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Sur YouTube, le prosélytisme vegan rencontre des opposants féroces

Image extraite d'une vidéo du YouTubeur Jihem Doe

Image extraite d'une vidéo du YouTubeur Jihem Doe

Les YouTubeurs vegans se servent évidemment de la plateforme pour servir leur cause. Et doivent tenir bon face aux trolls, aux autres vidéastes, et parfois face à leurs propres confrères.

Cet article a été mis à jour pour préciser l'usage des mots «vegan» et «végane». 

Elle se présente comme «la personne la plus détestée sur le net». C'est écrit en lettres capitales, sous la vidéo de cette YouTubeuse prénommée AnneSoFruits. La jeune femme y affirme être victime d’une campagne de censure de la part d’internautes, YouTubeurs ou non, mécontents du message qu’elle tente de véhiculer:

«Tous les gens qui ont fait des vidéos sur moi, où ce n’est pas juste qu’ils ne sont pas d’accord avec moi, ils me traitent, ils ont aucun autre argument que de me traiter par exemple de “pute”. Ces gens-là, c’est marrant, ne se font jamais censurer.»


La raison principale de toute cette haine, selon elle? Son mode de vie, le véganisme, qu'elle porte en étendard lors de chaque intervention et voudrait voir les autres adopter: «Je fais ces vidéos pour participer au RÉVEIL DES MENTALITÉS et tenter ensemble de réparer les dégâts causés par de pauvres choix de vie de la majorité», peut-on lire en description de sa fameuse vidéo.

AnneSoFruits est un personnage très particulier sur internet, très intransigeante dans sa façon de militer —on y reviendra. Mais dans cette vidéo, elle évoque un phénomène intéressant et très présent sur cette partie du continent YouTube: le double affrontement. Car si les YouTubeurs vegans doivent affronter une armée de trolls, ils doivent aussi gérer les débats grandissants avec d’autres YouTubeurs, qu’ils soient vegans ou non.

Des burgers vegans à l'abattoir du Vigan

Avant de se pencher sur le cœur du sujet, une petite précision lexicale s’impose. Sur la plateforme de vidéos, on tombe souvent sur le mot «vegan», auxquel l'on devrait préférer le mot francisé «végane». Mais comme les YouTubeurs sont nombreux à écrire «vegan» par souci de visibilité, nous utiliserons cette orthographe et apporterons les précisions nécessaires si besoin.

Cette précision étant faite, place aux YouTubeurs vegans, bien plus visibles qu’on pourrait le croire. Leurs chaînes, qui comptent quelques dizaines de milliers d’abonnés en moyenne, sont bien moins imposantes que celles des humoristes ou des blogueuses beauté, mais elles regroupent une communauté de fans fidèles, souvent véganes ou souhaitant le devenir, et donc très demandeurs de conseils sur cette thématique. Sauf que, bien souvent, ces YouTubeurs ne se contentent pas de parler d’alimentation: ils évoquent également les activités sportives, la santé, les habits… bref, tous les aspects du quotidien concernés et influencés par ce mode de vie.

Par exemple, la famille végane Cherry Pepper propose à ses 31.000 abonnés des recettes, mais aussi des conseils pour la musculation et des FAQCrudi Vegan, végétalienne, parle de son voyage vegan au Japon ou explique comment cuisiner des hamburgers crus et végétaliens.


Pauline, de la chaîne Douce Frugalité, qui, en plus de vidéos végétaliennes «classiques», permet à ses fans de rentrer dans son intimité… et aborde parfois des sujets pour le moins polémiques. On l’a ainsi vue dévoiler ses résultats sanguins pour prouver qu’elle ne souffre d’aucune carence ou, plus grave encore, évoquer la question des chemtrails, une théorie complotiste qui affirme que les traces blanches visibles dans le sillage des avions dans le ciel sont constituées de produits chimiques (chemtrails pour chemical trails, «traînées chimiques»), répandus volontairement par des gouvernements. Elle relie cela à la problématique du respect de l’environnement.

Par mail, Pauline nous explique être consciente que des théories comme les chemtrails sont invérifiables (elles sont en réalité réfutées par la communauté scientifique). Mais elle juge important de parler de sujets variés qui concernent potentiellement un grand nombre de personnes:

«Je mets également les gens en garde contre certaines pratiques dangereuses, telles que la consommation d'huile de ricin, le jeûne non médicalisé, les carences dues à la restriction calorique, les irrigations coloniques et la consommation de protéines animales, écrit-elle. Quand j'ai montré mes excellents résultats d'analyse de sang au bout de quatre et six ans d'alimentation végétale, le but était de montrer que mon mode de vie fonctionne.»

