Monde

«Sanders a dit cent fois aux gens qu’il ne voulait pas faire une campagne à la Nader»

Michelle Goldberg, traduit par Yann Champion, mis à jour le 02.11.2016 à 7 h 21

Seize ans après le psychodrame de 2000, le candidat malheureux à l'investiture démocrate a adopté une stratégie différente de son devancier.

Hillary Clinton et Bernie Sanders à Durham (New Hampshire), le 28 septembre 2016. BRENDAN SMIALOWSKI / AFP.

Hillary Clinton et Bernie Sanders à Durham (New Hampshire), le 28 septembre 2016. BRENDAN SMIALOWSKI / AFP.

Le 13 octobre 2000, 15.000 progressistes zélés envahissaient le Madison Square Garden pour l’un des grands meetings de Ralph Nader. Ils avaient payé chacun 20 dollars pour entrer, signe de leur dévouement, étant donné que les rassemblements politiques sont presque toujours gratuits.

À l’époque, beaucoup de personnes de gauche étaient déçues du candidat démocrate à l'élection présidentielle. Al Gore était considéré à la fois comme un centriste bancal et un orateur guindé, qui semblait avoir peu de vrais principes. Pour les progressistes, son association avec Bill Clinton, icône de la triangulation et du compromis politique, jouait en sa défaveur. À une époque où la gauche était scandalisée par la corruption du système de financement des campagnes, Gore était harcelé de questions au sujet de sommes d’argent qu’il avait reçues de la part de donateurs douteux en lien avec des gouvernements étrangers.

Pour les progressistes, Gore incarnait une continuation de la politique habituelle, au mieux. Certes, le candidat républicain George W. Bush était l’incarnation même du clown de droite, mais Nader donna néanmoins pour consigne à ses partisans de voter en fonction de leurs espoirs et non de leurs peurs. Son message adressé à des citoyens se rassemblant pour renverser des intérêts économiques cachés et immoraux parla à beaucoup de gens, à leurs aspirations profondes. Bush et Gore, dit-il au Madison Square Garden, «sont tous deux pour sévir contre la petite délinquance, mais ignorent la délinquance en col blanc, qui tue pourtant beaucoup plus de gens». En réponse, la foule se mit à scander: «Let Ralph debate!» («Laissez Ralph débattre!»). Les jeunes adhéraient en masse à Nader et des musiciens célèbres venaient se produire à ses meetings: à New York, on put ainsi notamment voir Eddie Vedder, Patti Smith et Ani DiFranco.

Nader conclut son discours de presque une heure en qualifiant la soirée de «plus mémorable meeting politique de l’année 2000». Parmi ceux qui se trouvaient sur place, certains durent avoir l’impression d’assister à la naissance d’un des plus grands mouvements sociaux de l’époque. «Le mouvement de protestation qui s’était développé à partir de la base, comme on avait pu le voir avec les manifestations contre le sommet de l’OMC à Seattle, est politiquement passé à l’âge adulte hier soir», écrivait le Village Voice.

Le vote comme expérience personnelle

À l’époque, cela ressemblait surtout à une révolte contre la société de consommation capitaliste. Nader s’était fait un nom en faisant campagne contre les tentatives de séduction des entreprises, d’abord en tant que défenseur des consommateurs, puis en tant que candidat aux élections. «Qui a conçu cette économie, de toute façon?, demanda-t-il au Madison Square Garden. Je pense qu’il est temps de la concevoir pour le peuple. Et pas pour General Motors, Exxon, DuPont et autres sociétés!»

Mais les seize dernières années de la vie politique américaine ont détruit tous les rêves qui avaient pu naître ce jour-là au Madison Square Garden. Sur ces seize années, huit furent consacrées à la présidence de George W. Bush, qui prirent des allures de longue réfutation du discours de Nader, qui disait que les partis politiques étaient tous plus ou moins les mêmes. Durant les années Bush, les Netroots, un groupe de centristes et, dans certains cas, de Démocrates de centre-droit, apparurent comme le principal contrepoids aux Républicains, montrant à quel point le centre de gravité politique s’était déplacé vers la droite. Il fallut attendre la présidence de Barack Obama et, avec elle, une nouvelle ère d’attentes progressistes pour voir apparaître une nouvelle vague de militantisme de gauche.

