Culture

Le rap français peut-il faire rire?

Maxime Delcourt, mis à jour le 25.11.2016 à 14 h 40

De TTC à Kery James, en passant par Booba et Rohff, presque tous les MC’s hexagonaux se sont essayés à l’humour. Au point de signer la mort de l’activisme propre au hip-hop? D’engendrer des parodies populaires telles que Fatal Bazooka? Ou de simplement amuser l’auditeur en le plongeant dans des univers décalés?

gangsta cat | Petful via Flickr CC License by

gangsta cat | Petful via Flickr CC License by

«Ma voisine de palier, elle s'appelle Cassandre/Elle a un petit chien qu'elle appelle Alexandre/Elle me dit “Claude MC est-ce que tu peux le descendre”/J'ai pris mon Magmum, j'ai dû mal comprendre/Elle m'a fait bouge de là.» 

Le couplet date de 1990, sur l'album Qui sème le vent récolte le tempo, le premier de MC Solaar. C'est subtil, bien ficelé et ça prend le contrepied d'un genre que l'on veut systématiquement politisé, oubliant par la même occasion que «Rapper’s Delight» de Sugarhill Gang a déjà plus à voir avec la déconne qu'avec un pamphlet révolutionnaire écrit en pensant aux différents discours de Malcolm X.


Si, historiquement, «Bouge de là» est sans doute l’un des premiers morceaux de rap français à vocation, sinon comique, du moins légère, les rappeurs hexagonaux n’ont jamais renié à prendre le relais. C’est IAM qui décrit amusé l'ambiance des soirées marseillaises dans les années 1980 («Je danse le Mia»). 


C’est le Saïan Supa Crew qui détourne les clichés romantiques et éculés du zouk avec «Angela». C’est Aketo et Tunisiano se lançant dans une parodie de clash sur le premier album de Sniper («Aketo Vs Tunisiano»). C’est Kery James critiquant sur un ton humoristique les dérives voyeuristes engendrées par la télévision sur «C’est votre choix» en 2004. C’est Disiz faisant appel à Dieudonné pour assurer les interludes de son deuxième album (Jeu de société) –sorti deux ans après Poisson Rouge, un premier forfait porté par les légers et divertissants «J’pète les plombs» et «Ghetto sitcom».


Le piège du «rappeur comique»

Le cas Disiz est d’ailleurs assez emblématique. Lui que les médias ont souvent cherché à cataloguer comme un rappeur comique. Lui qui regrettait, dans une interview au site rapelite.com en mai 2015, d’être censé incarner «le rappeur gentil, face aux méchants Kaaris/Booba». Lui qui a très vite cherché à casser cette image, en enregistrant un troisième album sous son propre nom en 2004 (Serigne M'Baye), en publiant un disque dépourvu de bienséance deux ans plus tard (Les histoires extraordinaires d’un jeune de banlieue) et en annonçant la fin de son personnage de Disiz La Peste en 2009 sur Disiz The End.


En 2006, à la sortie de «Le syndrome du trom», titre dans lequel il ose des lyrics plus amusants (“À Hoche une meuf marche sur mes timb' bon/J'laisse passer vue qu'elle a un fessier de bimbo/ Elle a le truc qui fout la trique dans les futes/ Mais le hic c'est que j'l'ai cramé en train d'se gratter le uc“), Nakk dit avoir connu les mêmes stéréotypes que Disiz:

«Quelques semaines après la sortie du single, un mec de Warner voulait me signer. J’étais d’accord jusqu’au jour où je l’ai entendu dire “on tient le nouveau Disiz“. Je ne voulais pas en faire un marché, ça aurait fini par tuer mon humour et je ne voulais de toute façon pas me focaliser sur ce genre de morceaux. Ça aurait nui à la portée d’autres textes, plus sérieux.»

Pourtant, Nakk ne s’imagine pas une seconde mettre l’humour ou le second degré de côté. Après tout, «c’est un trait de mon caractère, pourquoi j’occulterai ça?» À l’entendre, ce serait même une caractéristique propre au rap, un genre beaucoup plus textuel que la pop ou le rock. «Honnêtement, je trouve les rappeurs nettement plus drôles que les poppeux en règle générale. De plus, en banlieue, l’humour est omniprésent. On est sérieux quand il s’agit d’argent, mais tout le reste tourne rapidement à la blague.»

