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Oliver Stone réussira-t-il à réhabiliter Snowden aux États-Unis là où tous ont échoué?

Open Road Films

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Depuis trois ans, Edward Snowden et ses soutiens essaient de lui ouvrir la voie vers un retour au pays.

C’est l’histoire d’un traître à l’origine de la plus grande fuite de l’histoire du renseignement américain. Ou alors celle d’un homme qui a tout abandonné pour aider les citoyens de son pays à reprendre le pouvoir sur ses institutions qui ont dépassé toutes les limites.

Cette dernière version, c’est celle défendue par les partisans d’Edward Snowden, depuis plus de trois ans et la révélation de l’ampleur des programmes de surveillance des renseignements américains. Alors que l’été 2013 s’approche, le lanceur d’alerte fuit à Hong-Kong avec des milliers de documents qu’il confie à des journalistes d’investigation. Depuis, deux camps s’affrontent pour savoir si Snowden est un héros ou un traître. Si sa place est au panthéon national ou dans les geôles d'une prison de haute sécurité, quand ce n'est pas au bout d'une corde.

Le réalisateur Oliver Stone, lui, a clairement choisi son camp. Il est l'auteur de Snowden, sorti ce 1er novembre dans les salles françaises: un film intéressant, mais dont l'histoire complexe oblige à quelques raccourcis. Pour ceux qui n'ont pas suivi grand chose à cette affaire, vous apprendrez des tonnes de choses (pas toutes vraies), pour les autres, ce sera sans doute un peu frustrant.

Et, mégasurprise (c’était déjà le cas dès 2013), pour Stone, l’ancien contractuel employé par la NSA a sa place dans la première catégorie. Lors de l’avant-première, Oliver Stone expliquait que Snowden s’inscrivait dans la lignée des héros de ses films, de JFK à Né un 4 Juillet: un héros qui risque tout pour défendre ce qu’il pense être les valeurs de l’Amérique.

«Il est clair qu’il en paie un prix, qu’il est en exil.»

 

Aujourd’hui, Edward Snowden vit en Russie, mais continue ses appels du pied pour revenir dans son pays. Snowden –dont le héros a relu le scénario, et fait même une apparition, rendant tout le film beaucoup plus réel– est la dernière tentative de réhabilitation du lanceur d’alerte auprès du public américain dans une guerre de communication qui dure depuis plus de trois ans déjà. 

9 juin 2013: le monde découvre Ed Snowden

Retour en juin 2013. Quelques jours après les premières révélations de Glenn Greenwald, Laura Poitras et Ewan MacAskill, le monde découvre le visage de l’homme qui leur a fourni certains des secrets les mieux gardés des États-Unis. Dans une interview vidéo, le 9 juin 2013, Edward Snowden, 29 ans, reconnaît être l’homme derrière les scandales révélés ces derniers jours et explique pourquoi il a choisi de ne pas rester anonyme, contrairement à de nombreux autres lanceurs d’alerte.

«Je ne suis pas différent des autres –je n’ai pas de compétences spéciales. Je suis juste un autre gars qui travaille là-bas, jour après jour, et voit ce qui se passe et qui se dit que ce n’est pas à nous de prendre ces décisions, que le public doit décider s’il estime que ces politiques sont justes ou non. Et je suis prêt à défendre leur authenticité en public, et dire que je n’ai rien changé, je n’ai rien modifié à cette histoire. C’est la vérité, c’est ce qu'il se passe, et vous devriez décider si l’on en a besoin ou pas.»

Snowden a soigneusement évalué «chacun des documents que j'ai sortis pour m'assurer qu'ils étaient bien dans l'intérêt du public. Il y a toutes sortes de documents qui auraient eu un impact énorme, mais je ne les ai pas sortis parce mon but n'est pas de heurter les gens. Mon but c'est la transparence».

Lancer un immense débat

Le lanceur d’alerte explique également avoir abandonné sa petite vie tranquille, à Hawaï pour celle d’un homme dont il sait qu’il va être traqué par les services secrets de son pays, voir sa réputation ruinée, et sa vie imploser. Et, il indique que son intérêt n’était pas de faire du mal à son pays:

«Si j’avais voulu faire du mal aux États-Unis, vous auriez pu fermer leur système de surveillance en un après-midi. Et je pense, que ceux qui racontent ça doivent réfléchir à ce qu’ils feraient à la place –vous savez vivre une vie privilégiée, habiter à Hawaï, au paradis, et gagner beaucoup d’argent– qu’est-ce qu’il vous faudrait pour tout laisser derrière vous?»

