Monde

La démocratie libanaise est morte

Bachir El Khoury, mis à jour le 01.11.2016 à 8 h 46

Depuis 1976, aucun scrutin présidentiel n’a vu plusieurs candidats, voire même deux, s’affronter dans une atmosphère démocratique. Le suffrage universel n’existe toujours pas dans cette «démocratie consensuelle» du Proche-Orient. Michel Aoun est le 3e président consécutif issu de l’institution militaire…    

Des supporters de Michael Aoun dans le centre de Beyrouth, le 31 octobre 2016 | AFP

Des supporters de Michael Aoun dans le centre de Beyrouth, le 31 octobre 2016 | AFP

Beyrouth, Liban

Si l’élection d’un nouveau chef d'État au Liban, au lendemain de trente mois de vide présidentiel a insufflé un peu d’espoir dans un pays à l’agonie depuis le début du conflit syrien –même si 50% de la population estime que «rien ne changera» et 26% affirme que «la situation va même empirer», selon un récent sondage local –ce scrutin consacre, en revanche, la mort à petit feu d’une démocratie libanaise déjà structurellement imparfaite, et largement fragilisée.

L’élection de Michel Aoun s’est en effet produite, à l’instar de l’ensemble des scrutins présidentiels depuis quarante ans, avec un seul candidat en lice, sans aucune concurrence en face, ni programme ou débat, comme cela est le cas dans la grande majorité des démocraties occidentales.  

En 1976, Élias Sarkis était déjà élu sans adversaire, alors que la guerre faisait rage dans le pays, tandis qu’en 1982 Béchir Gemayel accédait à la tête de l’État, également sans concurrent, dans un contexte d’invasion israélienne, avant que son frère Amine ne prenne les règnes du pouvoir (1982-1988) après son assassinat. Au lendemain des accords de Taëf et le passage du Liban sous tutelle syrienne, le paysage a même empiré: les chefs d’État étaient directement nommés par Damas –les parlementaires se contentant de voter à la majorité écrasante en faveur du «candidat» sélectionné par le régime de Hafez puis de Bachar el-Assad. Il s’agit notamment d’Elias Hraoui (1989-1998) et d’Émile Lahoud (1998-2007). Ces deux derniers avaient même bénéficié d’un amendement constitutionnel, toujours imposé par Damas, pour que leur mandat soit renouvelé de trois années supplémentaires, alors que celui-ci est plafonné à six ans, selon la Constitution. Quant à Michel Sleiman (2008-2014), élu après neuf mois de vide présidentiel, son élection ou plutôt sélection a fait l’objet d’un consensus interne et international, consacré par les accords de Doha en 2008… Le dernier scrutin présidentiel réellement démocratique du pays remonte à 1970, lorsque deux candidats, Sleiman Franjié et Élias Sarkis s’étaient disputés la première magistrature dans un climat de compétition saine et serrée ayant abouti à l’élection de Franjié avec une différence d’une seule voix.

Une entorse à l'exercice démocratique

Le processus électoral actuel constitue un autre type d’entorse à l’exercice démocratique le plus basique. Le parlement qui a voté aujourd’hui en faveur de Michel Aoun –avec 83 voix, contre 36 abstentions– s’est autoprorogé à deux reprises depuis 2013, une première dans l’histoire du pays, après que la classe politique a jugé inopportun la tenue d’un nouveau scrutin en 2013 dans un contexte de fortes tensions locales liées au conflit voisin. L’assemblée a été qualifiée, de ce fait, par plusieurs détracteurs, dont Michel Aoun lui-même, comme «illégitime». Aujourd’hui, cette même Assemblée est à l’origine de son élection.

En parallèle, les 45 réunions parlementaires dédiées à l’élection d’un nouveau chef d’État organisées depuis mai 2014 ont été systématiquement boycottées par le bloc parlementaire d’Aoun et celui de son allié, le Hezbollah, empêchant de facto le déroulement du processus de manière démocratique. En effet, selon la Constitution, deux tiers des membres du Majlis (Assemblée nationale), soit 86 députés, doivent être présents au sein de l’hémicycle pour le déroulement du scrutin. Pourtant, deux candidats, l’un déclaré, l’autre «officieux», étaient en lice, faisant croire au début à une possibilité de premier exercice relativement démocratique depuis la fin de l’occupation syrienne: Samir Geagea, de la coalition dite du «14 Mars» (opposée au régime syrien) et Michel Aoun, soutenu par les partis du «8 mars», en tête desquels le Hezbollah.