La réalité, c’est aussi la vanne ou des histoires légères comme lorsqu’on drague, que l’on se prend un vent ou autre


Ce à quoi Dosseh, dont le nouvel album (Yuri) vient de paraître, ajoute:

«Je pense que le rap est le style le plus en phase avec la réalité et la spontanéité. Et il faut le dire: la réalité, c’est aussi la vanne ou des histoires légères comme lorsqu’on drague, que l’on se prend un vent ou autre.»

«Faire du positif avec du négatif»

Dans une interview accordée aux Inrockuptibles en 1999, le Saïan Supa Crew était du même avis, mais poussait le développement un peu plus loin, en y ajoutant un peu de sociologie: 

«Manifestement, il y a des groupes que ça dérange de rigoler et qui utilisent la colère pour se faire un nom. C’est ridicule parce que dans les cités, en bas des immeubles, on n’arrête pas de rire et de vanner, il ne nous reste que ça. Nous aussi on se heurte à l’injustice au quotidien. Mais on s’efforce de faire du positif avec du négatif, ce qui est la base même du hip-hop. Le problème, c’est que la jeune génération n’a pas conscience de ces valeurs. Les gamins pensent que le rap ne sert qu’à exprimer la rage. Moi, je suis venu au hip-hop parce que je sentais derrière une volonté profonde de changer les choses positivement.»

Car oui, le rap, contrairement aux idées reçues, n'a jamais manqué d'autodérision et ne s'est jamais limité à un seul thème (la rue). Il suffit pour cela d’écouter les textes des rappeurs dits «alternatifs» (TTC, Svinkels, Klub des Loosers), mais aussi de tendre une oreille attentive aux morceaux egotrips. Tout est là, dans cette façon de se mettre en scène, dans cette volonté de grossir les traits de la réalité, dans ces acrobaties phonétiques et grammaticales qui transcendent, malaxent et bousculent le vocabulaire et le soumettent à la loi du rythme.

«Les gens ont tendance à voir l’egotrip comme de la bêtise ou autre sans penser une seconde au second degré contenu dans ces morceaux, appuie Dosseh, avant de dérouler le zèle du converti. Quand je dis “J’les baise en brochette“, par exemple, on ne peut pas s’imaginer un instant que ce soit réel. On peut ne pas aimer ou trouver ça cru, mais ça reste de la fiction. Et c’est ce que les gens ne comprennent pas avec l’egotrip: il y a beaucoup d’autodérision et d’humour dans cet exercice. C’est un peu notre façon d’amener l’auditeur dans des univers bien définis, un peu comme s’il s’agissait d’un film de Tarantino ou autre.»

 

L’humour, un exercice qui fait débat?

Seulement voilà: l’humour dans le rap peut-il, de façon plus ou moins évidente, être un frein à l’activisme propre à cette musique? À cette question, posée en 2008 par un journaliste du Monde, Keny Arkana se voulait très claire:

«Il faut de tous les styles de rap, mais pour moi l'urgence des enjeux est telle que j'ai du mal à comprendre qu'on perde du temps à faire les clowns.»

Pas sûr que tous les MC’s partagent cet avis. «Tes textes doivent refléter l’homme que tu es, avec toutes les nuances et les contradictions que cela engendre», précise Nakk, la voix douce et posée, de ceux qui sont sûrs d’avoir raison.

Ce qui a fait du tort, c’est que Skyrock a traité les morceaux parodiques de la même façon que ceux des artistes hip-hop

Même son de cloche chez Dosseh, qui présente sa discographie ainsi: «Si tu écoutes bien toutes mes productions, il y a presque autant de morceaux légers que de morceaux conscients ou de morceaux dansants. Je pars du principe que chaque titre a son utilité précise, son principe intrinsèque. L’un n’est pas plus facile à écrire que l’autre. Un texte peut me prendre cinq minutes comme une semaine, tout dépend de l’inspiration. Cela dit, je dois quand même avouer avoir un peu plus de mal dans l’écriture de morceaux légers: les phrases sont plus aérées, plus simples, c’est nettement plus dur, finalement, de trouver le bon rythme pour rendre la punchline percutante.»