La ligne de défense de Snowden est claire. Je n’ai pas fait ça contre les États-Unis, mais pour les États-Unis et pour lancer le débat: doit-on accepter ce genre de surveillance généralisée, et que peut-on faire pour l’empêcher? (Ah et n'oubliez pas, je viens d'abandonner une petite vie de rêve pour tout ça.)

Le débat a eu lieu, et des réformes ont officiellement été votées pour limiter les collectes de données (au moins des citoyens américains).

Mais, à l’époque, le débat tourne autour de la personne de Snowden. Après les publications de ses révélations et la divulgation de son nom, le lanceur d’alerte est fréquemment attaqué dans les médias américains, et certains invités d’émissions d’information vont même jusqu’à dire qu’ils pensent que Snowden devrait être pendu. Un officiel du Pentagone affirme qu’il adorerait «lui mettre une balle dans la tête», estimant que Snowden est le plus grand traître de l’histoire américaine.

En juin 2015, Vice évoque l’ampleur des tentatives de Washington pour tenter de décrédibiliser et faire tomber Edward Snowden. On y apprend qu'un «groupe bipartisan de membres du Congrès a sollicité des hauts responsables du Pentagone pour obtenir des détails qu'ils pourraient utiliser pour “nuire à la crédibilité dans la presse et dans l'opinion publique” de l'ancien employé de la NSA». Sa petite amie, Lindsay Mills n’échappe pas aux commentaires dégradants. Des tentatives qui ne sont cependant pas couronnés de succès, note alors l’association de défense des libertés civiles ACLU.

Un rôle minimisé

Dès le début, le rôle d’Edward Snowden au sein des renseignements américains est largement minimisé. Dans les médias, il est vite dépeint comme un «low-level contractor» (contractuel qui a peu d'accès), à qui on a donné accès à des documents pourtant classés secret-défense. Même Barack Obama doit s’exprimer sur le sujet, et le président tente de minimiser au maximum l’importance accordée à Snowden, en assurant, par exemple, que les autorités américaines ne s’embêteront pas à envoyer des jets pour intercepter l’avion dans lequel pourrait se trouver un «hacker de 29 ans», faisant écho aux risques de fuite de Snowden vers l’Équateur.

Mais si Obama reste assez distant avec Edward Snowden, son administration passe vite à l’attaque, et l’inculpe de plusieurs accusations sous l’Espionage Act. Il faut dire que l’administration Obama n’est pas forcément très bienveillante avec les lanceurs d’alerte, et Snowden sait quasiment immédiatement que son retour aux États-Unis sera (très) compliqué. Sa longue quête pour sa réhabilitation commence alors.

Relayer inlassablement le même discours

Il fait plusieurs apparitions: à la télé allemande, ou encore lors d’une conférence TED, où, alors qu’on lui rappelle que plusieurs personnes dans le monde du renseignement le veulent mort, il continue de développer son discours, le même depuis le début:

«J'ai expliqué encore et encore et encore que je m'endors chaque matin en me demandant ce que je peux faire pour le peuple américain. Je ne veux pas nuire à mon gouvernement. Je veux aider mon gouvernement, mais le fait qu'il soit disposé à ignorer complètement la procédure régulière, qu'il soit prêt à déclarer la culpabilité sans tenir un procès, voilà les choses contre lesquelles nous devons nous battre en tant que société, et dire que ce n'est pas convenable.»

Le tout en assurant qu’il serait très heureux de pouvoir rentrer chez lui, mais qu'il refuserait de revenir s’il devait compromettre ses idéaux, renforçant un peu plus son rôle de héros maudit:

«Mais en même temps, le gouvernement a laissé entendre qu'il veut une sorte d'accord, qu'il veut que je compromette les journalistes avec lesquels je travaille, pour revenir, et je veux dire clairement que je n'ai pas fait tout ça pour être en sécurité. J'ai fait tout ça pour faire ce qui est juste, et je ne vais pas arrêter de travailler pour l'intérêt public, simplement pour en profiter personnellement.»

L'adresse au peuple américain

Quelques semaines plus tard, en mai 2014, c’est la chaîne de télévision NBC qui l’interviewe longuement. Pour la première fois depuis les révélations, Edward Snowden peut s’adresser directement au peuple américain qui le connaît encore très mal, (ce qui est toujours le cas, aujourd'hui, rappelle Oliver Stone, qui explique que les Américains ne font pas forcément la différence entre Edward Snowden, et Chelsea Manning) et à toute une partie de la population qui n'a pas forcément cherché à en savoir plus sur lui.

