Culture

Quand les vampires hantent le reggae

Brice Miclet, mis à jour le 31.10.2016 à 17 h 54

Dans le reggae, le vampire est vu comme une créature sortie de l'enfer pour peupler la Terre, et qui doit être chassé, par la musique s'il le faut. Mais il est aussi perçu comme un oppresseur, un système profitant des plus faibles. Grâce à ce double-sens, il symbolise parfaitement la musique jamaïcaine.

Extrait de la pochette Scientist Rids The World Of The Evil Curse Of The Vampires

Extrait de la pochette Scientist Rids The World Of The Evil Curse Of The Vampires

En 1981, le chanteur jamaïcain Scientist, alias Overton Brown, sortait un l'album Scientist Rids The World Of The Evil Curse Of The Vampires. Le 13 juin exactement. Pourtant, la pochette colle parfaitement à l'esprit d'un 31 octobre, jour d'Halloween. On y voit un marais infesté d'une momie avec un couteau, d'un squelette pendu à un arbre, d'une adepte vaudou, de zombies qui fuient devant l'arrivée en hydroglisseur d'une bande de rastas tout sourire, armés d'un gros soundsystem et d'une lampe. Au premier plan du dessin, dessiné par Tony McDermott, un vampire.

Cette image, les amateurs de reggae la connaissent bien, l'album ayant fait date dans l'histoire de la musique jamaïcaine. C'est certainement celle qui symbolise le mieux la récurrence de l'image du vampire dans les musiques issues de l'île.

«Vampire» de Black Uhuru, «Vampire» de Lee Scratch Perry (repris notamment en 2005 par la chanteuse irlandaise Sinéad O'Connor), «Vampire» de The Tribal Seeds, «Chase Vampire» de Sancho, «Vampire (Dracula Version)» de Peter Tosh... On dénombre de nombreux morceaux et albums faisant référence dans leur titre aux suceurs de sang. Sans compter les innombrables mention dans les textes de centaines de chansons du genre.


Dans son livre Vampires' Most Wanted: The Top 10 Book Of Bloodthirsty Biters, Stake-wielding Slayers, and Other Undead Oddities, l'auteure Laura Enright explique à propos de Lee «Scratch» Perry et de son titre «Vampire»:

«Il informe l'auditeur de ce qu'un vrai Rastafari doit faire pour qu'il puisse mieux reconnaître un vampire quand celui-ci veut se faire passer pour un Rasta.»

On touche là au double-sens du vampire. D'un côté son image strict, celle de la croyance en une créature venant hanter les vivants. De l'autre, l'image figurée, celle d'un vivant vil et mesquin, trompant ses semblables pour mieux ponctionner leurs biens, leurs droits.

Vampires, zombies et duppies

Les Rasta les plus croyants voient dans cette créature l'incarnation même de Babylone. Dans le rastafarisme, l'île de la Jamaïque est souvent vue comme une sorte d'enfer sur terre, entouré par les eaux, rendant prisonniers ces habitants installés de force sur ces 11.000 kilomètres carrés. Une prophétie veut que les créatures qui le hantent soient chassées par les soldats de Dieu, et bien des chanteurs rastas se sentent investis d'une mission. Max Romeo qui chante dans «Chase The Devil»: «I'm gonna put on an iron shirt / And chase Satan out of Earth (Je vais me vêtir d'une chemise en acier / Et chasser Satan hors de la Terre)», Scientist qui titre son album de 1981 Scientist Rids The World Of The Evil Curse Of The Vampires (Scientist débarrasse le monde de la malédiction du Diable et des vampires)... Le mysticisme lié aux créatures maléfiques est très fort, et le vampire est souvent loin d'être une simple image.

Certes, le vampire n'a pas grand chose de jamaïcain. Mythe né en Europe, plutôt de l'Est et centrale, puis popularisée en Angleterre, il infeste la culture rasta, la Jamaïque étant une colonie anglaise, indépendante en 1962, et très influencée par la culture anglo-saxonne. Mais on retrouve aussi en Jamaïque plusieurs bribes de mythes importées d'Afrique. Les esprits, les fantômes, n'ont pas attendu l'Angleterre et les vampires pour exister dans les Caraïbes. Par exemple, l'image du duppy, qui signifie «esprit», a elle aussi pris le reggae d'assaut. «Duppy Conqueror» de Bob Marley, «Duppy Gun» de Bunny Wailer, «Duppy Gun-Man» d'Ernie Smith... La masse des créatures qui peuplent le reggae est à l'image de la culture de l'île: anglo-saxonne, africaine, caribéenne.

