Histoire

Automne 1956: ces quelques jours sanglants où la Hongrie a basculé

Joël Le Pavous, mis à jour le 12.11.2016 à 11 h 49

Le 23 octobre dernier, le Premier ministre conservateur Viktor Orbán a rendu hommage aux combattants de 1956 sous les sifflets nourris de ses opposants. Il y a soixante ans, d’autres sifflements fendaient le ciel de Budapest. Ceux des balles soviétiques étouffant petit à petit la révolution hongroise. Retour sur ce moment d’Histoire à travers trois figures emblématiques dont un vétéran toujours vivant.

Budapest, 1956 I UPI / AFP

Budapest, 1956 I UPI / AFP

Dans le Duna Hotel, personne ne voit Gilbert Lauzun s’inquiéter. Nous sommes le 4 novembre 1956. La Hongrie dirigée par le communiste réformateur Imre Nagy s’est retirée du Pacte de Varsovie la liant à Moscou. Ouvriers, étudiants et militaires antistaliniens réclament de concert le départ des Russes.

Dépêché sur place à la Toussaint, le journaliste d’Europe 1 récite son reportage à quelques mètres des chars et des rafales de mitrailleuse. Les soviétiques ont lancé une offensive dévastatrice à l’aube. L’hymne magyar inonde en boucle la radio nationale. Le soir-même, l’Armée Rouge reprend Budapest.

«Effervescence démocratique»

La majorité des médias français ignorait ce qui se tramait concrètement sur les bords du Danube. Seule l’AFP via son bureau à Vienne fournissait quelques dépêches factuelles scrupuleusement reprises. L’arrestation de plusieurs chefs du mouvement d’indépendance algérien et la crise de Suez opposant l’alliance Paris/Londres/Tel-Aviv à Nasser après la nationalisation du canal par l’Égypte mobilisaient l’attention des journalistes. Les manifestations, pénuries, lynchages et affrontements? Évacués en trois minutes d’antenne ou deux phrases maximum. Pareil pour le nettoyage de l’administration Nagy.

Pourtant, Budapest bouillonnait malgré les papiers rassurants autour des «troubles en Hongrie». Jean-Pierre Pédrazzini le savait et s’y est rendu illico avec son objectif. «Pédra» a couvert le couronnement d’Elisabeth II, photographié Chaplin et traversé le Maroc voulant chasser la tutelle hexagonale (1956). Grand reporter depuis 1950 à Paris Match, il connaissait aussi bien les stars que les conflits. Comme d’habitude, «Pédra» s’est impliqué. Au milieu des cortèges avides de changement. Au cœur des camps de soldats improvisés. Avec des jeunes prêts à mourir pour la liberté.

Mais «Pédra» manqua le dénouement des combats, fauché à 29 ans par plusieurs cartouches le 30 octobre alors qu’il assistait à l’assaut contre le siège de la police politique sur la place de la République.

«Durant l’été, Pédra avait parcouru près de 13.000 kilomètres en URSS et réalisé des clichés extraordinaires sur la vie derrière le Rideau de Fer après le vingtième Congrès du Parti actant la déstalinisation. Il était venu sentir l’effervescence démocratique de la Hongrie et son désir de justice. Balle perdue ou tir intentionnel, le doute persiste sur l’origine de son décès», explique l’historienne Eszter Balázs, co-auteure de l’ouvrage Les Héros de Budapest avec l’ex-plume d’Actuel Phil Casoar.

Sacoche et tenue de Gavroche

Durant ces deux semaines dramatiques, près de 2.700 opposants antisovétiques ont brutalement trouvé la mort. Près de la moitié d'entre eux avaient moins de 25 ans. Erika Szeles allait presque souffler sa seizième bougie lorsqu’une douille dans le cou la tua le 7 novembre. Les médecins de l’hôpital Sándor Péterfy n’ont pu sauver cette ado révoltée qui séchait l’école et soignait les blessés sur le front. Cet automne-là, elle apprenait la cuisine au Béke Hotel. Son petit-ami l’avait ralliée à la cause anticommuniste alors que sa mère soutenait le Parti. Avec sa sacoche, sa tenue de Gavroche et son arme pointée vers l’appareil du danois Vagn Hansen, Erika est devenue l’icône féminine d’une révolte abolissant les âges et les genres.

La première preuve de notre passage à l’Ouest, c’était un emballage de préservatif usagé avec une écriture anglaise. On s’est ensuite pris dans les bras et on a commencé à chanter des airs populaires magyars à tue-tête

Jenő Sujánszky

Erika était juive et orpheline d’un père disparu en déportation. Intellectuelle, elle fréquentait le cercle Petőfi où les débats économiques, historiques et philosophiques liés à la situation politique maison allaient bon train puisque le régime tolérant d’Imre Nagy laissait libre cours aux opinions contradictoires. Elle se rendait souvent au club littéraire de son oncle écrivain-compositeur Endre Bondi et impressionnait ses camarades. Elle avait milité trois mois à Copenhague à la fin des années 1940 pour l’association Save The Children protégeant les droits de l’enfant sur les cinq continents. Bref, Szeles sortait du lot grâce à sa maturité inouïe pour son âge.