Rétrospectivement, le paradoxe de la campagne de Nader est que le grand chaman de l’anti-société de consommation a transformé le vote en acte d’affirmation personnelle, une sorte de choix de vie. Il s’est adressé aux électeurs de la même manière que les entreprises s’adressent à leurs clients: comme des individus éparpillés dont l’expérience personnelle est primordiale. «Bienvenue dans une politique de joie et de justice!», rugissait-il au Madison Square Garden. En dépit de la structure gagnant-perdant de l'élection présidentielle américaine, il a dit aux électeurs qu’ils n’avaient pas à se prononcer pour l’un ou l’autre des deux grands choix, déprimants, qui leur étaient proposés, ni à se soucier des conséquences de leur vote. C’était de la politique sur mesure.

Le mouvement de Nader n’a jamais été vraiment représentatif de la gauche américaine. Même les observateurs bienveillants remarquaient que les Blancs en constituaient l’écrasante majorité. Après avoir assisté un autre grand meeting de Nader, à Chicago, Salim Muwakkil écrivit dans le Chicago Tribune que «ce manque de diversité raciale chez les partisans de Nader est particulièrement frappant compte tenu de ses positions progressistes en matière de démocratie économique et de justice sociale». Néanmoins, beaucoup de gens de gauche considéraient Nader comme le grand espoir politique de l’époque. «Nader et le Green Party représentent la meilleure chance en un demi-siècle de mettre en place un programme progressiste à l’échelle nationale», écrivit Juan Gonzalez dans le magazine de gauche In These Times. Il ajouta: «Il a poussé des centaines de milliers de jeunes blancs vers les isoloirs de la même manière que la Rainbow Coalition de Jackson l’avait fait avec l’électorat noir dans les années 1980.»

Pour la campagne de Nader, les meetings géants avaient pour vocation de montrer au public l’ampleur du mouvement. «C’était le meilleur moyen de montrer que nous pouvions rassembler plus de monde dans nos meetings que les autres grands partis, m’a expliqué Nader lors d’une récente interview. Cela aurait dû attirer l’attention des grands médias. Nous avons rempli le Coliseum de Portland, dans l’Oregon, et presque aucun média n’en a parlé. Onze mille personnes. C’était le premier meeting et nous n’avons peut-être eu droit qu’à quelques lignes dans le New York Times.»

Nader, un exemple négatif pour Sanders

Seize ans plus tard, les partisans de Bernie Sanders ont aussi dénoncé un «black-out médiatique» au sujet des énormes événements de sa campagne. Ce n’est qu’un des parallèles évidents que l’on peut établir entre les campagnes de Nader et Sanders. Les deux candidats étaient de vieux gauchistes bourrus (Nader, comme Sanders, n’a jamais aimé embrasser les bébés inconnus) devenus d’improbables héros de la jeunesse (le fait qu’ils aient tous deux demandé la gratuité des frais de scolarité dans les universités publiques n’y est sans doute pas pour rien). Nader et Sanders ont tous deux pensé qu’un message populiste pourrait ramener les abstentionnistes négligés vers les urnes, promettant non seulement de bousculer le statu quo démocrate, mais aussi d’instaurer une véritable révolution politique. Interviewé récemment au téléphone, Nader a qualifié de «troublantes» les similarités entre son mouvement et celui de Sanders.

Néanmoins, avec le recul, lorsque l’on observe la campagne de Nader aujourd’hui, ses aspects les plus intéressants ne sont pas tant ses similitudes avec la campagne de Sanders que ses différences. Cela fait des décennies que la gauche américaine se demande s’il vaut mieux travailler à l’intérieur du parti démocrate ou y rester extérieur. Les campagnes de Nader et Sanders nous permettent désormais de comparer les deux approches dans des circonstances similaires. Nader pensait qu’avec assez d’imagination, il pouvait transformer le zèle de ses partisans en une nouvelle force politique capable de faire bouger vers la gauche le parti démocrate, voire de le supplanter. «Nous pensions pouvoir faire comme les Verts en Europe, m’a expliqué Nader. Mais ils ont un système différent: représentation proportionnelle, meilleur accès aux élections. Mais même sans cela, nous pensions tout de même pouvoir y arriver.»

