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Avoir du cran est-il la vraie clé de la réussite?

Daniel Engber, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 15.11.2016 à 7 h 12

Selon Angela Duckworth, il vous faut de la passion et de la persévérance pour atteindre tous vos objectifs personnels et professionnels. S'agit-il d'une idée révolutionnaire ou d'une énième et périssable marotte du développement personnel?

Courage | DVIDSHUB via Flickr CC License by

Courage | DVIDSHUB via Flickr CC License by

À l'été 2004, Angela Duckworth est étudiante en psychologie à l'université de Pennsylvanie. Elle se rend à l'académie militaire de West Point pour y étudier 1.200 cadets. Les nouvelles recrues sont en passe de débuter les «Beast Barracks», la célèbre et redoutable formation en sept semaines au cours desquelles il leur faudra, tous les jours, suer de la tête et des jambes pendant dix-sept heures d'affilée. Comme chaque année, les abandons promettent d'être nombreux. Ce que Duckworth veut comprendre, c'est pourquoi certains cadets surmontent le défi quand d'autres laissent tomber.

Cette énigme, des scientifiques tentaient de la résoudre depuis un demi-siècle, écrit Duckworth dans son livre Grit: The Power of Passion and Perseverance [«Le cran: le pouvoir de la passion et de la persévérance»], sorti aux États-Unis au printemps. Sauf que même les meilleurs outils que l'école militaire avait à sa disposition pour évaluer ses candidats –rassemblés dans un «score global», moyenne de classement au SAT, de notes reçues au lycée, d'aptitude au leadership et de performances physiques– ne sont d'aucune utilité pour pronostiquer les victoires et les défaites.

Duckworth va donc mettre au point son propre outil –l'échelle de cran–, fondé sur un questionnaire proposé à chaque recrue et mesurant sa propension à persévérer dans des objectifs à long terme. Et là, surprise! Les barreaux de l'échelle se révèlent des plus solides: le score de cran permet effectivement d'identifier celui ou celle qui aura le plus de chances de venir à bout de l'exténuant programme.

Poudre magique

Dans son best-seller, Duckworth nous vend au moins deux grosses idées. De un, que le cran –cocktail de persévérance et de passion– est l'un des facteurs prédictifs les plus conséquents du succès d'un individu. De deux, que nous avons tous le pouvoir de faire grossir notre détermination. Des idées, affirme Duckworth, dont l'application ne se limite pas aux pioupious apprenant à faire 200 pompes par jour et leur lit au carré. Elles peuvent aussi être d'un grand secours aux écoliers d'établissements difficiles, aux étudiants d'universités prestigieuses ou encore aux scientifiques, artistes et autres entrepreneurs.

Dans son livre, Duckworth détaille tout un cheptel de «parangons de cran», des personnes interviewées ou étudiées de loin: des champions de puzzle et des magiciens, des acteurs et des inventeurs, des enfants et des adultes, Steve Young et Julia Child. Tous ont le cran chevillé au corps, il ruisselle sur leur existence telle une poudre Ajax magique. Avec un peu d'huile de coude, le cran vient à bout de tous les obstacles susceptibles d'obstruer votre champ des possibles.

Si Grit est paru en mai, les coriaces histoires de Duckworth n'ont pas attendu leur impression en bonne et due forme pour essaimer aux quatre coins des États-Unis – que ce soit dans les classes, les bureaux ou les vestiaires. Popularisées en 2013 par une conférence TED devenue virale, et par la bourse «au génie» attribuée à leur auteure cette même année, les idées de Duckworth sont aujourd’hui inscrites dans les directives de l'éducation nationale et, en Californie, certaines écoles publiques notent leurs élèves –et sont elles-mêmes notées par leur académie– en fonction de leur degré de cran. Le message de Duckworth est même passé tellement vite que des livres vantant les vertus du cran sont sortis avant le sien.