Gurren Vegan, suivi par près de 8.000 abonnés, propose également des vidéos sur le trail vegan ou encore le meilleur fromage du monde (évidemment végane). Mais son discours va plus loin que celui des vegans précédents, dont l’essentiel du propos concerne la vie quotidienne. Régulièrement, Gurren publie ce qu’il appelle les «chroniques de la cruauté ordinaire», qui relaient des cas de maltraitance animale, évoquant notamment Diesel le chien du RAID tué lors d’un assaut à Saint-Denis au gorille Harambe, abattu dans un zoo.


Comme beaucoup d’autres YouTubeurs vegans, Gurren a décidé de faire des vidéos par besoin d’expliquer les bienfaits offerts par le véganisme et d’affirmer les liens logiques entre les questions d’éthique, d’environnement et de santé.

«Ces sujets devenaient un peu urgents dans ma tête, je devais en parler. Avec YouTube, j’ai trouvé une plateforme pour m’exprimer où que je sois, à n’importe quelle heure de la journée. On pourrait dire que c’est un défaut, mais sur ma chaîne on peut trouver n’importe quoi, des vidéos qui parlent aussi bien de marathon que du scandale de l’abattoir du Vigan

Son but: réussir à trouver un point d’accroche chez les amateurs de viande pour les alerter sur toutes les problématiques liées à la consommation de produits issus des animaux. Jihem Doe, qui compte plus de 11.000 abonnés, nous a expliqué avoir le même objectif, notamment auprès des jeunes: «YouTube est un vivier de jeunes, j’ai la possibilité d’être dans la poche de tous les jeunes, on peut leur parler directement sur leur smartphone, leur tablette ou leur ordinateur. Il fallait donc calquer les codes des jeunes dans les vidéos, comme le font les YouTubeurs connus avec les face cam. C’est la même forme, seul le discours change.»

Bien sûr, si ce discours conforte les convaincus, il résiste parfois mal à de nombreux clichés, véhiculés dans les commentaires par des amateurs de viandes, qui voient souvent chez les vegans des hippies en manque de protéine ou des râleurs de première lors des dîners en famille.

Tenir bon face aux trolls

Les vidéos sur le mode de vie végane attirent pourtant en grande partie la sympathie des internautes, notamment parce que ces comptes sont d’abord regardés par des personnes véganes, acquis à la cause ou en passe de l’être. Si les vidéos de Douce Frugalité «suscitent toutes sortes de réactions», Pauline tient à souligner qu’elle a «généralement beaucoup de retours positifs»: «Je reçois tous les jours des messages de personnes me remerciant de leur avoir fait ouvrir les yeux en recommandant les documentaires Les Terriens et Cowspiracy». «En étant dans l’empathie, en essayant d’être drôle, de montrer qu’on n’est pas différent, on a des retours très positifs là-dessus», confirme Gurren.

Mais il faut aussi noter qu’exprimer publiquement une opinion tranchée et minoritaire sur internet entraîne souvent une vague de contestation plus ou moins justifiée. En 2014, une étude désormais fameuse du Pew Research Center expliquait que l’opinion dominante a tendance à écraser les opinions différentes et à pousser ceux qui les portent dans une «spirale du silence». C’est pour cela que les arguments véganes, lorsqu’ils osent s’exprimer et s’affirmer, attisent souvent les la colère de la part d’omnivores convaincus ou incrédules.

«Sur les réseaux sociaux, il faut apprendre à discerner les commentaires construits et ceux qui veulent troller, nuance néanmoins Gurren. Après c’est un jeu aussi, j’aime bien troller mes trolls ou me frotter à des sujets qui fâchent. J’ai fait pas mal de vidéos sur la chasse, ce qui a poussé pas mal de chasseurs à venir me critiquer en ressortant le sempiternel argument de la régulation, et parfois quelques menaces, mais rien de bien méchant. Ce qui est assez drôle aussi, c’est que beaucoup m’accusent d’être un citadin qui ne comprend rien, alors que je vis dans le troisième département de France où la densité de population est la moins dense.»


Mais au-delà de la partie commentaire, qui se transforme parfois en Far West numérique, les débats les plus vifs et les plus constructifs proviennent des échanges entre YouTubeurs.

