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L'étrange méprise Stephen King

TOBIAS HASE / DPA / AFP

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À quoi ressemble un monde où Stephen King n’est pas auteur de romans d’horreur? Second volet des meilleurs secrets de l'écrivain.

Slate.fr vous propose une série d'histoires mystérieuses autour de grands écrivains. Pour retrouver les récits précédents, cliquez ici.

Imaginons un univers parallèle où Stephen King n’a jamais été cet écrivain superstar aux 350 millions d’exemplaires de livres vendus à travers le monde. Une autre dimension où il serait un auteur inconnu. Malgré un physique et une plume identifiables entre mille, il arrive qu’une brèche de notre réalité ouvre sur cette dimension parallèle. Que se passe-t-il alors?

1.L'éditeur fantôme de Stephen King

1958 fut une année charnière pour Stephen King. Alors qu’il a 11 ans, sa mère –qui élève seule ses deux garçons depuis que son mari est parti– revient s’installer pour de bon dans le Maine. Elle achète un poste de télévision et offre une machine à écrire à son fils Stephen pour Noël. À mesure qu’il écrit ses premiers textes, il tombe sur un film de science-fiction, Robot Monster, où un type déguisé en gorille avec un aquarium-boule vissé sur la tête tente de tuer tous les derniers survivants d’une guerre nucléaire. Stephen King est déjà un mordu du genre: il dévore tous les magazines spécialisés, tel que «Famous Monsters of Filmland» et, un peu plus tard, «Spacemen». Deux titres qui sont la propriété d’un autre passionné, Forrest J. Ackerman, collectionneur-fou qui mériterait probablement sa propre série. En fan qui se respecte, Stephen King lui envoie sa toute première nouvelle. Il a alors 13 ans. Ackerman la lui refuse.

Des années plus tard, l’adolescent est devenu un véritable «écrivain de la peur» comme il aime à se définir lui-même. Ses romans se vendent par caisses entières. Ils sont adaptés au cinéma et sur petit écran. Il est appelé à faire des tournées promotionnelles.

Un jour, Stephen King est en pleine séance de dédicace dans une librairie de Los Angeles quand il remarque dans la file d’attente un homme âgé. Lorsque vient son tour, l’homme lui tend quelques feuilles de papier à faire signer. C’est une histoire tapée à interligne simple sur une machine à écrire de la marque Royal, épuisée depuis longtemps. Si King reconnaît sans mal le type de machine dont il s’agit, c’est parce qu’il l’a déjà eue entre les mains. L’homme devant lui n’est autre que Forrest J. Ackerman. L’éditeur avait pour règle de ne jeter aucune histoire reçue, même s’il les refusait. Ainsi, il avait retrouvé le premier texte de Stephen King soumis à publication. L’histoire racontait celle d’un gorille tueur avec un aquarium pour poissons rouges vissé sur la tête.
 

2.Le zinzin de la librairie d'Alice Springs

Alice Springs est une petite ville qui a surgi dans l’outback australien en même temps que la première ligne télégraphique transcontinentale. La localité est perdue au milieu du désert, au point qu’elle dispose d’une «école de l’air», une radio mise en place pour dispenser des cours aux élèves de cinq à douze ans trop isolés pour se rendre à l’école.

Au 36 Todd St., Beverly Ellis tient une librairie Dymocks. En cette matinée de 2007, un individu entre dans sa boutique. Tout le monde se connaît sûrement à Alice Springs, mais c’est aussi une ville de passage. Quelque chose, cela dit, ne tourne pas très rond. Elle surveille le type du coin de l’œil. Le type se balade entre les rayons, tout va bien. Soudain, elle le voit griffonner dans des livres posés sur les étagères.

«En tant que propriétaire de librairie, quand vous voyez quelqu’un écrire dans vos livres, ça vous rend un peu nerveux», raconte Bev Ellis.

Elle se précipite dans le rayon «horreur», et se met à feuilleter les bouquins que le type a pris. Tous des romans de Stephen King, qui disposent désormais sur la page de garde d’un autographe en bonne et due forme. Le temps que Bev Ellis se retourne, l’homme a disparu. Elle quitte précipitamment le magasin et court dans la rue, interrogeant les passants: «[L’homme qui vient de sortir], par où est-il allé? Par où est-il allé?». Elle le retrouve au rayon fruits et légumes du supermarché.

Le vandale n’est autre que Stephen King lui-même.

Bev Ellis va à sa rencontre pour se présenter. L’auteur est charmant, très agréable. Encore sous le choc, la libraire lui lance:

«Enfin, si nous avions su que vous veniez, nous vous aurions préparé un gâteau!»

Cinq romans signés par King furent donnés à des associations pour leur permettre de récolter des fonds. Le sixième fut acheté par une personne qui était dans la boutique en même temps que lui. La librairie Dymocks a fermé ses portes en 2013.
 

3.La vieille dame à qui on ne la faisait pas

En 2012, Neil Gaiman interviewe Stephen King pour le journal britannique Sunday Times. Il lui fait part d’une remarque : est-ce que ce n’est pas frustrant d’être considéré comme auteur de romans d’horreur quand on s’est essayé à d’autres genres? Dolores Claiborne est un thriller psychologique, Anatomie de l’Horreur une étude du genre horrifique dans la culture populaire américaine, On Writing une autobiographie. Il a même écrit un essai sur les armes à feu aux États-Unis et un livre avec l’auteur Stewart O’Nan sur la saison 2004 d’une équipe de baseball, les Red Sox de Boston. Mais aux yeux du grand public, King reste un auteur de romans d’horreur.

«Non. Non, ça ne [gène] pas. J’ai une famille, et tout le monde est en bonne santé. […] Je ne me suis jamais vu comme un auteur de romans d’horreur. C’est ce que pensent les gens. Mais je n’ai jamais ouvert ma bouche là-dessus. Tabby [sa femme, ndlr] est partie de rien, je suis parti de rien, et nous étions terrifiés à l’idée de tout perdre. Alors si les gens voulaient dire “Vous êtes comme ci, ou comme ça”, tant que les livres se vendaient, ça m’allait. […]

 

Une fois j’étais au supermarché, et cette vieille dame s’approche de moi. Le genre de femme qui visiblement dit ce qu’elle pense. Elle me fait: “Je sais qui vous êtes. Vous êtes l’écrivain des livres d’horreur. Je ne lis pas ce que vous faites, mais je respecte votre droit à le faire. C’est juste que j’aime les choses plus authentiques, comme ce film Les Evadés.” Alors je lui ai dit: “C’est moi qui l’ai écrit.” Et elle m’a répondu: “Non ce n’est pas vous.” Et puis elle est partie vaquer à ses occupations.»

Le film Les Evadés, sorti en 1994 et numéro un du top 100 d’IMDb, est tiré de la nouvelle Rita Hayworth et la Rédemption de Shawshank publiée dans le recueil Différentes Saisons.

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