La fabrique du winner

Reste qu'avec Grit, Duckworth a le manuel qui lui manquait pour parfaire sa théorie ultime du succès. Dans ses pages, elle se promène d'un sujet essentiel à l'autre, fermement arrimée à la barque du bon sens, en saupoudrant çà et là son propos de validations scientifiques. Comment élever vos enfants, comment concrétiser vos rêves, comment trouver un sens à votre vie –à l'instar de tous les auteurs en développement personnel, Duckworth vous donne des réponses qui en imposent et vous promet de changer votre façon de voir le monde. Et comme tous les auteurs en développement personnel, elle a le chic pour transformer des évidences en découvertes révolutionnaires. Oui, pour réussir, le talent vaut autant si ce n'est moins que le travail. Qui pourrait la contredire?

Duckworth n'est évidemment pas la première à vouloir nous rendre meilleurs à force d'acharnement, ni à dénicher les techniques les plus scientifiquement crédibles pour nous libérer de nos mauvaises habitudes et nous pousser sur la voie des 10.000 heures nécessaires au changement de vie. Parmi ses prédécesseurs, on peut citer Malcolm Gladwell, qui estime que tout le monde peut devenir un «winner» et que le talent est un mythe. Il y a Carol Dweck et sa «nouvelle psychologie de la réussite» battant en brèche l'illusion selon laquelle le «talent seul créerait le succès – sans effort». Il y a Charles Duhigg qui, sur la base de recherches en psychologie et en neurosciences, nous invite à persévérer dans l'effort pour modifier nos schémas comportementaux. Il y a aussi Roy Baumeister et John Tierney qui chantent les louanges du «pouvoir de la volonté» et nous expliquent que le self-control peut se muscler comme un vulgaire biceps.

Tous ces auteurs nous envoient le même message d'optimisme que vous trouverez dans Grit: qu'il est possible, pour tout le monde, de changer et de ressentir le triomphe de la «transformation neuroplastique». Qu'il faut cesser de nous réfugier derrière notre médiocrité congénitale ou nos feignasses de gènes.

Où sont les preuves?

Que ce message puisse être écrit et réécrit de tant de manières différentes, en trouvant toujours un lectorat et des adeptes, prouve déjà combien les Américains ne manquent pas de cran. Qui de plus passionné, de plus résistant –quel meilleur parangon de cran– que le gugusse passant 10.000 heures de sa vie plongé dans des bouquins qui promettent de la lui changer?

Après, si les idées sont bonnes, autant les répéter. Si le postulat de Duckworth est valide –premièrement, que le cran vaut davantage que le talent et, deuxièmement, qu'il est possible de gagner en détermination– alors c'est un message à hurler sur tous les toits. Si le cran fonctionne vraiment, comme diagnostic et comme remède, alors il peut autant aider l'élite que les milieux défavorisés. Il peut permettre aux meilleurs d'exploser toutes les digues, tout en tirant du ruisseau ceux qu'on croyait noyés d'avance.

Sauf qu'en regardant le livre de Duckworth de plus près, mais aussi les recherches les plus récentes de ses collègues, on ne trouve pas vraiment de preuve de l'un ou de l'autre. En réalité, la détermination ne semble pas super fiable comme facteur prédictif de succès, comparée à d'autres mesures plus traditionnelles. Et tout porte même à penser qu'en cherchant délibérément à développer la passion et la persévérance d'un individu –à «construire son cran», comme dirait Duckworth– on n'obtienne globalement rien du tout.

 Le cran importe uniquement dans des situations où le cran est important

Attendez-vous –si ce n'est pas déjà fait– à entendre et à réentendre le message de Duckworth une tripotée de fois dans les semaines et les mois qui viennent, à mesure qu'il confortera son hégémonie sur le secteur du développement personnel. «Le cran, c'est bien». Une maxime camouflant les limites d'une œuvre et ignorant un fait essentiel: que poursuivre résolument la résolution n'est pas non plus sans danger.