Du bon usage du «drama YouTube»

Le 25 août dernier, Absol, YouTubeur spécialisé dans la critique des vidéos publiées sur la plateforme, prend la parole sur la maltraitance animale. Pendant 27 minutes, il explique en détails à ses presque 200.000 abonnés comment l’Homme traite les animaux partout autour du monde et pourquoi il est important de se mobiliser pour la cause en devenant bénévole, en faisant des dons ou en changeant simplement ses habitudes alimentaires. Jusque-là tout va bien. 


Sauf qu’à la fin de la vidéo, Absol explique ne pas être végane et consommer deux fois par semaine de la viande provenant «d’élevages locaux respectant les animaux». C’est là que de nombreux YouTubeurs véganes décident d’intervenir: Cette vidéo «était assez concise, claire, précise, mais il termine en disant qu’il ne mange de la viande que deux fois par semaine, explique Jihem Doe. Là tu te rends compte qu’il y a un vrai problème. Tu ne peux pas dénoncer un truc et y participer de l’autre côté, il n’y a pas de “moins pire”.»

Jihem Doe a décidé de ne pas l’interpeller dans la foulée, estimant que son message pouvait globalement avoir un impact positif. D’autres, en revanche, ont décidé de publier très vite des vidéos de réponse, mentionnant clairement Absol dans le titre.


Face à l’amoncellement de critiques, Absol fait une erreur: il sort une autre vidéo, intitulée «Ma réponse aux véganes radicaux». Le mot «radicaux» provoque la colère de nombreux véganes, conscients des enjeux quand il est prononcé par un YouTubeur comptant près de 200.000 abonnés. «C’est à ce moment-là que moi je me suis levé, raconte Jihem Doe, qui précise ne pas s’attaquer à Absol mais bien à ses idées. Il ne pouvait pas dire que le problème ne venait pas de lui mais des véganes. Il a un poids important, il fallait lui répondre.»


Toute cette histoire autour d’Absol correspond parfaitement à la définition du «drama» tel qu’on en voit un peu partout sur YouTube. Un drama survient quand un YouTubeur décide de réagir à un autre YouTubeur, via des vidéos interposées, pour créer un débat plus ou moins virulent. Et évidemment, internet est là avec son pot de popcorn pour se délecter du duel qui se déroule sous leurs yeux, réagissant avec leurs pouces comme à l’époque des jeux du cirque romain. Récemment, le YouTube français a assisté à des tirs croisés entre le Raptor Dissident, qui a attaqué avec virulence le féminisme de Marion Seclin, et des gens comme Masculin Singulier, Mathieu Sommet, ou DanyCaligula qui ont défendu la jeune femme.

Des situations similaires surviennent donc aussi autour du véganisme, la violence en moins, comme l’a montré la mésaventure d’Absol. Mais derrière cette volonté de répondre à des gros comptes, il y a évidemment un calcul d’influence. «Quand on cite quelqu’un qui a beaucoup d’abonnés, c’est aussi parce qu’on va pouvoir toucher plus de monde et donc avoir plus de vues, détaille Gurren. Pour ma vidéo sur le Show Jaune [qui avait fait une blague sur les vaches, NLDR], j’ai vu qu’il avait des millions d’abonnés. Et puis il s’agit aussi de réagir à des vidéos de gens qui parlent d’un sujet qu’ils ne connaissent pas ou qu’ils ne maîtrisent pas. Il faut aussi savoir utiliser ces dramas, car ça marche, les gens adorent ça. Le but est d’utiliser ce cadre-là pour essayer d’y apporter quelque chose d’intéressant.»

Et la technique marche. Les vidéos de réponse à Absol mises en ligne par Jihem Doe, Douce Frugalité et Gurren Vegan comptent toutes plus de vues et de commentaires que la moyenne. La vidéo de Gurren par exemple, titrée «Je démonte la tête d'Absol?» et accompagnée d’une miniature légèrement gore, rentre parfaitement dans ce schéma: une provocation sur la forme qui cache un contenu de fond argumenté. Résultat: 70.000 vues et 1.700 commentaires en un mois et demi, des statistiques rares sur sa chaîne. Tant pis si le nombre de pouces bleus et rouges sont au coude à coude, le message est passé.

«Je me rappelle de cette personne qui laissait des commentaires assez trollesques sur plusieurs chaînes véganes, se souvient Jihem Doe, pour donner un contrexemple très intéressant. Il collectionnait les tartines de trolls sur tartines de trolls. Et puis, sous la dernière vidéo que j’ai faite [sur Absol], il m’a dit “Vous avez raison, je vais devenir végane” Il y a donc des gens qui basculent de l’autre côté parfois.»  