Nader et ses partisans savaient pertinemment qu’ils n’allaient pas remporter l'élection de 2000. Mais ils pensaient pouvoir remporter 5% des voix au niveau national, ce qui aurait assuré au Green Party des millions de dollars en fonds fédéraux de contrepartie pour les élections de 2004. Cela leur aurait permis de faire du parti une force qui aurait pu, au final, participer sérieusement aux élections. Dans un portrait publié par In These Times, David Moberg écrivait que Nader «parle de conduire le Green Party dans une “lutte à mort” contre le parti démocrate afin de déterminer quel sera le parti de la majorité». Nader pensait qu’un parti vert fort pourrait œuvrer pour le changement tout au long de l’année et pas seulement durant les périodes d’élections. «Selon Nader, écrivait Moberg, le Green Party est en capacité de recruter un million de personnes, qui peuvent toutes contribuer à hauteur de 100 dollars par année et donner 100 heures de leur temps pour bâtir un parti “d’action civique” qui se battrait sur différents sujets entre les élections, en association avec les syndicats et les groupes communautaires, et disposerait de bureaux avec pignon sur rue pour aider les consommateurs.»

Nader se fichait de faire gagner George W. Bush en prenant des voix à Gore. La semaine suivant le meeting du Madison Square Garden, il parla à une foule enthousiaste à la Chapman University d’Orange, en Californie, où il laissa entendre que Bush serait moins nuisible à la gauche que Gore. «S’il s’agit de choisir entre un agent provocateur et un “anesthésiant”, je préfère l’agent provocateur, a-t-il dit. Il aura le mérite de nous mobiliser.»

Les huit années qui ont suivi ont mis sa proposition à l’épreuve. Nader m’a dit que les élections de 2000 «avaient montré aux analystes que, avec nos voix et celles de Gore, nous avions une majorité de votes progressistes.» Peut-être, mais si l’on ne remporte pas les élections en question, avoir une majorité progressiste ne sert à rien. Bush a gagné en devançant Gore de 537 voix en Floride, État où Nader remporta 97.421 voix (les immenses meetings du candidat ne donnèrent pas de grands résultats dans les urnes: les Verts ne remportèrent que 2,7 % du vote national). Bush était sans doute un agent provocateur, qui gouvernait très à droite sans véritable légitimité, mais il n’y eut pas de contre-mobilisation chez les Verts. Après les élections, le mouvement que Nader avait construit (celui-là même qui semblait si vivant ce soir-là au Madison Square Garden) éclata complètement.

Nader attribue cela en partie à la faiblesse du Green Party. «Ce qui s’est passé, c’est que le parti compte très peu d’adhérents à travers le pays, a-t-il expliqué. Ils ne savent pas recruter. C’est une caractéristique propre aux Verts: ils n’aiment pas lever des fonds, ils s’autorisent à vivre au sein de quartiers et de communautés dont ils deviennent une minorité.» Après les élections de 2000, Nader a dit qu’il comptait une trentaine de collecteurs de fonds pour le Green Party dans diverses parties du pays, mais que c’était «comme si on leur arrachait des dents. J’ai réussi à lever quelques dizaines de milliers de dollars avec toutes sortes d’efforts». Les Verts, a-t-il dit, «n’ont jamais réussi à lever assez de fonds pour ouvrir des bureaux, des sièges ayant pignon sur rue, tout ce qui montre qu’un parti progresse. Ils n’ont jamais levé assez de fonds pour avoir une véritable équipe ou des organisateurs. C’est pourquoi ils n’ont pas profité de la poussée de 2000, alors que c’était une super poussée pour eux».

Cette dernière partie est contestable, puisque les Verts ont également subi la fureur de nombreux progressistes qui leur ont reproché d’avoir permis de faire élire Bush. La campagne de Nader, comme le déclare Micah Sifry, auteur de Spoiling for a Fight: Third-Party Politics in America, «n’a pas donné plus de poids au Green Party. Ça ne leur a pas permis de remporter un nombre de voix significativement supérieur aux élections. Ça ne leur a pas apporté un soudain soutien populaire. Ça leur a fait du mal à bien des égards. Mais ce n’est pas non plus comme s’ils étaient partis de très haut».

