Culture

Le poète William Blake est devenu une star des enterrements malgré lui

Sophie Gindensperger, mis à jour le 01.11.2016 à 14 h 50

Le peintre et poète romantique se voit attribuer un poème régulièrement utilisé lors des enterrements. Mais l'a-t-il vraiment écrit?

William Blake, portrait | Thomas Philipps via Wikimedia CC License by

William Blake, portrait | Thomas Philipps via Wikimedia CC License by

Réussir à rendre hommage à un être cher lorsque l'on est déjà secoué par son décès n’est pas chose aisée. Alors pour trouver les mots justes à lire à l’église ou au crématorium, les proches vont souvent se tourner vers des recueils de texte de circonstance, proposés par les professionnels, ou ils vont ce que l'on trouve sur internet.

Sur les sites dédiés, ce sont les mêmes auteurs star que l’on retrouve au fil des pages: Victor Hugo, Paul Eluard, Antoine de Saint-Exupéry, ou encore W.H. Auden, sanctifié par le film Quatre mariages et un enterrement. L’un des membres de ce top 10 des enterrements est le poète et peintre pré-romantique britannique William Blake, célèbre notamment pour ses poèmes en prose, Le Mariage du ciel et de l’enfer. Si tout le monde n’est pas familier de son œuvre, la culture populaire y fait régulièrement référence. 

De Johnny Depp à Jim Jarmusch

Ses chants de l'innocence et de l'expérience se retrouvent dans le titre de l’album Song of Innocence publié par U2 en  2014 (mais aussi dans les «Chansons de l’innocence retrouvée» d’Etienne Daho, 2013), tandis que son poème «Le tigre» est régulièrement cité par John le Rouge, le grand méchant dans la série The Mentalist. Dans Dead Man, film de Jim Jarmusch, un vieil indien croit s’adresser au poète réincarné dans Johnny Depp. Mais c’est avec ce texte, Le voilier, sur le passage d’une rive à l’autre qu’il a envahi les bancs des églises et des funérariums :  

«Je suis debout au bord de la plage.

Un voilier passe dans la brise du matin et part vers l'océan. Il est la beauté, il est la vie. Je le regarde jusqu'à ce qu'il disparaisse à l'horizon.

Quelqu'un, à côté de moi, dit “Il est parti“

Parti vers où? De mon regard c'est tout. Son mât est toujours aussi haut, sa coque a toujours la force de porter sa charge humaine. Sa disparition totale de ma vue est en moi, pas en lui.

Et juste à ce moment, d'autres le voient pointer à l'horizon et venir vers eux. Ils s'exclament avec joie et disent “le voilà”... C'est cela la Mort.»

Assez court pour être lu à voix haute, sa simplicité et ses intonations apaisantes en font un choix plutôt sûr pour les familles en deuil. Les sites spécialisés le proposent systématiquement dans leurs compilations, on le trouve aussi bien mis en avant par le crématorium du Père Lachaise que dans le guide des obsèques du Figaro. Dans la presse, on en trouve mention lors d’enterrements de personnalités locales, ici dans la Dépêche du midi ou ici dans l’Est républicain.

Mais qui est l'auteur?

On le trouve même sur des livrets de cantiques de certaines paroisses. «Il m’est déjà arrivé de le lire pour une cérémonie», confirme une maîtresse de cérémonie du crématorium du cimetière Père Lachaise, contactée par téléphone. Mais voilà: dès qu’on essaie de retrouver la source du texte dans sa version anglaise, les doutes sur le véritable auteur de ces lignes commencent à apparaître. Impossible, déjà, de trouver dans quel ouvrage il serait paru. Qui, alors, en serait l’auteur? Si les candidats, connus et moins connus, se bousculent au portillon, personne ne semble au final en avoir la moindre idée.

Les Anglo-saxons, déjà, sont plus enclins à y voir la patte d’Henry Van Dyke, écrivain et poète américain mort en 1933, et qui fut ambassadeur aux Pays-Bas. Dans ses oeuvres, il évoque souvent la religion, le rapport au temps et à la mort. Certains les attribuent plutôt à Victor Hugo, et c’est d’ailleurs sur un site de fans de l’auteur des Misérables que l'on trouve l’une des recherches les plus poussées sur le texte, véritable chasse aux trésors menée sur Internet et dans les bibliothèques.

Parmi les hypothèses évoquées, on trouve par exemple ce livre, Pensées juives sur la mort et le deuil, publié en 2002, où il est attribué à un soldat juif américain et israélien, le Colonel David Marcus, dans la poche duquel il aurait été retrouvé à sa mort, dans la guerre israélo-arabe de 1948. Ce n’est pas tout. On le trouve aussi dans un recueil de 1980 consacré à la mort, You cannot die («On ne meurt pas»), de Margaret Stevens, femme pasteur née en 1920.  D’autres l’ont aussi attribué à Harold Blake Walker, pasteur de la première église presbytérienne de la ville d’Evanston dans l’Illinois de 1947 à 1968, parce qu’il avait l’habitude de lire ce poème à ses paroissiens.

Hugo, Van Dyke ou Blake?

Finalement, la trace la plus lointaine du texte a été retrouvée par John Newmark, un passionné de généalogie qui raconte son obsession à retrouver l’auteur de ces lignes sur son blog.

Après dix ans de recherches, il en a trouvé une version complète dans un numéro du 13 juillet 1904 du Northwestern Christian Advocate, un journal hebdomadaire de l’église épiscopale méthodiste américaine, numérisé en 2012 par Google. Le journal crédite un certain Luther F. Beecher, qui selon ses recherches était un pasteur baptiste de l’État de New York.

Si 1904 élimine certains candidats, cela laisse encore la possibilité à William Blake, mort en 1827, à Henry Van Dyke, mort en 1933, et même à Victor Hugo, mort en 1885, d’avoir écrit ce texte. Dans ce recueil de textes choisis par Charles Brent (1862-1929), qui fut notamment évêque des Philippines pour l’église épiscopale canadienne, le poème est présenté comme anonyme. Et si c’était bien comme ça? Ceux qui trouvent du réconfort dans ce texte n’ont besoin que de ses mots, pas d’une grande plume. 

Sophie Gindensperger
Sophie Gindensperger (13 articles)
Journaliste indépendante, elle a travaillé à arretsurimages.net et à Libération, où elle a notamment cofondé le P'tit Libé.
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