Le «marathon de la vie»

C'est dans la vallée de l'Hudson, parmi les bidasses des Beast Barracks, que Duckworth a trouvé le secret du succès. Les jeunes gens qui s'identifiaient à des slogans comme «Je ne suis pas découragé par d'éventuels revers» ou «Je n'abandonne jamais» étaient les plus à même de supporter les sept semaines d'épreuve. (Car c'est ainsi que le cran se mesure: sur 10 phrases-traits de caractère, vous vous donnez une note de 1 à 5, le score de cran étant la moyenne des 10 notes). Ce sera la première étude de cas de Duckworth, pour une conclusion sans appel: si vous vous sentez prêt à relever un défi, c'est que vous avez du cran.

Cette recherche peut avoir une traduction encore plus tautologique: le cran importe uniquement dans des situations où le cran est important.

Pour réussir les Beast Barracks, les cadets doivent faire preuve d'une force mentale et physique extraordinaire. Pendant sept semaines, leur quotidien n'est que pompes, abdos, tractions, ciseaux et autre chauffage de biscotos. Tous les jours, ils doivent avaler des kilomètres. Le passage d'une salle de classe à l'autre se fait obligatoirement au pas de course. Qui peut donc s'étonner que les résultats scolaires ne soient qu'un pauvre facteur de réussite ou d'échec?

Duckworth aime à parler du «marathon de la vie» comme si, dans la vie, tout le monde devait en passer par sa propre version du bizutage de West Point. Sauf que pour la plupart des gens, la vie ne ressemble pas tant à un marathon qu'à une série de sprints, entrecoupés de temps calmes, de conversations avec nos amis et d'heures et d'heures perdues à glander sur internet.

Il y a un os

Et même pour sortir diplômé de West Point, les résultats obtenus aux Beast Barracks ne sont que de piètres indicateurs de réussite. Quand Duckworth comparera les notes des apprentis officiers à leurs «scores de performance militaire» obtenus durant leur première année, elle trouvera que le cran ne pronostique pas grand chose de la suite des études à l'académie. Ici, le «score global» des candidats –la bonne vieille mesure, centrée sur les aptitudes– s'en sort beaucoup mieux. Et vu que les ¾ des première année n'atteindront pas la remise de diplôme finale de West Point, le résultat des Beast Barracks a même tout du cas particulier, marginalement significatif.

Pour prouver que les Beast Barracks sont une vie en petit, Duckworth cherchera, autre part, d'autres manifestations du cran, et notamment là où on ne s'attendrait pas assimiler endurance et succès. Dans une étude, elle interroge 149 étudiants de premier cycle de l'université de Pennsylvanie et trouve que leur cran et leurs résultats aux SAT –ces derniers considérés comme la marque de leur aptitude naturelle– sont deux éléments indépendamment corrélés à leurs performances, telles que les mesurent leurs notes. Même pour les étudiants des universités américaines les plus prestigieuses –la Ivy League–, le cran semble tout aussi important que l'intelligence. De fait, Duckworth écrit que c'est dans cette découverte qu'elle trouvera «l'inspiration fondamentale pour la suite de [ses] travaux».

Mais il y a un os dans cette analyse, une «restriction de portée», comme l'écrit un universitaire. Devant ses yeux, Duckworth n'avait qu'une infime proportion de la distribution de l'intelligence: dans son étude sur les étudiants de Pennsylvanie, la moyenne des notes au SAT s'élève à 1.415, ce qui, à une échelle nationale, correspond au 96e percentile. Vu que, dans son échantillon, tout le monde était super intelligent, même les plus grosses têtes n'étaient pas énormément plus brillantes que les autres. Un phénomène qui a tendance à effacer même les plus solides des corrélations. Une analogie: tout le monde est d'accord pour dire que la taille est corrélée aux scores obtenus au basket-ball –plus vous serez grand, plus vous serez bon au basket. Sauf que si on ne considère que les champions de la NBA, dont la taille moyenne est de 2 mètres, cet effet disparaît: à la NBA, les joueurs les plus grands ne sont pas forcément les meilleurs.

