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Marraines de guerre, elles luttent à leur manière contre Daech

Jessica Collini, mis à jour le 05.07.2017 à 15 h 50

À chaque conflit, des femmes s'engagent pour soutenir à distance les combattants sur le terrain. La guerre de l'Occident contre Daech ne fait pas exception. La milice privée Dwekh Nawsha France en compte d’ailleurs dans ses rangs.

Lettres | Roman Drits via Stock Snap CC License by

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Jeanne* a amassé une vingtaine de compléments alimentaires jusqu’à présent. Quand elle en aura cinq fois plus, elle compte bien aborder le sujet avec Jean*, le fondateur de Dwekh Nawsha France –une milice privée de «chrétiens francophones prêts à aller combattre Daech», comme ils se présentent sur leur siteet les donner à la troupe. «Je stocke des Double X Nutrilite, dit-elle. Ces produits végétaux contiennent des minéraux, des nutriments et des vitamines. Ils évitent des carences. C’est l’idéal pour des personnes qui ont besoin d’énergie.» Pour elle, chaque soldat devrait avoir son pack. Si son inscription auprès de Dwekh Nawsha France est due au hasard, cette infirmière, qui a des militaires dans sa famille, ne compte pas décrocher de sitôt de son rôle de marraine de guerre bénévole. 

«Bonjour, comment vas-tu?», «Quoi de neuf?», «Je suis impatiente de te rencontrer»… Avant que Jeanne ou Sarah* ne parle à leur filleul, aucune directive ne leur a été donnée. «Monica* m’a juste mis en relation avec lui», avoue la deuxième. Les correspondants des marraines étaient pour la plupart des militaires. Joseph, un ancien commando parachutiste de l’air français, n’a jamais éprouvé ce besoin. «Un militaire en opération ne peut pas trop en dire. Je me gardais de confier des choses. Certains collègues, par contre, ne supportaient plus de vivre. Ils souffraient d’un trouble de stress post-traumatique. S’ils avaient eu une marraine de guerre, ils auraient peut-être eu une soupape de sécurité», admet-il.

Dans cette optique, celle-ci s’avère être une aide précieuse, quelqu’un de fiable et de serviable. «Elle doit être disponible, généreuse, optimiste et patiente pour deux personnes», ajoute Sarah. D’après une recrue, Jeanne serait une marraine de choix, un véritable atout sur le champ de bataille avec sa formation d’infirmière. «Il voulait me prendre dans son paquetage. Dans mon métier, je suis habituée à gérer des situations de crise », rigole-t-elle. Parfois, leurs échanges se résument à des banalités. Une marraine de guerre n’en reste pas moins quelqu’un de fiable et de serviable. D’après une recrue, Jeanne serait un atout sur le champ de bataille. «Il voulait me prendre dans son paquetage», rigole-t-elle.

Des combattants de Dwekh Nawsha France.

Une figure historique

Le concept des marraines de guerre est né avec la Première Guerre mondiale: «À cause de l’invasion du nord-est du pays, une grande partie des soldats français se sont retrouvés alors sans nouvelles des leurs. L’idée germe en France de créer une famille de substitution et de leur apporter le soutien dont ils sont privés», explique l'historien Jean-Yves Le Naour. Début 1915, des femmes se mobilisent. Aucune qualification particulière n'est exigée. Pas de rémunération à la clé. «Des bourgeoises ont parfois une dizaine de filleuls, comme l’épouse du président Poincaré», continue le spécialiste. Chacune d’entre elles leur écrit des lettres ou leur envoie un colis.

Le concept «réapparaît en 1939 avec la Seconde Guerre mondiale, mais aussi durant les guerres d’Indochine et d’Algérie», précise Jean-Yves Le Naour. Là où des conflits éclatent, un groupe se forme, et ce, encore de nos jours. Il y a environ deux ans, Dwekh Nawsha France commence à recruter des femmes. «Elles voulaient combattre Daech. Il était hors de question de les envoyer au feu pour moi», souligne Jean.