«Mon acolyte Paul Raae et moi-même ne disposions d’aucune autorisation nous permettant de pénétrer en Hongrie. Nous avons accompagné un convoi de la Croix-Rouge avec notre Volkswagen et sommes arrivés parmi les premiers. Je suis parvenu complètement par hasard à produire une image qui a ému le monde entier et s’est transformée en symbole du soulèvement. J’ai reperé cette fille à la fois superbe et sérieuse avec un fusil russe accroché à l’épaule et je l’ai convaincue de poser pour quelques photos», se souvient Vagn Hansen dont le cliché publié dans l’hebdo Billed Bladet est désormais au Musée National de Budapest.

Qu’ils s’appellent Erika Szeles, József Fejes, István Angyal ou Julianna Sponga, les héros de 56 étaient pour la plupart des anonymes acteurs d’une révolution populaire et sociale avant d’être idéologique. Des anonymes dont le gouvernement Orbán exalte l’image par le biais d’affiches individuelles visibles sur les principaux axes de la capitale magyare et dans les grandes villes du pays. Même formule pour chaque concerné: nom, prénom, photo emblématique, date de naissance et de mort si celui-ci l’est. L’impact d’Imre Nagy? Minimisé au profit d’une campagne centrée sur la figure du «Pesti Srác», alias l’enfant des rues issu du quartier de Ferencváros où les derniers résistants défendaient le Corvin-Köz.

«Je ne voulais pas partir»

Jenő Sujánszky s’est battu à l’époque dans ce secteur abritant déjà un cinéma. Il n’a pas sa statue sur la place de la République comme «Pédra» ni son affiche personnelle comme son chef de brigade Gergely Pongrátz mais il fait partie des 200.000 réfugiés hongrois ayant quitté leur patrie natale. C’était le 28 novembre avec son comparse Ferenc Mikofalvi du mouvement clandestin d’opposition Mezartin. Appartenir à ce groupe d’une cinquantaine de membres l’a conduit à la prison de Kőbánya du 13 décembre 1955 au 31 octobre 1956. Jenő a longtemps cru à son exécution mais la suppression de la peine capitale pour les détenus politiques par Krouchtchev et sa libération par les insurgés l’ont sauvé.

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L’ennemi de classe a alors repris espoir. Oui, l’Otan allait venir libérer la Hongrie du joug communiste. Oui, les Soviétiques allaient définitivement quitté le territoire comme l’avait exigé le gouvernement Nagy. Rien de tout ça n’eut lieu malgré l’élan de solidarité s’étendant de l’Autriche voisine au Time Magazine.

Les soviétiques débarquent à la demande de János Kádár trahissant Imre Nagy et le remplaçant avec la bénédiction du bloc de l’Est. Après huit jours de lutte entre les gravats et d’amitiés inoubliables avec «Le Tankiste», «Bijou» et les autres, Corvin bascule le 9 novembre puis Jenő enchaîne les planques. Il gagne Vienne grâce à un ordre de mission bidon rédigé par un ami basé au ministère des Transports.

«Je ne voulais pas partir mais j’ai changé d’avis car la police politique et le ministère de l’Intérieur me recherchaient. Je devais me cacher jusqu’à la date fatidique, raconte l’ex-insurgé aujourd’hui quasi-nonagénaire. Le soldat chargé de nous contrôler près de la frontière nous a souhaités "bonne chance" en nous rendant nos papiers falsifiés. Il avait compris notre manège. Le soir-même, on a dormi chez un fermier hongrois qui nous a indiqué les horaires de ronde et le chemin à prendre. La première preuve de notre passage à l’Ouest, c’était un emballage de préservatif usagé avec une écriture anglaise. On s’est ensuite pris dans les bras et on a commencé à chanter des airs populaires magyars à tue-tête.»

Débarqué à Paris en janvier 1957, l’émigré a terminé ses études et accompli une carrière de chimiste. Beaucoup comme lui ont dû déserter précipitamment la Hongrie et ne l’ont pas revue avant 1990. Exemple célèbre: le trio de footballeurs Ferenc Puskás/Sándor Kocsis/Zoltán Czibor. Piliers de l’Équipe d’Or, finaliste de la Coupe du Monde 1954, et du club budapestois du Honvéd, les trois talents ont profité d’une tournée à l’étranger pour s’expatrier en Espagne (Real et Barça) pendant que Budapest explosait. Des talents, la Hongrie en a perdu un paquet même si elle a inventé le Rubik’s Cube et enfanté Orbán. En 2016, près d’un demi-million de magyars vivrait à l’étranger. Comme si l’exode n’avait jamais cessé.

Joël Le Pavous
Joël Le Pavous (27 articles)
Journaliste
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