FranceCulture

Paris n'est plus une fête

Loïc H. Rechi, mis à jour le 12.11.2009 à 22 h 30

Les professionnels de la nuit s'inquiètent du durcissement des normes anti-bruit.

Deuxième volet de notre série sur les nuits parisiennes: après «les soirées underground des jeunes d'aujourd'hui» à lire sur le blog Chasseur d'étrange de Marc de Boni, deux enquêtes sur la fin de la nuit à Paris. Voici la première, sur les menaces. A suivre, vendredi, les pistes pour réveiller Paris...

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Depuis le 19 octobre dernier, les invitations pour rejoindre le groupe intitulé «Paris: quand la nuit meurt en silence » circulent de profils en profils sur Facebook. Les 10 732 signatures recueillies en six jours à peine, entre le 31 octobre 2009 - date de la mise en ligne de la pétition en découlant - et le 6 novembre témoignent parfaitement des craintes qui habitent artistes, tenanciers, et autres oiseaux nocturnes parisiens à l'heure de la fermeture annoncée de la Loco, haut lieu des nuit de Pigalle, et du durcissement général des normes que les bars, salles de concert et autres discothèques sont tenues de scrupuleusement respecter.

Si la pétition lancée par plusieurs acteurs et professionnels de la nuit - les associations Plaqué Or et Technopol, le disquaire My Electro Kitchen - rencontre un écho médiatique favorable, les craintes parfaitement fondées de voir Paris devenir une ville insipide et lisse la nuit sont pourtant bien antérieures au 31 octobre dernier. A titre d'exemple, Xavier Simon, le patron de la Mécanique Ondulatoire, une salle de concert parisienne, tirait déjà la sonnette d'alarme en septembre dernier dans un communiqué de presse, fustigeant les normes drastiques actuelles dans un accès de lyrisme qui laisse à réfléchir: «Essayons de nous projeter dans l'avenir avec ce qui est en train de se passer, et regardons vers le passé: est-ce que Boris Vian aurait pu jouer de la trompette dans les caves de Saint Germain, les «parnassiens» auraient-ils pu émerger, les existentialistes auraient-ils pu s'exprimer face aux hussards?»

Des normes qui étouffent les bars, salles de concert et discothèques

Aujourd'hui, les problèmes auxquels les tenanciers de lieux nocturnes sont confrontés, tiennent surtout à l'avalanche de facteurs contraignants avec lesquels ils doivent composer. La loi anti-tabac entrée en vigueur le 1er janvier 2008 dans les lieux dit de convivialité (cafés, hôtels, restaurants, discothèques, casinos) constitue un repère temporel précis dans le mécanisme de durcissement des conditions d'exercice des patrons de bars et autres salles de concerts. Déporter les fumeurs sur les trottoirs devant les bars aura entrainé la naissance de nombreux conflits avec des riverains, souvent excédés du bruit émanant de la rue. Dans de nombreux quartiers festifs de la capitale comme Bastille, la rue Oberkampf ou la rue Jean-Pierre Timbaud, ceux-ci se sont organisés au sein de comité de riverains afin de signifier leur ras le bol.  Au grand dam des patrons d'établissements, la préfecture de police leur donne systématiquement raison et multiplie ainsi les amendes pour tapage nocturne.

A travers, cette pétition, c'est notamment le zèle extrême de la préfecture en matière d'applications des normes que les organisateurs de la vie nocturne cherchent à dénoncer. Les trois normes existantes, L, N et P respectivement appliquées aux bars, salles de concert et discothèques sont très contraignantes, demandent des investissements techniques considérables et sont souvent mal pensées, entrainant des casse-têtes juridiques invraisemblables. La norme N, pour les bars classiques, ne permet pas de faire plus de six concerts par an et la norme L permet de faire des concerts sous condition, mais interdit formellement de danser à l'intérieur. Curieusement, c'est pourtant cette norme qui s'applique à des salles importantes comme l'Olympia ou le Bataclan. La norme P enfin permet de danser entre consommateurs, et s'applique aux grosses discothèques. D'un point de vue légal, il est donc parfaitement interdit de danser pendant un concert, un comble. D'ailleurs, quitte à souligner l'ineptie de ces normes, un DJ - possédant théoriquement le statut d'artiste - n'aurait normalement le droit de se produire que dans des lieux de type L. Ceux-là même où le public n'a légalement pas le droit de danser. Clairement, on nage en plein dans « Kafka au pays des discothèques parisiennes ».

