Monde

La Fin de la Prohibition

Jacob Weisberg, mis à jour le 09.11.2009 à 13 h 20

Pourquoi le mariage gay, le shit et les voyages à Cuba seront forcément légalisés

«Je crois que c'est le moment idéal pour une bonne bière» a décrété Franklin D. Roosevelt en signant une loi qui légalisait de nouveau les bières à 3,2 %, quelques mois avant l'abrogation totale de la Prohibition. J'espère que Barack Obama aura le même genre de remarque spirituelle quand il présidera au démantèlement de nos formes contemporaines de prohibition-ces lois qui empêchent le mariage homosexuel, classent le cannabis dans les substances contrôlées de type I et interdisent de voyager à Cuba. Peut-être «Vous pouvez embrasser le marié,» ou, répétant un commentaire qu'il a un jour émis au sujet de l'herbe, «Je l'ai inhalée-c'était le principe.»

La prohibition d'aujourd'hui n'est pas celle de l'époque. Quand le 18e amendement est entré en vigueur en 1920, il s'agissait d'une expérience sociale-radicale attaquant une coutume aussi ancienne que la civilisation. Cet échec prévisible-l'insulte flagrante aux droits individuels, l'impossibilité de sa mise en application, la multiplication du crime organisé-connut son terme quand l'Utah, curieusement, devint le 36e État à ratifier le 21e amendement [mettant fin à la Prohibition] en 1933. Aujourd'hui, prohibition est devenu synonyme de vaines tentatives de légiférer sur la moralité et de remodeler la nature humaine.

Nos formes de prohibition sont davantage des péchés par omission que des commandements délibérés. Plutôt que des tentatives de suppression de droits en vigueur depuis longtemps, ce sont des lois conservatrices qui n'arrivent pas à évoluer au même rythme qu'une société en cours de libéralisation. Mais comme la Prohibition dans les années 1920, ces restrictions sont devenues aussi indéfendables que difficilement applicables, et par conséquent se délitent rapidement. D'ici une dizaine d'années, il semble raisonnable de penser que les Américains voyageront librement à Cuba, que tous les États reconnaîtront les unions homosexuelles et que peu d'entre eux appliqueront des sanctions pénales contre les consommateurs de marijuana. Que les démocrates gardent le contrôle du Congrès ou pas, qu'Obama soit réélu ou non, et qu'elles arrivent plus tôt ou plus tard que prévu, ces réformes sont inévitables-par parce que la politique a changé, mais parce que la société n'est plus la même.

Quelques points de référence : en avril, Obama a levé les restrictions sur les voyages et les versements de fonds par des Cubains-Américains. Le mois dernier, le département de la Justice a indiqué qu'il n'engagerait plus de poursuites judiciaires contre les utilisateurs de marijuana thérapeutique dans les 14 États où elle est autorisée à l'heure actuelle. Les mariages entre personnes du même sexe sont reconnus dans six États, et ce n'est qu'un début. Dans un cadre plus vaste, le relâchement des restrictions et la mise en application laxiste reflètent des normes sociales en constante évolution. Depuis le départ de Bush, les touristes américains ne s'inquiètent plus des poursuites encourues s'ils partent visiter la Havane sans autorisation du département du Trésor. Les unions homosexuelles sont célébrées à la page «Mariages» du New York Times depuis 2002. Et êtes-vous allé à Los Angeles récemment? Il vous suffit de dire à un médecin consultant dans un joyeux centre commercial du shit que vous souffrez d'anxiété pour repartir muni d'un sachet de Captain Kush parfaitement légal.

Libertés inéluctables

La raison principale du déclin de ces interdictions est l'évolution de la définition de la poursuite du bonheur [l'un des droits inaliénables cités par la Déclaration d'indépendance des États-Unis, avec la vie et la liberté]. Les motifs de la légalisation du mariage gay ne sont pas tant un argument moral que la pression de couples désireux de sacraliser leur relation, de bénéficier des allocations légales et d'élever leurs enfants dans un environnement stable. Ce qui pousse à la décriminalisation de la marijuana, ce n'est pas simplement la demande de cannabis thérapeutique, mais le nombre d'adultes-plus de 23 millions l'année dernière, à en croire la plus récente enquête gouvernementale-qui en consomment et estiment qu'ils ne devraient pas être confrontés à des difficultés d'ordre juridique pour autant. Ce qui explique le vent de changement à Cuba, ce n'est pas juste l'échec rocambolesque d'un embargo américain vieux de 48 ans, mais la demande des Américains qui veulent s'y rendre-que ce soit pour voir leur famille, faire des affaires dans un pays post-Castro ou pour siroter du rhum à la plage.

Pour les mêmes raisons, il est fort probable qu'il n'y aura aucun recul concernant le statut légal fondamental-contrairement à un petit bricolage marginal-du droit à l'avortement et à posséder une arme à feu. Les conservateurs seraient bien avisés de céder sur l'un, les libéraux sur l'autre. Dans chacun de ces cas, l'exigence populaire d'un droit individuel est simplement trop puissante pour ne pas être prise en compte. Internet a joué le rôle d'amplificateur crucial de toutes ces revendications. Avec la pornographie et le jeu, le Web est devenu un outil de distribution irrépressible d'indulgences qui étaient autrefois locales par la force des choses. En ce qui concerne le mariage homosexuel, le Web a accéléré la reconnaissance d'un nouveau droit civique en servant d'outil organisationnel et de bureau central des renseignements. Plus largement, le moyen de communications le plus libre que le monde ait jamais connu a élevé les attentes en termes de libertés individuelles. Dans un monde où chacun a sa propre presse, les restrictions du comportement individuel deviennent de moins en moins défendables.

Les républicains se mettent en danger en résistant à ces nouvelles réalités. La liberté fait partie de leur marque de fabrique ; si le parti républicain demeure le parti de la prohibition, il ne fera que s'aliéner davantage ceux qui penchent vers le libertarianisme, et les jeunes. Mais le parti tel qu'il est constitué aujourd'hui est très peu capable d'accepter les changements sociaux. Les démocrates se mettent, eux, en danger en embrassant avec trop d'empressement les transformations culturelles. Presque quatre décennies après que George McGovern s'est fait connaître comme le candidat de l'amnistie, de l'avortement et de l'acide, les questions culturelles restent pour eux un territoire périlleux. Pourquoi se jeter devant le changement quand on peut le suivre prudemment en respectant une distance de sécurité et obtenir le même résultat ?

Jacob Weisberg (Vous pouvez le suivre sur http://twitter.com/jacobwe.)

Image de une: couple américano-hollandais marié à Amsterdam, le 1er août 2008 /Reuters

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