La mise en garde a… disparu

Quand tout le monde excelle sur un facteur –la taille, les notes au SAT–, l'importance d'autres facteurs peut sembler disproportionnée. Dans le cas des gros intellos de Duckworth, leurs notes au SAT semblent moins importantes, pour prédire leur réussite universitaire, que leur cran, dont l'importance relative est exagérée. Mais si Duckworth avait intégré ces mêmes personnes dans un échantillon plus hétérogène –par exemple, avec une moyenne au SAT plus proche des 1.000– alors la corrélation entre leur aptitude et leurs notes aurait été plus prononcée. Et, à l'inverse, la corrélation avec le cran aurait été moins impressionnante.

Dans son article, Duckworth souligne que l'inverse pourrait être vrai: si les étudiants de l'Ivy League avaient été relativement plus tenaces que les autres, alors les signes de leur acharnement à la tâche auraient été, eux aussi, atténués dans l'analyse. Reste qu'on s'attend à une distorsion plus prononcée pour le SAT des étudiants, vu que c'est précisément sur cette mesure que se joue l'admission universitaire.

Et le souci ne se limite pas à cette étude. Dans une autre, où elle mesure le cran des participants au National Spelling Bee, les problèmes de restriction de portée se font aussi jour. Duckworth a conscience du problème, dans ses articles, elle précise que cela pourrait «atténuer» le lien entre QI et réussite. Sauf que dans Grit, point de mise en garde: le livre ne se contente pas d'affirmer que la persévérance fait une différence, mais bien qu'elle fait toute LA différence.

Un bordel sans nom

Pour Duckworth, la transparence est une vertu cardinale, ce qui est tout à son honneur. Jamais elle ne va affirmer avoir identifié un trait que personne d'autre n'a décelé avant elle, et elle n'ignore pas non plus toutes les autres mesures scientifiques de la personnalité qui peuvent empiéter sur la sienne. Le cran, admet-elle, n'est pas si éloigné de la volonté, de la résistance, ou même de la diligence, du self-control et de la vaillance d'un individu. Duckworth rapproche aussi le cran de grigris psychologiques plus récents: la mentalité de croissance ou la fluidité. Dans l'histoire, elle retrouve le cran dans le sisu, un terme finlandais caractérisant la ténacité des soldats durant la Guerre d'Hiver de 1939. En remontant plus loin encore, elle aurait pu débusquer le facteur w, apparu dans la psychologie en 1915 et définissant la «constance délibérée dans l'action».

 Pour tout développement existentiel individuel, il y aura des chercheurs pour concevoir une toute nouvelle mesure, spécialement calibrée pour prédire le trait en question

Dans son livre et ailleurs, Duckworth n'a aucun mal à atteler ses recherches aux wagons d'autres scientifiques, en précisant poursuivre un objectif commun. Ce qui ne diminue en rien notre perplexité face à toutes ces intersections conceptuelles. Où, exactement, doit-on situer le cran dans la grande pépinière psychologique? S'agit-il d'une nouvelle plante, à l'instar des orchidées et des pissenlits (définissant des types mentaux depuis 2008), un légume oublié à qui on redonne un regain de popularité, une cousine génétiquement modifiée d'une variété ancienne?

Un problème depuis longtemps courant chez les psychologues de la personnalité, qui ont souvent énormément de mal à jongler entre des termes concurrents désignant une même et commune réalité. Depuis les années 1950 et 1960, la discipline est devenue un bordel sans nom, pour reprendre la formule de Brent Roberts, professeur à l'université de l'Illinois (que Duckworth cite aussi). Pour tout développement existentiel individuel –par exemple, si une personne se révèle être un ivrogne, un génie ou un arnaqueur–, il y aura des chercheurs pour concevoir une toute nouvelle mesure, spécialement calibrée pour prédire le trait en question. «La chose avait une élégance brutale», commente Roberts, «et je suis parfois nostalgique de cette époque, pour tout vous avouer».