Il explique notamment qu’il n’a jamais souhaité se retrouver en Russie, que c’est un concours de circonstance malheureux qui l’oblige à y vivre. Par ailleurs, il assure ne pas collaborer avec le gouvernement russe, puisqu’il a abandonné tous les documents avant de quitter Hong-Kong. Il y détaille également qu’il avait essayé d’avertir sa hiérarchie que quelque chose d’anormal se passait.

Il en profite par ailleurs pour critiquer légèrement le gouvernement russe. Il faut dire que la question sur son ménagement du gouvernement de Vladimir Poutine (voire de son allégeance) revient d’ailleurs régulièrement sur le tapis, au grand dam de ses défenseurs les plus ardus, comme le journaliste Glenn Greenwald.

Snowden a besoin d’assurer le public américain qu’il n’était pas un espion à la solde du gouvernement russe (ou chinois, comme certains l'écrivaient au début), de le rassurer sur ses intentions, pour pouvoir s’ouvrir la possibilité –un jour– d’un retour aux États-Unis avec le soutien de l’opinion publique.

Quand Brian Williams lui demande pourquoi il ne rentre pas aux États-Unis pour répondre de ses actes, Snowden reconnaît que c’est une question légitime, et déroule son argumentaire:

«Les inculpations auxquelles je fais face ne sont pas normales. Elles sont extraordinaires. [...] L’Espionnage Act ne permet à aucune personne inculpée de se défendre publiquement. Il est impossible d’argumenter à partir de tous les documents qui existent en votre faveur parce qu’ils peuvent être classifiés –et ce même s’ils sont exculpatoires. Quand les gens me demandent pourquoi je ne rentre pas, il faut comprendre que ce système ne permet pas un procès juste.»

Envie de rentrer à la maison

Pour lui, cela n’a jamais été question d’envie. Bien sûr s’il le pouvait, explique-t-il, il le ferait. Sa maison lui manque, ses collègues, et son travail aussi.

«Aucun Américain ne devrait être empêché de rentrer chez lui, ou de voyager sans avoir l’impression de perdre quelque chose. J’ai peut-être perdu la possibilité de voyager, mais quand je pose ma tête sur l’oreiller le soir, je sais que j’ai pris les bonnes décisions, même quand c’était une décision difficile à prendre.»

Deux mois plus tard, il rappelle une nouvelle fois qu’en cas de retour aux États-Unis, il ferait face à un système judiciaire injuste. Quant aux accusations sur le fait d’être un double-agent, il souligne que si le gouvernement américain n’avait ne serait-ce qu’un début de preuve, elle finirait dans le New York Times dans les heures qui suivent.

Mais la plus grosse sortie médiatique de Snowden a lieu dans Wired, en août 2014, dans un portrait confession. Snowden raconte tout ou presque et montre son amour à son pays en posant un drapeau américain dans les bras.

Le Monde retient alors que «cette interview est aussi l'occasion pour Edward Snowden de conforter sa posture de patriote contraint à la désobéissance pour sauvegarder les libertés». Snowden exprime, une nouvelle fois, sa volonté de rentrer aux États-Unis, mais à condition d’un procès juste.

«J'ai dit au gouvernement que je me porterais volontaire pour de la prison, à partir du moment où c'est pour une bonne raison.»

Le lanceur d'alerte s’y présente comme un employé très doué, qui a laissé des «miettes de pain» numériques pour que la NSA sache ce avec quoi il est parti, ce qui à son grand regret n’a pas si bien marché:

«Ce long entretien accordé à Wired donne l'image d'un Edward Snowden plus doué et intelligent que les services de renseignement de son pays, souligne Le Monde. Il explique d'ailleurs y avoir occupé des postes à responsabilité, loin de l'image du vulgaire analyste véhiculée au début par divers membres de l'administration américaine».

 

Rendre les révélations accessibles à tous

Dans CitizenFour, sorti quelques semaines plus tard, Edward Snowden en remet une couche sur les raisons qui l’ont motivé, et notamment le fait que contrairement aux débuts d’internet, les gens se sachant surveillés, et souhaitant éviter de finir sur des «listes», préfèrent se retenir d’écrire ou d’exprimer certaines choses.

«Je suis plus prêt à risquer la prison ou n’importe quelle autre issue négative que la réduction de ma liberté intellectuelle et celle de ceux autour de moi. Cela ne veut pas dire que je me sacrifie parce que je me sens bien à l’idée de pouvoir contribuer au bien-être des autres.»