Passé dans le langage courant

Résultat, l'image du vampire se propage et devient plus générique. Il symbolise plus largement le système, qui pille les ressources du peuple. Être un vampire, c'est être un profiteur. C'est d'ailleurs la manière dont Lee «Scratch» Perry qualifie le célèbre producteur Chris Blackwell (fondateur d'Island Records, producteur de Bob Marley et Jimmy Cliff, artisan de l'explosion du reggae) dans son titre  Judgement In a Babylon» en 1981 :

«Dans son nouveau studio à Compass Point / […] Il m'a proposé un verre de sang frais / Chris Blackwell est un vampire / Tom Hayes, son avocat, est un vampire / Sa secrétaire Denise est une sorcière / Ils croient au culte vaudou et à l'obeah / Chris Blackwell est un vampire / Suçant le sang des sufferers / Il a tué Bob Marley et volé ses royalties / Il a tué Bob Marley / Parce que Bob Marley disait la vérité / […] Chris Blackwell est venu en Jamaïque / Veut signer tous les artistes / Parce qu'il veut contrôler la musique jamaïcaine / Ensuite il peut prendre la musique des Noirs / Et fait la promotion de ses artistes blancs / Mais Javoiah Jah Rastafari dit que ça ne marchera pas / […] Il a donné le cancer à Bob Marley / Il ne pouvait pas trouver la réponse / Il a pris ses richesses / Il a pris sa fortune / Chris Blackwell est un vampire.»


Le vampire est le scrounger, le malin, le pilleur, et ce texte, sorti par Lee Perry peu après le décès de Bob Marley, l'illustre parfaitement. Lee Perry a la réputation d'être totalement dans le mysticisme et beaucoup pourraient croire que le personnage haut en couleur et ses accusations sont un délire de plus. Mais le plus drôle, c'est qu'il n'est pas complètement dans le faux. En effet, dans le livre Lee « Scratch» Perry, People Funny Boy, David Katz revient sur cet épisode:

«Perry a-t-il été trop loin en accusant Chris Blackwell d'être un vampire? Le patron d'Island Records a-t-il vraiment bu du sang de poulet versé dans un verre de rhum à l'ouverture de Compass Point? “En fait, c'est vrai, admit Blackwell en hésitant. Ça fait partie des coutumes en Jamaïque, et je suis Jamaïcain. Quand tu construis un bâtiment, tu dois tuer un poulet et mélanger son sang avec du rhum dans ta bouche, juste un petit peu, et cracher aux quatre coins du bâtiment.”»

Pour ce qui est des autres accusations de vol des royalties de Bob Marley, du fait de profiter du reggae, certains seront d'accord, mais n'oublions pas que sans Chris Blackwell, pas de Bob Marley dans le monde entier.

L'hommage de Major Lazer

Le vampire comme bras armé de l'oppresseur est aussi mentionné très régulièrement par les chanteur de reggae africains. Ainsi, dans le titre «Y'en a marre» de Tiken Jah Fakoly, Yannis Odua, qui assure le featuring, chante: «Faut qu'on arrête de cautionner ça / La vie de nos frères ne compte pas pour cette bande de vampires / Stoppons les guerres gardons la foi / Faya sur tous les chefs d'état qui nous envoient tuer nos brothers.» Ça a le mérite d'être clair.


Même le groupe de producteurs Major Lazer, dont la musique s'inspire très largement des rythmiques jamaïcaines, qu'elles soient reggae, dancehall ou ragga détournent l'image du vampire, en référence à ses influences les plus flagrantes. Sur la pochette du single «Rok The Spot», les vampires côtoient Wonder Woman et Véra Dinkley; sur celle de leur album «Guns Don't Kill People», ils apparaissent au milieu de danseurs, de femmes dénudées, d'enceintes et de palmiers. Comme quoi, les vampires n'ont peut-être pas encore été tous chassés de Babylone.

Brice Miclet
Brice Miclet (38 articles)
Journaliste
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