Les «Big Five»

Sauf que dans une telle jungle de nouveaux concepts, même les spécialistes peuvent avoir du mal à trouver leur chemin. Ils ne savent pas toujours comment leur mesure se compare à celles de leurs collègues ou s'ils ne sont pas tout simplement en train de dupliquer des recherches déjà faites. Dans les années 1980 et 1990, l'anarchie pousse la psychologie vers une grande théorie unifiée de la personnalité, où toutes les nuances se réduisent à cinq super-traits, les Big Five. Dans ce nouveau modèle, tous les parents plus ou moins éloignés du cran –la volonté, le surmoi, le zèle et ainsi de suite– sont rangés dans le grand tiroir de la «conscienciosité» (Les quatre autres Big Five sont l'extraversion, l'agréabilité, l'ouverture à l'expérience et le névrosisme).

À l'instar du cran, la conscienciosité peut se mesurer à l'aide d'un questionnaire: une liste de phrases, parfois même plusieurs centaines, que l'individu doit noter en fonction de son degré d'identification. (Il y a d'autres méthodes pour jauger le caractère d'un individu: par exemple, un psychologue peut vous demander si vous êtes familier de tel ou tel comportement, comme faire des listes ou toujours être en avance à vos rendez-vous).

Les Big Five «ont clarifié une situation qui devenait réellement confuse», précise Roberts. Ils auront aussi permis aux chercheurs d'attribuer un sens plus général et opérant à la personnalité humaine. Par exemple, le degré de conscienciosité d'un individu est un facteur prédictif de sa longévité et de son état de santé, mais aussi de sa stabilité conjugale. Elle peut aussi vous dire ses chances de réussir au lycée, à l'université et dans sa carrière professionnelle. Sauf que si l'adoption des Big Five s'est révélée très utile dans les laboratoires, elle aura rendu la science des caractères encore un peu plus hermétique au commun des mortels. «Si je vais dans la rue et que je parle de “conscienciosité”», résume Roberts, «les gens vont me regarder comme si je débarquais d'Alpha du Centaure».

«Sur le plan marketing, c'est brillant»

D'où l'exercice de vocabulaire que Duckworth a dû aussi effectuer pour trouver le bon mot pour son outil de mesure. «Au départ, j'avais pensé à la niaque, à la persévérance, à la persistance, à la ténacité», explique-t-elle dans une interview. «Avec le cran, les connotations étaient bonnes et ça sonnait bien». Elle n'a pas tort. Avec la conscienciosité, on entend l'esprit de sérieux, la sueur aigre des tâcherons. Avec le cran, on est face à la vigueur, à l'ancienne vertu des héros et des mythes. Le cran a un goût d'antidote contre des temps trop policés, le piquant de l'authenticité brute. «Sur un plan marketing, c'est brillant, admet Roberts. Les gens comprennent tout de suite de quoi il s'agit».

Faire du neuf avec du vieux, c'est clairement ce que Duckworth réussit le mieux. Mais difficile de savoir si elle va plus loin, si elle a réellement découvert un ensemble d'idées innovantes qui donnent de la substance à sa malice lexicale. Pour le dire autrement: Duckworth est-elle l'Alice Waters de la psychologie, cheffe de file d'une véritable révolution conceptuelle? Ou ressemble-t-elle davantage aux frères Mast, génies roublards du packaging?

Une récente méta-analyse de la littérature du cran –menée par Marcus Credé, Michael Tynan et Peter Harms, sur un total de 88 échantillons rassemblant 67.000 participants– offre un début de réponse. Selon cette étude, il n'y a pas des masses de différence entre le cran de Duckworth et la classique conscienciosité. Si vous testez le même groupe pour les deux traits, en leur présentant à chaque fois les questionnaires idoines pour mesurer le cran et la conscienciosité, vous allez tomber sur des résultats très serrés, et même tout à fait identiques pour certaines études. Selon Roberts, le cran a tout d'une facette, d'un sous-trait de la conscienciosité. Pendant des années, on aura parlé de «caractère industrieux».

Aptitudes sociales

Des ressemblances que Duckworth est la première à admettre: le cran, comme la conscienciosité, sont deux bons indicateurs de réussite, reconnaît-elle. (Et il faut encore admettre qu'elle n'est vraiment pas farouche sur les limites de ses recherches). Mais elle avance que le cran ajoute quelque chose à ces anciennes mesures –selon elle, le cran est un meilleur moyen de mesurer le succès. Ce que contredit la majorité des études récentes sur le sujet, menées auprès d'étudiants d'âges et de pays différents.

