi du temps. Un agrégé est mieux payé et doit 15 heures de service au lieu de 18 heures pour un titulaire du Capes. Et cela passe mal, comme le montrent ces messages que j'ai reçus sur Twitter:

Même chez des enseignants agrégés:

Il faut dire que, dans certains établissements, jusque dans les années 1980, il y avait deux salles des profs: celle des agrégés et celle des certifiés. La société des agrégés déplore cette forme d’apartheid du diplôme, mais elle a laissé un souvenir amer de hiérarchie entre les professeurs:

Blanche Lochmann soupire en entendant de telles remarques. Elle déplore ces querelles et souhaiterait qu’on parle enfin autrement de l’agrégation. Elle me concède, du bout des lèvres, qu’elle n’est pas d’accord et finit par montrer son agacement:

«Je note que l’écart salarial s’est largement réduit ces dernières années, les agrégés ont été les seuls à ne pas bénéficier de mesures de revalorisation. Je déplore que l’agrégé soit sans cesse sommé de justifier son salaire et son emploi du temps. Tout se passe comme si le fait d’avoir eu le concours était déjà en soi une récompense. Pire, c’est comme si l’agrégé devait s’excuser d’avoir mieux réussi, comme s’il devait se faire oublier. On a le droit d’être fier de son concours, d’être fier de mettre un savoir et des compétences acquis avec beaucoup d’efforts au service de l’Etat.»

Les inégalités restent

Même si tout cela est loin, les inégalités demeurent fortes dans notre système scolaire. Entre les enseignants contractuels (dont le salaire est le plus) et les titulaires du CAPES par exemple. Et que dire des différences de perception et de salaires entre le secondaire et le primaire? Les professeurs du secondaire trouvent-ils anormal de gagner plus que ceux du CP, qui apprennent aux enfants à lire? Parmi toutes les émissions Rue des écoles que j’ai faites sur France Culture en sept ans, celle consacrée au salaire des enseignants du primaire reste celle qui a suscité le plus de réactions d’enseignant et de commentaires en ligne. Y compris de professeurs du secondaire qui trouvaient tout à fait normal que les niveaux de scolarité soient considérés et payés différemment.

Pourtant, on le sait, le primaire est sous-doté en France par rapport au lycée (et les agrégés pèsent leur poids) mais, supprimez une option en terminale et vous obtenez un tollé – l’école primaire est moins passionnelle, c’est comme ça. Le fait d’appeler les professeurs des écoles professeurs et non plus instituteurs, cela date de 1989. À l’époque, il s’agissait pour le ministre de l’Éducation de l'époque, Lionel Jospin de répondre à une revendication d’homogénéisation des statuts enseignants, et malgré des primes (la fameuse ISAE, prime des enseignants du premier degré est passé de 400 euros à 1.200 euros cette année) les salaires n’ont pas suivi.

Les agrégés sont-ils meilleurs?

Reste une question, qu’il est après tout légitime de se poser… Les agrégés sont-ils de meilleurs enseignants? Rien ne permet de le dire, ce n’est pas évalué (et c’est peut-être tant mieux). Méritent-ils une meilleure rémunération? C’est une formidable question qui est tout à fait centrale, et pas seulement à l’école. La question du lien entre diplôme et salaire, entre diplôme et reconnaissance sociale est passionnante. Mais si on ne paye pas en fonction des diplômes, faut-il instaurer d’autres logiques d’évolution? Au mérite par exemple? Les enseignants sont contre.

Enfin, des sociologues de l’éducation, Marie Duru-Bellat en tête, ont écrit des livres entiers sur la question –le poids du diplôme est particulièrement important en France et une absence de diplôme est plus difficile à surmonter chez nous. Faut-il payer toute leur vie les gens en fonction d’un diplôme obtenu ou d'un concours réussi entre 22 et 25 ans? C’est pratiqué dans toute la fonction publique et dans de nombreuses entreprises… L’école devrait-elle seule rompre avec cette logique?

L'agrégation étant un concours ultra scolaire, on peut s’étonner de la défiance d’enseignants vis-à-vis des agrégés. Surtout quand l'école reste une institution qui pousse les élèves à faire des études et les valorise très tôt en fonction de leurs capacités réelles ou supposées à suivre un cursus long et difficile, et donc à devenir de potentiels futurs agrégés.

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