Si sa campagne n’a pas permis d’accroître l’influence du Green Party, Nader concède qu’elle n’a pas non plus permis de faire bouger les Démocrates vers la gauche lors des élections suivantes. «Cela montre à quel point ils sont embourbés dans leur mentalité corporatiste», a-t-il dit. A quoi a donc servi sa campagne? Nader m’a dit que l’un des membres de son équipe était devenu maire de Richmond, en Californie, et que d’autres «étaient entrés en politique à différents niveaux». La campagne, me dit-il, «a permis de produire certaines vagues qui ont finalement rejoint les rives du mouvement Occupy. Beaucoup de gens d’Occupy ont en fait commencé à militer dans nos groupes.»

Au final, cependant, Nader a surtout fourni un exemple négatif en montrant à Sanders ce qu’il ne fallait pas faire. Sanders, a dit Nader, est «obsédé par la manière dont j’ai été évincé. Cela fait dix-sept ans qu’il n’a pas répondu à un de mes appels. Il a dit cent fois aux gens qu’il ne voulait pas faire une campagne à la Nader». Bien décidé à ne pas être marginalisé comme le fut Nader, Sanders a décidé de travailler à l’intérieur du parti démocrate au lieu de partir en guerre contre lui.

«Prison politique»

Reste à voir ce qui ressortira de la campagne de Sanders pour les primaires. Sa nouvelle organisation, Our Revolution, a commencé à avoir des problèmes dès sa création, avec les démissions en masse de membres qui contestaient le leadership de Jeff Weaver, son ancien directeur de campagne, ainsi que les statuts financiers du groupe, qui permettent de recevoir des sommes importantes de donateurs anonymes. Pourtant, Sanders peut se féliciter à juste titre d’avoir poussé les Démocrates à adopter le projet le plus progressiste de l’histoire du parti. Et plusieurs membres de son équipe de campagne ont formé l’ambitieux groupe Brand New Congress, afin de recruter de nouveaux candidats progressistes à présenter en 2018.

«Le vrai test, selon moi, sera de savoir si ce projet Brand New Congress parvient à réunir beaucoup de gens d’ici deux ans, a dit Sifry. Ce serait une première!» Selon lui, le groupe se «base sur l’idée selon laquelle si vous voulez vraiment changer la politique aux États-Unis, il faut changer le Congrès tout entier et pas seulement la Maison-Blanche. J’imagine que, compte tenu des problèmes que connaît actuellement Our Revolution, Brand New Congress a de bien meilleures chances de rassembler les partisans de Bernie qui souhaitent poursuivre l’aventure.»

Nader lui-même a dit que Sanders avait raison d’œuvrer à l’intérieur du système à deux partis. «En se posant comme Démocrate, Sanders a tourné le dos au masochisme politique et a évité d’exposer sa campagne à une destruction immédiate pour cause de prises de position partisanes», écrivait-il en mars dernier dans un article du Washington Post intitulé «Pourquoi Bernie Sanders a eu raison de se présenter en tant que Démocrate.» «S’il s’était présenté en indépendant, il aurait eu à répondre quotidiennement dans les médias à des questions du style “N’avez-vous pas peur de tout gâcher?”».

Encore aujourd’hui, la question le met dans une colère noire. «Nous avions tous le droit de nous présenter aux élections, explique-t-il. Soit nous risquons tous de gâcher quelque chose pour un autre, soit nous ne risquons rien. C’est quelque chose qu’ils n’ont jamais réussi à comprendre. Nous ne sommes pas des citoyens de troisième classe.»

Cette emphase sur le droit de se présenter plutôt que sur le bien-fondé de sa candidature est éloquente. Si Nader a pu considérer les citoyens comme un ensemble de consommateurs frustrés, il s’est éloigné de sa doctrine sur la défense des consommateurs sur un point clé. Il a toujours demandé que les sociétés agissent de manière responsable, même si cela doit interférer avec leur capacité à vendre ce qu’elles veulent. En politique, cependant, il revendique la liberté des candidats à réclamer leur part de marché et l’accès des électeurs à un «marché» sans entrave, quel que soit le coût que cela implique pour l’intérêt commun (en parlant de «majorité progressiste» en 2000, il a reconnu que ses électeurs et ceux de Gore voulaient en fait un peu la même chose et que, faute d’union et d’action collective, ils n’ont pas obtenu ce qu’ils désiraient). Nader a fait explicitement le rapprochement entre politique et libre marché. «Qu’arriverait-il si les petites entreprises ne pouvaient pas participer à l’économie?, a-t-il écrit dans le Los Angeles Times en juin. La stagnation économique en raison de l’absence de meilleurs biens et services. C’est parce que les petits partis ne peuvent pas participer que nous assistons à une stagnation idéologique et politique dans notre pays.»