Dans un article paru en 2014, deux psychologues de Yale ont étudié des centaines d'adolescents inscrits dans un lycée privé de Nouvelle-Angleterre en se focalisant sur leurs résultats académiques (leurs notes de comportement, de travail, leurs récompenses honorifiques, etc.), mesurés à l'aune du cran, de la conscienciosité et d'un troisième étalon, la «capacité de régulation émotionnelle».

Leur conclusion: que seules les deux dernières mesures ont une valeur prédictive. Selon les chercheurs, le cran est superflu. Pour les scientifiques, la chose s'explique par le fait que le succès scolaire exige bien davantage que du cran, trop simple mélange de passion et de persévérance. Pour être les meilleurs, les adolescents doivent être dotés d'aptitudes sociales, leur permettant de tisser des relations solides autant avec leurs professeurs qu'avec leurs camarades, et leur attention doit se distribuer entre différents types de défis.

C'est une chose d'affirmer que le cran importe davantage que le talent. C'en est une autre de prétendre que vous pouvez changer votre personnalité

Dans les publications de 2016, on dénombre au moins deux études aux observations similaires. Dans la première, des chercheurs autrichiens allaient suivre près de 500 collégiens de quatrième et réussir à expliquer environ 40% de leurs différences scolaires par leur QI et leur conscienciosité. Les enfants les plus hauts placés sur l'échelle du cran réussissaient effectivement un peu mieux en classe, sans que leurs performances n'aient rien d'extravagant par rapport aux autres mesures: la conscienciosité était bien le facteur le plus important, le cran n'en était qu'un sous-produit. Dans la seconde, menée auprès de 156 étudiants en physique de premier cycle, le cran n'a quasiment aucune valeur prédictive de réussite.

Objectifs supérieurs

Mais le fait que le cran n'ajoute rien à ces performances –qu'il ne serait visiblement rien d'autre qu'une nouvelle version d'un vieux concept– ne le rend pas pour autant inintéressant. Roberts, par exemple, saute de joie à l'idée d'avoir Duckworth à ses côtés pour asseoir le bien-fondé des mesures de personnalité dans la science de la réussite. En 2009, une méta-analyse rassemblant 80 études avait trouvé que la conscienciosité d'un étudiant pouvait prédire ses résultats académiques, et que le facteur avait autant de poids que l'intelligence ou l'origine socio-économique. En portant la bonne parole du cran –qu'importe qu'elle l'oppose à conscienciosité, à la volonté, au self-control et autres– Duckworth fait passer le message.

Après, ce n'est que la moitié de l'argument de Duckworth. C'est une chose d'affirmer que le cran importe davantage que le talent –ou, pour être plus précis, que votre personnalité influe sur vos chances de succès. C'en est une autre, comme le fait Duckworth, de prétendre que vous pouvez changer votre personnalité et apprendre à «développer votre cran».

Le pouvoir du cran occupe 80 pages du livre de Duckworth. Le développement du cran en prend 200 de plus. Dans cette partie, elle invite son lecteur à poursuivre «des objectifs supérieurs» dans la vie, et explique la passion qu'elle applique pour augmenter son propre stock de cran. Elle désire «se servir de la science psychologique pour aider les enfants à réussir et à s'épanouir». Elle espère nous prouver que le changement est possible et nous montrer comment y arriver.

Une certaine modestie

Duckworth entend nous donner des techniques scientifiques pour dénicher et poursuivre nos propres objectifs supérieurs. Elle nous donne des conseils pour nourrir notre cran à l'école, au travail, à la maison. Mais en fin de compte, l'essentiel de ses recettes –pratiquer la pensée positive, trouver un mentor, suivre une thérapie– a moins à voir avec la «science psychologique» qu'avec le bon sens. Et pour cause, les études sur la «croissance du cran» sont des plus rares.