Ce terme est également largement abordé dans le film d’Oliver Stone, où Edward Snowden semble être écrasé par le poids de toutes ses découvertes sur les programmes de surveillance mis en place par les services de renseignement américain. Un poids qu'il ne peut partager avec personne, pas même sa petite amie.

Depuis, Edward Snowden multiplie les interventions lors de festivals, de conférences, et donne des cours pratiques à John Oliver ou Shane Smith, le fondateur de Vice.

 

Il devient une référence. Chacune de ses prises de parole est respectée, suivie et relayée. Et en participant à de telles émissions, il éduque un public plus large que celui plus généralement intéressé par celui des questions de surveillance. Comment mieux parler que de la surveillance gouvernementale qu’en évoquant vos «dick pics»?

 

Et petit à petit, ce travail commence à payer, même si pour l'instant, l'image de Snowden est bien plus positive à l'étranger que dans son pays natal où seules 33% des personnes interrogées dans un sondage en août 2015 souhaitent qu'il soit gracié.

Mais sur le plan politique, l'échiquier a un peu changé depuis 2013. L'ancien procureur général, Eric Holder, en place lors des révélations, les voit désormais comme un «service public», même s'il ajoute que les moyens employés étaient «inappropriés et illégaux».

Lors des primaires démocrates, si la plupart des candidats (dont Hillary Clinton) estiment que Snowden doit effectivement être jugé pour ses actes, Bernie Sanders met en avant le fait qu’il a éduqué le public américain sur certaines questions, et qu’il faudra prendre ceci en question quand il sera jugé.

La candidate verte, Jill Stein, assure, quant à elle, qu'elle fera de Snowden un des membres de son cabinet présidentiel, si jamais elle venait être élue le 8 novembre prochain.

Sa dernière campagne

À la sortie de Snowden, aux États-Unis, le 16 septembre, le lanceur d’alerte et son équipe légale en profitent pour lancer leur campagne pour que Barack Obama le gracie. Parmi les premiers signataires, on trouve des associations de défense des droits civiques, mais aussi des personnalités de l’internet comme le fondateur de Wikipedia, Jimmy Wales, Lawrence Lessig, l’un des hommes derrière la création des Creative Commons, mais aussi le co-fondateur d’Apple, Steve Wozniak.

Interrogé à ce sujet, Snowden se disait «touché par les nombreux soutiens», rappelant au passage au public que tout ça n’était pas que pour lui, comme s’il souhaitait montrer une nouvelle fois que sa personne n’était pas vraiment le sujet ici. «C’est à propos de nous, de notre droit à faire dissidence, à propos du type de pays que nous voulons avoir», expliquait-il avant de ressortir une nouvelle fois le couplet sur son amour des États-Unis et du peuple américain.

«J’aime mon pays. J’aime ma famille. Je ne sais pas ce qui va se passer ensuite. Je ne sais pas à quoi demain ressemblera. Mais je suis heureux d’avoir pris les décisions que j’ai prises.

Dans la foulée, Bernie Sanders, Daniel Ellsberg (derrière la fuite des Pentagon Papers, sur la guerre du Vietnam en 1971) et de nombreuses autres personnalités publiques appellent le président américain à se montrer clément.

Reste que ce n’est pas encore vraiment du goût de tout le monde. À titre d’exemple, le board du Washington Post réagit pour demander à ce qu’Edward Snowden ne soit pas gracié. Une décision assez ironique quand on sait que le quotidien américain a publié une partie des documents avec lesquels est parti le lanceur d’alerte, et que le Post a reçu un prix Pulitzer (avec le Guardian) pour sa couverture du scandale.

Oliver Stone, lui n’a pas caché son avis. Le réalisateur du film sur le lanceur d’alerte estime qu’il devrait être gracié par le président américain. Son film (qui a également été critiqué sur Slate.com sur de nombreux points) en atteste. Il rappelle que celui qui vit aujourd'hui en Russie a tout d'abord fait son service militaire et espérer servir dans les opérations spéciales, avant qu'une sale blessure ne ruine ses espoirs. Elle le présente comme un homme qui sert son pays avant tout et surtout avant lui-même.

Et vu le rôle qu'Edward Snowden a joué dedans, nul doute qu'il espère que le film apportera sa pierre à l’édifice. Au fond, le lanceur d'alerte n’a plus vraiment grand chose à perdre.

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