Cercle vicieux et intérêt politique

Pourtant, en dépit son lot de flottement et d'inepties, l'application de la législation est implacable. Les manquements répétés au respect de ces normes, couplés aux plaintes de riverains entrainent généralement à moyen terme des fermetures administratives temporaires, qui provoquent à leur tour un manque à gagner conséquent. Or, l'un des points communs à la majorité des lieux de vie nocturne à Paris est l'absence généralisée de trésorerie. En plus du manque à gagner, une fermeture administrative de huit jours ou quinze jours empêche en toute logique d'économiser l'argent nécessaire à la mise aux normes des locaux, et a tout de la double peine en définitive, puisque la préfecture de police repasse toujours un jour ou l'autre pour constater si les mises aux normes ont bien été effectuées, avec les conséquences qu'on imagine.

Si la survie de la vie nocturne parisienne est liée au double impératif législatif et économique de posséder un lieu aux normes, la question politique doit également être replacée au cœur du débat. Bien que la préfecture possède systématiquement le dernier mot en matière de fermeture d'un lieu, la mairie bénéficie également d'un large pouvoir à l'heure de soutenir les initiatives en danger. Pourtant, celle-ci ne se mêle qu'assez peu de la question de la survie de ces lieux nocturnes. Sa considération, à vrai dire, est souvent tardive, et largement liée à l'intérêt soudain des médias ou de personnalités artistiques influentes. Consciente de ces manquements, le groupe communiste de la Mairie de Paris commence d'ailleurs à écouter avec sérieux les doléances des patrons de bars et autres salles de concert et à plancher sur des solutions pour éviter à des dizaines de tenanciers de se retrouver à la rue à cause d'un vent sécuritaire exacerbé. De manière un peu intéressée aussi, l'occasion est parfaite pour prendre à bras le corps, un problème qui touche notamment les jeunes et pourrait être l'occasion de renouveler en partie une base électorale vieillissante.

Ville dortoir et hyper sécurité.

Paris souffre en fait d'un phénomène sociétal plus global : l'application permanente du principe de précaution au nom du bien être collectif.  A côté de cet aspect hyper-sécuritaire qui entraine des fermetures à la chaine d'établissements nocturnes, le seuil de tolérance des individus face au bruit - que ce soit les fumeurs qui discutent sur le trottoir comme la musique - semblent atteindre des niveaux plus que jamais proches de zéro. La transformation des centres-villes en vitrines commerciales géantes n'est pas non plus en reste. Cette logique, couplée à la spéculation immobilière, provoque ainsi une hausse des loyers commerciaux continue, rendant très compliqué pour les tenanciers de bars, de salles de concerts et de discothèques, l'établissement de structures pérennes, tant les pressions auxquelles ils sont soumis affluent de toutes parts. Eric Labbé, Matthieu Jaussaud et Rémi Bonin, tous trois à l'origine de la pétition «Paris: quand la nuit meurt en silence», comptent bien au cours des jours qui viennent, s'adresser au Ministère de la Culture, à celui de l'intérieur, à la région et à la Mairie de Paris, avec l'espoir non dissimulé d'obtenir des états généraux de la nuit. Parmi leurs revendications, ceux-ci demandent notamment que la législation soit clarifiée, que les autorités participent financièrement aux mises aux normes drastiques qui leur tiennent tant à cœur et que certains quartiers se voient accorder un nouveau statut juridique et soient reconnus comme «festifs». Si la démarche apparaît salvatrice au sein d'un milieu qui nécessite vraiment un second souffle pour empêcher la nuit parisienne de s'éteindre, la crainte que Paris ne devienne une ville dortoir et ne se pose malheureusement que comme le reflet d'un monde qui tend vers l'aseptisation et l'uniformisation demeure très grande. Ne reste qu'à espérer que l'avenir donne tort à ce triste constat.

Loïc H. Rechi

NB: contactée par mail, la préfecture de police de Paris a répondu par un message type stipulant de "bien vouloir attendre un accord définitif du service de la communication avant toute démarche auprès des services ou agents de la préfecture".

Loïc H. Rechi
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Journaliste
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