Miniature utilisée par Gurren Vegan dans sa vidéo-réponse à Absol. 

 

Le délicat débat youtubesque entre véganes

Mais les débats et la théâtralisation deviennent risqués quand ils opposent deux YouTubeurs véganes ayant deux visions différentes de la cause. Chez les Anglo-saxons, le drama en général est une institution et le véganisme n'a pas été épargné. Il y a quelques mois, Freelee The Banana Girl (en référence aux dizaines de bananes qu'elle affirme manger chaque jour) a provoqué une tempête quasiment insaisissable en s'attaquant aux conseils véhiculés par nombreux YouTubeur véganes. «Cette YouTubeuse végane fait du harcèlement brutal en ligne, et elle détruit ma communauté», avait alors répondu une autre blogueuse. Les tensions sont telles que Charles Marlowe, également végane, a lancé la chaîne The Vegan Cheetah pour raconter les bisbilles récurrentes du YouTube végane anglophone. S'il compte «seulement» 39.000 abonnés, ses vidéos sur les «véganes les plus bêtes de YouTube» totalisent des centaines de milliers de vues...

  
En France, fort heureusement, nous n'en sommes pas là. Pauline, de Douce Frugalité, affirme qu'il n'y a pas de «guerre» entre véganes et que les YouTubeurs qu'elle connaît sont «sympas, sensés et intéressants». En revanche, elle reconnaît avoir «l'impression que les tensions augmentent». «Il y a des différences d’approches qui sont en train de naître depuis quelques mois, confirme Gurren. Et forcément, comme le mouvement prend de l’ampleur et plus de personnes viennent sur YouTube, il y a un fourmillement d’avis différents.» Il estime que cette diversité d'approches est bénéfique; après tout, chaque groupe ou mouvement grandit en encourageant le débat en son sein.

Mais il reconnaît que «le problème, c’est quand l’une de ces approches estime être la seule valable. C’est notamment le cas de l’approche abolitionniste 100% frontale, qui estime qu’il faut stopper l’exploitation des animaux demain. Il faut le faire, mais le faire demain, c’est surréaliste. Il y a une forme de crispation autour de ce sujet.»

Revenons à AnneSoFruits. Elle est directement visée car elle place sa vision de la cause au-dessus de celle des autres membres de la communauté. Si l'on fait abstraction de la possibilité qu'elle trolle les internautes avec des vidéos aux titres... accrocheurs («Marion Seclin, féministe qui soutient le viol animal» ou encore «J'ai filmé ma mère en train de manger des menstruations de poule #épique»), on ne peut que constater son intransigeance avec les autres véganes, YouTubeurs ou non. Dernier exemple en date, Didi Chandouidoui, vidéaste dont les thématiques sont très variées mais qui a déjà évoqué son propre mode de vie végane (notamment pour répondre à ce qu'il appelle les «véganes glandus»). Le duel s'est étalé sur quatre vidéos, exacerbé par le discours frontal d'AnneSoFruits qui dénoncent les «véganes mous et laxistes»


«Son ego croit que la fin justifie les moyens, estime Pauline. Je pense que son attitude intolérante et rentre-dedans nuit à l'image de la communauté végane. Le mouvement végane n'a pas de “chef” et nous ne sommes pas responsable de l'attitude de certains véganes en crise d'adolescence.» «AnneSoFruits dessert la cause, ses vidéos sont catastrophiques et nuisent à la cause du véganisme, ajoute Gurren. Elle est dans le jugement total… Elle devient ridicule et renforce les clichés que les véganes subissent déjà.»

Comment faire alors pour lutter contre les clichés sans les alimenter soi-même? Comment développer l'argumentaire en faveur de la cause animale sans crisper les internautes les plus sceptiques? Jihem Doe propose un début de réponse:

«Moi j’ai des priorités, un autre végane en aura d’autres, et cela doit se compléter. Le véganisme c’est comme une guerre, une guerre contre le spécisme, visant l'abolition de l'exploitation des animaux. On est des pions de la même couleur sur un échiquier, on a tous un rôle à jouer, alors il ne faut pas se marcher sur les pieds. La dichotomie qu’il peut y avoir entre les véganes nous plombe. On est ensemble, on va dans la même direction.»

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