Mais là encore, Duckworth reste modeste et souligne ces lacunes. Ce qui ne l'empêche pas de faire dans les aphorismes définitifs. Dans le chapitre sur les enfants et la manière dont les parents peuvent faire pousser leur cran, Duckworth dit à ses lecteurs qu'elle aimerait avoir davantage de preuves scientifiques, mais qu'en tant «que mère de deux ados, je n'ai pas le temps d'attendre les données. Comme tous les parents qui me posent la question, ce sont des décisions que je dois prendre aujourd'hui».

Alors, sans données, Duckworth multiplie les anecdotes –des interviews de célébrités, principalement– entrecoupées d'injonctions ambiguës. Il faut que les enfants surmontent de l'adversité, mais pas trop, car cela pourrait leur être délétère. Les parents doivent être exigeants, mais aussi très tendres et affectueux. Les enfants doivent se dévouer à leurs activités, sans être trop concentrés, car cela pourrait les couper d'autres passions.

«Fondamentalement, ce ne sont pas de mauvais conseils, mais je ne sais pas trop en quoi ils permettent de trouver des «objectifs existentiels supérieurs». Si le livre de Duckworth laisse entendre que nous pouvons choisir de changer notre cran, les études disponibles indiquent plutôt le contraire. Deux études très récentes menées sur des jumeaux analysent la manière dont le cran et d'autres traits de caractère permettent de prédire la réussite universitaire, mais aussi leur degré d'héritabilité. Comme le reste des travaux scientifiques, elles observent que le cran n'a que très peu de valeur prédictive propre (en plus de la conscienciosité et d'autres facteurs de personnalité). Mais elles révèlent autre chose: que si les différences de cran peuvent être partiellement expliquées par la génétique, elles n'ont visiblement rien à voir avec des facteurs environnementaux communs. En d'autres termes, rien ne permet d'affirmer qu'en traitant nos enfants d'une certaine manière –par des techniques éducatives et pédagogiques inspirées du livre de Duckworth, par exemple–, on réussisse à faire grossir (ou maigrir) leur cran.

Persévérer

Il est même tout à fait concevable que la personnalité d'un enfant soit autant (ou aussi peu) modifiable que ses aptitudes intellectuelles fondamentales. Et que nous obtenions autant (ou aussi peu) en cherchant à développer le génie d'un enfant qu'en cherchant à développer son cran.

La bonne nouvelle, c'est qu'on devrait plutôt se focaliser sur des aptitudes spécifiques dont la corrélation avec la réussite scolaire est attestée. Par exemple, mieux vaut apprendre aux enfants les bonnes techniques d'apprentissage et à être plus assidus à l'école. Ce ne sont pas des concepts qui font rêver ou qui vous assurent un succès de librairie, mais leurs effets sont réels. S'il y a une chose à retenir du livre de Duckworth, c'est qu'il ne sert à pas grand chose de s'extasier face à la nouveauté. Mieux vaut persévérer et en rester aux trucs qui marchent.

Rien ne dit même que nous pourrons un jour nous fonder sur des mesures de personnalité pour jauger l'efficacité des écoles et des enseignants

Mais ce n'est pas un discours que le secteur du développement personnel a envie d'entendre ou de propager. L'église du cran a gagné tellement de nouveaux fidèles ces dernières années, tant de prosélytes, que même Duckworth en a appelé au calme.

Dans une tribune publiée en mars dans le New York Times, elle a déploré que des écoles se servent de son échelle de cran pour mesurer le succès de leurs élèves et de leurs professeurs.

«Nous n'en sommes pas encore là, écrit-elle, et rien ne dit même que nous pourrons un jour nous fonder sur des mesures de personnalité pour jauger l'efficacité des écoles et des enseignants.» 

Ce qui ne l'empêche pas, dans ce même texte, de citer son étude selon laquelle les enfants peuvent apprendre à gagner du cran et que cela augmente leurs chances de réussite. Une étude qui n'a d'ailleurs rien d'une preuve accablante: pendant un trimestre, ses interventions semblent fonctionner sur 77 élèves de CM2 d'une école publique urbaine. Mais à la fin de l'année, les effets ont disparu.