Ce dernier se considérant plus représentatif de la rue chrétienne que son concurrent, parmi d’autres raisons, a décidé de s’abstenir de se rendre ainsi que son bloc parlementaire au parlement comme l’exige les normes et la culture démocratique et de se laisser ainsi aller au jeu démocratique, tandis que le Hezbollah cherchait à reporter le scrutin pour exploiter la carte de la présidentielle libanaise avec son allié iranien dans tout éventuel règlement sur la Syrie…

Ce boycott systématique a été fortement critiqué par les adversaires des deux camps, le qualifiant d’ anticonstitutionnel» et «antidémocratique». Il consacre en tous cas une pratique loin de nourrir la culture de la concurrence politique selon des règles constitutionnelles préétablies.  

La militarisation du président de la République

L’ascension de Michel Aoun à la tête de l’État consacre une tendance croissante à la «militarisation» du poste de président de la République depuis la fin des années 1990. Émile Lahoud était commandant en chef de l’Armée au moment de son intronisation par Damas en 1998, ce qui avait d’ailleurs impliqué un amendement constitutionnel, imposé également par les autorités syriennes, pour lui paver la voie à la magistrature suprême. Un scénario qui s’est réédité avec l’ancien chef d’État Michel Sleiman.

Quant à Michel Aoun, qui succède aux 11e et 12e présidents «kaki», il a lui aussi porté la veste militaire durant sa longue carrière politique. Ancien officier, puis général, il a accédé à la tête de l’armée en pleine guerre civile (1984-1988) avant d’être désigné premier ministre par intérim d’un cabinet militaire par l’ancien président Amine Gemayel à la fin du mandat de ce dernier, en l’absence d’un consensus sur son «successeur».

Une autre faille, cette fois structurelle, propre à cette «seule démocratie du Proche-Orient» –comme s’en targuent de nombreux Libanais depuis l’indépendance du pays en 1943– réside dans le partage du pouvoir sur une base confessionnelle. Selon la constitution, le chef d’État doit être un chrétien maronite, le Premier ministre un sunnite et le chef du Parlement un chiite. Cela fait primer les considérations d’appartenance religieuse sur la méritocratie, l’un des piliers majeurs d’une réelle démocratie. Or l’ensemble des postes du secteur public, ou presque, sont sujets à un partage, consacré dans la constitution, entre les 18 communautés religieuses qui forment le tissu social. De ce fait, un chrétien grec-orthodoxe, par exemple, ne peut accéder à la magistrature suprême, le poste le plus «élevé» consacré à cette communauté étant celui de vice premier-ministre….Quant au «citoyen» druze, aussi compétent soit-il, il ne peut pourvoir à aucun des trois premiers postes de la République, réservés aux plus grandes communautés du pays, à savoir maronite, sunnite et chiite.

Un comportement électoral biaisé

Cette structure empêche, par ailleurs, de «pénaliser» dans les urnes les mauvais candidats ou responsables. Les électeurs, dont le choix est, par ailleurs, perverti par l’argent électoral qui coule souvent à flots sans aucun garde-fou –autre entorse à une vraie démocratie– ont souvent un comportement électoral biaisé par des réflexes primitifs d’ordre confessionnel visant à «protéger» leur chef politique ou parti communautaire contre les autres leaders et partis confessionnels.

Autres faiblesses structurelles en comparaison avec le modèle occidental: l’absence de suffrage universel –le président est élu par un parlement représentatif de la mosaïque communautaire– mais aussi l’existence sur le terrain d’intimidations et d’armes, notamment celles du Hezbollah, qui utilise son arsenal comme menace potentielle face à toute décision, aussi démocratique soit-elle, si elle nuit à ses intérêts stratégiques. Cela a été le cas, en 2008, lorsque le gouvernement avait, à la majorité, décidé de démanteler un réseau de communication parallèle instauré par le parti de Hassan Nasrallah. Ce dernier avait alors menacé de «couper la main» à ceux qui oseraient toucher à cette infrastructure tissée secrètement au fil des années

Enfin, au niveau de la culture ambiante et de la liberté de presse, le culte du chef continue d’être largement répandu au sein de la société, y compris parmi les nouvelles générations, tandis que les débats scientifiques et réfléchis sur les vrais enjeux sociétaux sont quasi-inexistants dans l’arène publique. Quant aux journalistes, ils sont encore souvent menacés, voire même assassinés, tandis que les médias ne sont autre que des organes de presse des partis politiques qui dominent la scène politique.

Bachir El Khoury
Bachir El Khoury (58 articles)
Journaliste
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