Par conséquent, Nader considère que toute demande faite à un candidat de ne pas se présenter, même dans l’intérêt de ses propres idéaux, est un crime contre la démocratie. À vrai dire, au printemps 2008, alors qu’un nombre croissant de voix demandaient à Clinton de quitter la primaire démocrate, Nader lui écrivit une lettre («Dans un style presque poétique», déclara-t-il) l’encourageant à rester dans la course. Cette lettre, qu’il a postée en ligne, disait notamment:

«Écoutez la voix du Premier amendement qui résonne en vous.
C’est ça, les États-Unis
Au même titre que n’importe quel autre citoyen, vous avez le droit de vous présenter
Quand vous voulez
Aussi longtemps que vous le souhaitez
C’est à vous de décider, Hillary.»

Nader, bien évidemment, n’est pas un grand fan de la politique de Clinton. En l’encourageant à rester dans la course, il ne défendait pas le fait qu’elle puisse accomplir quelque chose de noble. Il défendait sa liberté d’expression, qu’il semble considérer comme essentielle à la politique. «Les mots me manquent pour exprimer à quel point il est important de souligner l’aspect “libertés civiles” des partis tiers, a-t-il déclaré. Se présenter en tant que candidat d’un parti tiers, c’est faire usage de la liberté d’expression et de regroupement garantie par le Premier amendement.» Dans cette optique, les meetings comme celui du Madison Square Garden sont leur propre récompense. Tout ce qui compte, c’est d’être entendu.

Néanmoins, la campagne de Nader en 2000 et sa conclusion décevante nous ont montré les limites de cette approche. Ce qui animait sa campagne, ainsi que celles des candidats de partis tiers qui l’ont suivi, c’est la supposition que le système à deux partis tient autant de la construction mentale que de la réalité matérielle et qu’il pourrait être mis à terre si assez de personnes se réveillaient, s’ils prenaient «la pilule rouge» et se libéraient. «On nous sert plusieurs fois par jour ce lavage de cerveau capitaliste, comme quoi nous sommes impuissants, a dit Jill Stein, la candidate des Verts, au journaliste de gauche Chris Hedges en février dernier. Et on se retrouve donc à devoir choisir entre deux oppresseurs. Il faut absolument rejeter cette politique du moindre mal et se battre pour le bien commun.»

C’est un bon slogan, mais il est erroné. Ce n’est pas à cause de la propagande capitaliste que les électeurs américains n’ont que deux choix pour l'élection présidentielle. C’est à cause du lourd système prévu par la Constitution des États-Unis, dans lequel un candidat doit remporter une majorité de suffrages exprimés dans un collège électoral pour sortir victorieux. Dans les systèmes parlementaires, des coalitions de partis peuvent former des gouvernements. Dans celui des États-Unis, la coalition doit se construire à l’intérieur même du parti, puisque, sinon, la victoire au sein du collège électoral est impossible. C’est une réalité tellement basique qu’il semble presque condescendant de la rappeler et pourtant, tous les quatre ans, émerge une vague de citoyens très mobilisés qui pensent pouvoir la renverser. «C’est une prison politique, a dit Nader de notre système à deux partis. Nous tentons de sortir de cette prison en n’acceptant pas ces conditions.»

Pourtant, qu’on le veuille ou non, ces conditions restent bien en place. Bien qu’issu d’un parti tiers, Sanders l’a compris. Pas Nader. Il y a quelque chose de tragiquement ironique à voir que Nader a confondu le «sale boulot» de la politique (les accords, les échanges de bons procédés, les coalitions maladroites) avec le travail efficace du marketing.

Michelle Goldberg
Michelle Goldberg (8 articles)
Journaliste à Slate.com
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