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En Turquie, le combat d'Erdogan contre la presse ne connaît plus aucune limite

L'éditorialiste Kadri Gürsel le 1er décembre 2015 I OZAN KOSE / AFP

L'éditorialiste Kadri Gürsel le 1er décembre 2015 I OZAN KOSE / AFP

Le cas de l'arrestation de l'éditorialiste Kadri Gürsel est emblématique de la mainmise du président turc Erdogan sur les médias. Le coup d'État civil continue.

Dans Cumhuriyet du mardi 1er novembre, sous sa photo en médaillon: un grand espace vide, comme pour ses autres collègues du journal, également arrêtés la veille. Les lecteurs ne liront plus Kadri Gürsel, l’un des éditorialistes turcs les plus connus en Turquie et au-delà.

Ce mardi 1er novembre, il vient de passer sa première nuit en garde à vue. La veille, il avait pu envoyer ce dernier tweet avant que la police ne vienne l’appréhender:

«Un mandat d’arrêt me concernant a été lancé. Je rentre chez moi. Je pense que c’est lié à l’opération lancée contre Cumhuriyet.»

Homme intègre ayant hérité le sens politique de son passé de jeune militant d’extrême gauche, Kadri Gürsel écrit dans Cumhuriyet depuis peu. Ce journal est le plus réputé des trois quotidiens d’opposition qui perdurent en Turquie. Son histoire se confond avec celle de la république kémaliste et laïque. Il avait reproduit les dessins de Charlie Hebdo, après que la rédaction de l’hebdomadaire satirique a été décimé en janvier 2015 à Paris.

Accusations fantaisistes

Selon le mandat d’arrêt, Kadri Gürsel est, ainsi que ses quelque douze confrères,  soupçonné de connivence avec deux «organisations terroristes» ainsi que le gouvernement turc qualifie le mouvement Gülen accusé d’avoir fomenté le coup d’État du 15 juillet et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, inscrite sur la liste des organisations terroristes de l’UE, en guerre contre Ankara depuis plus de trente ans).

Seul problème: aucune de ces deux accusations ne tient. Elles paraissent même extravagantes. Kadri Gürsel a dénoncé depuis le début les dérives du noyau dur guléniste présent dans la police ou la justice, alors même que ce dernier était allié avec Recep Tayyip Erdogan et son gouvernement. À la différence de nombreux intellectuels et journalistes de gauche, il n’a jamais transigé à son égard.  

De même, il n’éprouve aucune sympathie d’aucune sorte pour ce PKK qui, en mars 1995, alors qu'il travaillait pour l'AFP, l'a capturé et retenu en otage en pleine montagne durant un mois. À la différence de nombre de ses amis de gauche, il n’a jamais vraiment cru à la viabilité des négociations que le pouvoir turc a tentées avec ​Abdullah Öcalan, le chef kurde du PKK, en prison depuis 1999.

En vérité, le président Erdogan, lui-même, n’a pas supporté que fin mai 2015 Cumhuriyet publie des photos de camions bourrés d’armes à destination de la Syrie, sans doute pour des groupes djihadistes. Il suspecte le quotidien de s’être procuré ces photos, un secret d'État, via le réseau guléniste, qui cherchait alors à faire tomber le président turc. Ces photos avaient déjà été publiées ailleurs, mais en une de Cumhuriyet elles ont participé à la fragilisation du chef de l'État. Can Dundar, le rédacteur en chef de l’époque, a été condamné à cinq ans de prison mais a pu s’exiler en Europe après avoir été l’objet d’une tentative d’assassinat. 

Or, Kadri Gürsel ne travaillait pas à Cumhuriyet à l’époque mais à Milliyet dont il a été viré en juillet 2015 pour un tweet dénonçant la responsabilité d'Erdogan dans le terrorisme de l’État islamique en Turquie. Ce qu’il dénonce haut et fort depuis plusieurs mois en revanche.

La fin des grands principes de 1923

Début 2016, le journaliste signait «Turquie, année zéro», un véritable brulot en français, contre le président Erdogan. La tentative de coup d’État et la répression n’avait pas encore eu lieu. Pourtant, Kadri Gürsel annonçait déjà «la fin de la Turquie que nous connaissons».

«Pour moi, une page est en train de se tourner, celle d’une Turquie inspirée par les principes de 1923 qui sont le progrès, la science, la raison, l’égalité des sexes, la laïcité afin de s’harmoniser avec le monde occidental.»