À ce moment-là, intégrer des marraines est en quelque sorte un compromis. Elles participent, tout en restant en sécurité. Sur une centaine de candidatures, seules six marraines sont toujours actives. «Pour l’instant, Dwekh Nawsha France n’en recrute plus. Elle le fera à nouveau si un soldat le demande», indique Monica, la responsable de la communication. À ce jour, neuf soldats l’ont rejoint: un Espagnol et des Français. Joseph, lui, ne s’y engagerait pas. Mais il le conçoit à moitié: «La cause qu’ils défendent, est noble. Mais il faudrait plutôt créer une coalition pro-arabe et anti-Daech, pour éradiquer la menace terroriste.»

Sarah*

Des messages échangés en toute discrétion

Daech est dans la ligne de mire de Dwekh Nawsha France. Alors que Sarah surfait sur internet, elle est tombée sur le site de l’organisation. Elle s’est inscrite immédiatement. Mais cette musicienne n’en est pas à son coup d’essai. À 17 ans, elle a répondu à un appel lancé par le service des Armées lors d’un journal télévisé. Elle est ainsi devenue la marraine de trois soldats pendant la Guerre du Golfe. Malgré son jeune âge, elle était mature et essayait de les soulager. Sarah leur envoyait des bracelets, des chapelets, des lettres, des pulls et surtout des vivres. «C’était quelque chose qu’ils pouvaient avoir tout le temps sur eux», se justifie-t-elle.

Vingt-cinq ans plus tard, elle espère toujours remplir cette fonction. Même après le faux bond de Léo*, son filleul, disparu du jour au lendemain peu avant son départ, sans explications. Son entourage, lui, ne sait rien de cet engagement.

«Certaines activités doivent demeurer secrètes. Personne n’a besoin de le savoir. Ma profession me donne beaucoup de liberté. Aucun de mes proches ne se pose des questions», assure-t-elle.

Jeanne, elle aussi, est très discrète à ce sujet. «L’anonymat est respecté au sein du groupe», se réjouit-elle.

S'il n’est pas rare de voir une marraine s’enticher d’un combattant, même lors de la Première Guerre mondiale, Jean refuse toute histoire d’amour entre membres. Hors de question que sa plateforme se transforme en Meetic. Entre Léo et Sarah, un jeu de séduction a duré un temps. Elle y a mis fin. «Avec une femme, il n’est plus un guerrier. C’est juste un homme. Je n’étais pas là pour ça, je lui ai fait remarquer. Il l’a bien pris», poursuit-elle.

«Ce que les moralistes détestent, c'est la liberté de ces femmes qui écrivent librement à des hommes, sans chaperon, ni contrôle, se permet Jean-Yves Le Naour, un spécialiste de la Première Guerre mondiale. On les qualifie de vieilles filles qui veulent se donner l’illusion de plaire.»

Un rôle à long terme

Une marraine de guerre ne rend jamais vraiment les armes. Au fond d’elle, Sarah l’a toujours été. Devenir celle de Léo l’a replongée dans ses souvenirs. Elle s’est rappelé ses longs échanges avec Georges, l’un de ses anciens filleuls. Jeanne, de son côté, discute toujours avec Jacques* sur Facebook. Quand elle a rejoint Dwekh Nawsha France, elle a fait la connaissance de plusieurs hommes, dont son futur filleul. Elle lui a proposé d’être sa marraine, il a accepté. De fil en aiguille, ils se sont confiés l’un à l’autre.

«Nous parlons d’armes, de mes entraînements de tir, de la formation de Jacques et de notre future rencontre. Nous sommes devenus des amis», déclare-t-elle.

Après ces deux années, tous les deux s’entendent à merveille. Ils sont sur la même longueur d’onde. Ni l’un, ni l’autre n’aime voir la France dans un état de détresse. Chacun aime son pays, à tel point que Jacques était prêt à s’en aller pour le défendre. Mais le coût d’une telle démarche l’a empêché d’atteindre son objectif. Quand il s’est inscrit, l’ancien parachutiste ne savait pas que tous les frais étaient à sa charge. «Quand j’ai compris qu’il fallait débourser 5.000 euros minimum, j’ai renoncé», se désole-t-il. Jeanne reste sa marraine de cœur. Mais aujourd'hui, elle envisage de soutenir un autre filleul sur le terrain. D’après Jean-Yves Le Naour, «tant qu’il y aura des guerres, il y aura des marraines».

* — Les prénoms ont été changés Retourner à l'article

Jessica Collini
Jessica Collini (1 article)
Journaliste
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