Vrai: le rap, tout en faisant la démonstration d’un éclectisme musical kaléidoscopique et d’un amour du verbe clairement revendiqué, c’est d’abord le flow, le flux des mots, leur dynamisme et leur chevauchement, la cassure des phrases, le détournement des règles et des codes linguistiques. Régulièrement moqués par une critique bienpensante, au point de bloquer certains MC’s dans leur démarche, «parce que ça fait moins sérieux et qu’ils ont peur de perdre en crédibilité», croit savoir Nakk, les titres «rigolos» des rappeurs n’en restent donc pas moins des sommets d’inventivité.

Quand 113 rappe «Hold Up», c'est une façon de mettre en scène leur réputation de braqueur –qu'ils développeront de façon plus sérieuse aux côtés de la Mafia K'1 Fry sur La cerise sur le ghetto en 2003. Quand Expression Direkt aborde le thème du lascar de cité sur «Arrête ou ma mère va tirer», c'est pour mieux s'en moquer et rappeler que, derrière tout supposé voyou, se cache un homme qui craint plus que tout les remontrances de celle qui l'a mis au monde. Quand Seth Gueko dit: «Avec la chiasse que j’ai, je ne suis pas prêt de vous céder le trône» («Val D’Oseille») ou «Pour les mangeuses de grec j’ai des capotes goût mayonnaise» («Dirty Manouche»), c’est tout un imaginaire qu’il met en place, comme il l’expliquait à Noisey en septembre 2015:

«J’ai toujours adoré les films d’horreur ou les films de combat. Il fallait que je fasse de cette violence quelque chose d’artistique. Et c’est le cas. Je ne suis pas un prêcheur. Je ne parle pas au micro devant une assemblée en demandant aux gens de suivre mes idées. Sur mes disques, il y a d’ailleurs des stickers d’avertissement. Il est conseillé de ne pas m’écouter. Mon rap ne peut donc pas tomber dans une oreille chaste.»

l’humour sert surtout aux rappeurs français à prouver qu’il n’ont pas leur pareil pour tourner le quotidien d‘un vieux réactionnaire en récit burlesque
 

 

La crainte du nez rouge

 

Voilà sans doute pourquoi les radios ont eu tendance à surfer sur la hype des titres parodiques au cours des années 2000: Fatal Bazooka, Koxie, Yelle, tous ont tourné en boucle sur les ondes, visiblement ravies de pouvoir se jouer des stéréotypes du rap pour mieux le vendre aux adolescents et à leurs parents.

«Ce n’est pas la parodie qui a fait mal au rap, glisse Dosseh, comme pour envoyer un message. Les Inconnus le faisaient déjà et ça n’a jamais nui aux morceaux moqués, bien au contraire. Ce qui a fait du tort, c’est que Skyrock a traité ces morceaux de la même façon que ceux des artistes hip-hop. Fatal Bazooka, par exemple, a eu le droit à une semaine de Planète Rap lorsque leur album est sorti. Michael Youn fait son taf, il n’y a pas de problème avec ça, mais les radios n’ont pas à accorder un tel temps d’antenne à une parodie, alors que des rappeurs dont c’est l’activité principale n’ont pas accès à ça.»


Une façon de souligner que les MC’s n’ont jamais eu besoin de nez rouge pour débrider les foules et qu’on aurait tort de prendre les plus comiques d’entre eux –les Lorenzo, Alkpote ou Vald, actuellement– pour des clowns. 


À écouter les gymnastiques verbales de ces derniers, à les entendre jouer les zouaves, on se dit surtout que, à l’instar d’Eminem ou Tyler, The Creator aux États-Unis, l’humour sert surtout aux rappeurs français à prouver qu’il n’ont pas leur pareil pour tourner le quotidien d‘un vieux réactionnaire en récit burlesque («Urbanisme», véritable bijou), imiter Yann Moix dans une réjouissante interview décalée, faire passer des rimes graveleuses pour des allégories bien troussées («Débrouillard» de Damso) ou dynamiter un accès de romantisme en lâchant soudainement des rimes à l’humour bien gras («Beurette de luxe») Comme quoi, le hip-hop ne suit pas une recette toute faite mais innove, sur le fond comme sur la forme.

Maxime Delcourt
Maxime Delcourt (36 articles)
Journaliste et auteur
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