Selon cet homme profondément attaché aux valeurs kémalistes et républicaines de la Turquie, la voie dans laquelle Erdogan engage son pays est inscrite depuis le début dans la volonté d’instaurer l’islamisme politique, et cela par la voie autoritaire. Le président Erdogan a pu leurrer tout le monde et faire croire à son attachement à un «islamisme modéré», pense-t-il. En réalité, il était animé par un projet totalitaire, projet personnel d’un homme «portant les marques de l’hybris, la maladie de l’ego, autodétermination messianique, perte du sens des réalités, intolérance à la contradiction et folie des grandeurs». 

Le journaliste juge Erdogan responsable par ses excès de tous les drames subis par la Turquie, conséquences de son engagement contre la Syrie à partir de 2011 et de son soutien à l’Etat islamique (en accordant aux djihadistes l’accès à l’extérieur qui a permis leur succès).

La responsabilité de l'Europe?

Conséquences: la Turquie s’éloigne de l’Occident et «subit la radicalisation de l’islamisme à l’intérieur et promeut le sectarisme sunnite à l’extérieur». Nous assisterions à un tournant historique, selon Kadri Gürsel.

Et l’auteur achève son ouvrage par cette phrase:

«Avant le dernier acte qui vise à ramener la Turquie à l’année 0 de sa fondation, il n’est pas trop tard de méditer sur le mot du défunt François Mitterrand lorsqu’il évoquait la nécessité de renforcer l’ancrage de la Turquie à l’Europe.»

Kadri Gürsel appartient à ces nombreuses personnalités turques qui sont convaincues que si l’Union européenne n’avait pas tergiversé et dédaigné son pays (à ce titre il en voulait terriblement à l’ancien président Sarkozy) mais avait honnêtement joué le jeu de l’adhésion, la Turquie n’aurait pas pris le virage islamo-nationaliste qu’on lui voit aujourd’hui. Aux yeux du journaliste, il ne faisait aucun doute que ce processus de négociation solidement mené aurait conduit à la non réélection d'Erdogan, qui s’est, au contraire, trouvé renforcé par le rejet européen. Cela se discute mais il n’en démordait pas. 

Kadri Gürsel n’a pas été complètement surpris par le mandat d’arrêt lancé contre lui. Il s’y attendait puisque sous couvert de lutte contre le terrorisme, le gouvernement turc musèle  toute forme d’opposition. Avant même la tentative de coup d’état du 15 juillet, il faisait souvent part de  cette probabilité. C’est «dans la logique des choses, disait-il, de plus en plus grave au fil des derniers mois. Erdogan lie sa survie au contrôle de l’information.»

Toutes les sensibilités touchées

Pour les seuls derniers trois mois et demi, 170 médias ont été fermés, 105 journalistes sont détenus en attente de leur procès et 777 cartes de presse ont été annulées. Or, souvent, les journalistes les plus militants, en particulier kurdes proches du PKK ou d’extrême gauche, ne demandent pas de carte de presse. Ceux qui sont touchés par cette privation peuvent être des figures de premier plan, à l'image du journaliste turc Hasan Cemal. En 2012, ce dernier dénonçait le génocide arménien, une voix d’autant plus forte qu’il est le petit-fils de l’un des ordonnateur de 1915.

Parmi les journalistes arrêtés ou privés de carte on trouve à peu près toutes les sensibilités politiques: des Kurdes autonomistes, proches du PKK ou tout simplement réclamant plus de droits politiques, culturels et linguistiques, des islamistes, des musulmans conservateurs, des «gulénistes», des militants de gauche ou d’extrême gauche, des Kémalistes laïques enfin. Leur seul point commun est de s’opposer au président Erdogan, alors même que certains ont espéré et crû en son discours réformiste et démocratique, à la différence de Kadri Gürsel.

Reste une question. Pourquoi Kadri Gürsel, membre du directoire de l’International Press Institute, qui recevait des menaces de mort, refusait toute garde rapprochée et savait bien que son arrestation se profilait n’a-t-il pas quitté la Turquie? Des dizaines de journalistes, d’intellectuels, d’universitaires et d’artistes, bien moins exposés, l’ont fait ces derniers mois. Lui non. Et ce n’est pas la première fois qu’il court ce risque. Étudiant d’extrême gauche lors du coup d’État de 1980, il ne s’était pas non plus exilé. Il avait été arrêté, torturé et détenu pendant de nombreux mois par la junte militaire. Pourquoi? La réponse est simple: parce que Kadri Gürsel fait partie de ces intellectuels turcs dont le courage et le patriotisme pourraient en remontrer.

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