La «culture du cran»

Dans la toute dernière partie de son livre, Duckworth révèle son idée ultime –sa «culture du cran», comme elle l'appelle. Ici, elle nous donne l’exemple de Pete Carroll, entraîneur victorieux des Seattle Seahawks et lui-même auteur d'un livre mi-autobiographie, mi-traité de développement personnel, Win Forever [Gagner pour toujours]. En 2013, explique Duckworth, Carroll tombe sur sa conférence TED. Il est subjugué et trouve son numéro de téléphone. Il veut lui dire que le développement du cran, «c'est justement toute la culture des Seahawks». Deux ans plus tard, Duckworth va à Seattle pour donner des conférences devant les joueurs, les aspirants joueurs et les entraîneurs des Seahawks. Une visite dont le but est aussi scientifique: Duckworth veut comprendre comment les Seahawks restent courageux et réussissent à tirer des leçons de leurs échecs.

«Il faut être compétitif dans tout ce que vous faites, lui disent les joueurs. Vous êtes un Seahawks 24/24 et 7/7. Vous avez la force, le mental et c'est toujours l'équipe qui prime.»

Une visite qui constitue l'anecdote finale du livre, son ultime étude de cas de la réussite. Mais pour moi, elle soulève une épineuse question: oui, il y a sans doute du pouvoir dans la passion et la persévérance, mais n'y a-t-il pas aussi des dangers? Peut-être que le football américain nous montre le côté obscur du cran? Tous les endroits où le cran peut mal tourner? La NFL se targue de beaucoup de valeurs viriles: la combativité dans l'adversité, on tombe et on se relève, on joue avec la tête, on joue même si on est blessé, on abandonne son corps au jeu. Ça ressemble drôlement à du cran, mais est-ce que c'est bien?

Pour des winners éternels comme Pete Carroll, les bénéfices du cran n'ont visiblement aucune limite. («Le meilleur moyen de progresser, c'est de vivre pleinement tout ce que vous faites», répète-t-il). Mais même dans un secteur qui n'est pas vraiment connu pour sa modération, Pete Carroll fait figure de tête brûlée. En 2013, il a été dénoncé pour pousser ses joueurs au dopage. En 2014, il a dû payer une amende car un de ses joueurs en avait frappé un autre lors de l’entraînement, soit une violation des règles de sécurité de la ligue. En 2015, on a souligné sa tendance à recruter des joueurs violents envers leurs compagnes. En changeant de perspective, l'histoire de Pete Carroll peut aussi être considérée comme une mise en garde, l'illustration de ce qui peut vous arriver si vous priez avec un peu trop de zèle à l'autel de la passion et de la persévérance.

Comment j'ai échoué

Peut-être qu'avoir trop de détermination, c'est pire que d'en avoir pas assez. Du moins, ça m'arrange de le penser. Avant d'écrire cet article, j'ai passé le test de Duckworth et à mon grand désarroi, je fais partie des Américains les plus pauvres en cran. Le trait se note sur 5 et j'ai obtenu 2,9. Ce qui pourrait sembler pas si pire, vu qu'a-dessus de la moyenne, mais en réalité, c'est atrocement nul. Selon le livre de Duckworth, me voilà dans le 20e percentile des Américains adultes. Plus versatile, velléitaire et pleutre que les 4/5e de la population américaine.

Et ça me va très bien. En tant que journaliste, je dois ma réussite à ma flexibilité, à ma capacité à voleter d'un sujet à l'autre. Je ne crois pas que mon boulot fasse grossir mon cran. Et mon secteur d'activité est loin d'être le seul où l'incohérence peut être une vertu. Si vous voulez gagner éternellement au foot, devenir un haut gradé ou écrire un livre à succès, la meilleure recette consiste sans doute à garder votre œil sur la cible, être compétitif dans tout et ne jamais vous décourager. Sauf que pour trouver sa voie, papillonner du bulbe et garder ses distances avec les réponses simplistes est aussi une très bonne technique.

Daniel Engber
Daniel Engber (47 articles)
Journaliste
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