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Pour comprendre Trump, il faut revoir «Citizen Kane»

Orson Welles dans «Citizen Kane».

Orson Welles dans «Citizen Kane».

Le chef-d'œuvre d'Orson Welles est le film préféré du candidat républicain. Mais en a-t-il bien saisi toutes les implications?

OUVERTURE AU NOIR – TRUMP TOWER

 

Un travelling vertical balaie le gratte-ciel de bas en haut. La caméra pénètre, par une fenêtre, dans le bureau d'un Donald Trump très vieilli. Tenant à la main les résultats de la présidentielle 2016, il s'effondre en lâchant un seul mot, sa bouche filmée en gros plan: «SAD!».

D'outre-tombe, Donald Trump serait sans doute flatté que son futur biopic commence par ce genre de scène imitant le prologue de son film préféré: Citizen Kane. Le milliardaire a fait part à de nombreuses reprises de son goût pour le premier long métrage d'Orson Welles, élu à plusieurs reprises meilleur film de tous les temps par un panel de critiques. On ne parle pas là d'un titre lâché pour faire cinéphile en pleine campagne présidentielle, mais d'une affection durable pour le cinéaste et sa vision «captivante» et «énigmatique» du pouvoir. Dès 2005, Trump en faisait part à un de ses biographes, dans des termes peu châtiés qui ont déclenché le courroux de la famille Welles:

«J'adorais Orson Welles. Il était complètement paumé. Un véritable chantier. Mais songez à ses femmes. Songez à ses réussites. Il était cet immense génie qui n'a jamais réussi passé 26 ans. Il est devenu totalement impossible. Il pensait que tout le monde était un crétin, était ceci, était cela; quand on lui donnait un budget, il le multipliait par vingt et détruisait tout.»

«Citizen Trump»

Si Trump aime autant Citizen Kane, c'est bien sûr parce qu'il s'est reconnu dans son héros Charles Foster Kane, et qu'on l'y a reconnu. Dès septembre 1987, alors que couraient déjà des rumeurs sur une candidature à la présidentielle, Newsweek publiait une longue enquête titrée «Citizen Trump» où l'on pouvait lire que «aux yeux de ses ennemis –et il en a en abondance–, son flirt avec la politique confirme leurs pires soupçons: ils le voient comme un Citizen Kane qui aurait traversé l'écran, un tycoon arrogant dont l'ambition insatiable le pousse à convoiter le pouvoir politique».

Le personnage de milliardaire imaginé par Welles était nourri de plusieurs personnalités réelles, dont le magnat de la presse William Randolph Hearst, qui représenta quatre ans New York au Congrès et échoua, en 1904, à obtenir l'investiture du Parti démocrate pour la présidentielle. Hurst a inspiré Kane, et Trump ressemble à Hurst: «Ils sont tous les deux des outsiders, qui cherchent à se faire élire à travers des partis établis, expliquait récemment le spécialiste des médias W. Joseph Campbell. Ils affirment parler au nom d'une classe laborieuse défavorisée ou négligée. [...] Ils sont tous les deux décrits comme inaptes aux hautes fonctions politiques et ils inspirent des critiques véhémentes.»

Pas étonnant, donc, que les parallèles sautent aux yeux à la revision de Citizen Kane, et notamment de la fausse bande d'actualités qui ouvre le film, «News on the March»: «Voici un homme qui aurait pu être président. Qui a été plus aimé, haï et a fait parler de lui que n'importe qui de notre époque.»

Trump comme Kane ne sont pas partis de zéro, mais sont des héritiers. Kane est connu pour ses journaux, mais possède aussi «des épiceries, des fabriques de papiers, des complexes immobiliers, des usines, des forêts, des paquebots», tout comme Trump a apposé son nom sur une grande variété de produits. Kane affirme qu'il «est, a été et ne sera qu'une chose: un Américain», tout comme Trump n'a que ce mot à la bouche. S'agissant des personnalités publiques, Kane commence souvent par «dénoncer», puis par «soutenir», comme Trump avec Hillary Clinton. «Peu de vies privées auront été autant publiques» que celle de Kane, comme celle de Trump. Et entre la Trump Tower et le complexe immobilier de Mar el-Lago, le candidat républicain a ses propres Xanadu.

Poursuites et scrutin truqué

Un des ses biographes a raconté que, un jour qu'il regardait Boulevard du crépuscule dans son avion, Donald Trump s'était penché sur son épaule pendant un monologue de Norma Desmond («Ces idiots de producteurs! Ces imbéciles! [...] Ont-ils oublié à quoi ressemble une vedette? Je vais leur montrer. Je vais revenir au sommet!») et lui avait lancé: «Scène incroyable, n'est-ce pas?» C'est cette même volonté d'acier qui fascine Trump dans le personnage de Kane: il n'y voit pas seulement une fortune, mais quelqu'un qui rêve de plier le monde à sa vision («Les gens penseront ce que je leur dis de penser») et à la conviction qu'il est le meilleur.

Et si les urnes disent l'inverse, c'est que l'adversaire est un escroc et un tricheur. Une séquence de Citizen Kane a ainsi acquis un statut prophétique dans la campagne actuelle, à pile un siècle d'écart. En 1916, Charles Foster Kane se présente, en candidat indépendant, au poste de gouverneur de New York, et lance à propos de son adversaire:

«Tous les sondages indépendants montrent que je serai élu. [...] Mon premier acte officiel en tant que gouverneur de l'État sera de nommer un procureur spécial pour mener les poursuites, l'inculpation et la condamnation du boss Jim W. Gettys.»


Mais une semaine avant l'élection, son rival obtient des preuves de ses infidélités conjugale et les fait fuiter à la presse. Le soir du scrutin, la rédaction du journal de Kane, le New York Inquirer, est obligée d'abandonner la une qu'elle avait prévue, «KANE ÉLU», pour une autre, «KANE BATTU. FRAUDE ÉLECTORALE!» –comme quand le candidat Trump dénonce à l'avance un scrutin truqué.

La soirée électorale de Citizen Kane.

«Trouvez-vous une femme différente»

Dans ces passages, Welles montre clairement la vision paranoïaque et manichéenne de son personnage. Trump l'a-t-il saisie? Rien n'est moins sûr. En 2002, le candidat a accordé une fascinante interview sur le film au documentariste Errol Morris, qui voulait, pour un projet resté inachevé, faire parler différentes personnalités de leur film préféré. La chute laisse pantois:

«Si vous pouviez donner un conseil à Charles Foster Kane, que lui diriez-vous?
–Trouvez-vous une femme différente.»


Quand on l'interroge sur la chute de Kane après son divorce avec sa deuxième épouse, Trump explique que:

«Citizen Kane est un film sur le fait d'accumuler des choses et à la fin de ce processus, vous voyez ce qui se passe et ce n'est pas forcément totalement positif. Kane apprend que la richesse n'est pas tout car il l'a, mais il n'a pas le bonheur. [...] Dans la vraie vie je pense que, en fait, la richesse vous isole des vrais gens. [...] Il y a une grande ascension dans Citizen Kane et un modeste déclin, pas financier mais personnel, mais un déclin quand même.»

Kane vu par Jedediah Leland (Joseph Cotten)

C'est évidemment vrai, mais Trump passe à côté d'une autre signification du film, qui va au-delà du simple dicton «L'argent ne fait pas le bonheur»: ce n'est pas tant sa fortune qui a isolé Kane que son orgueil, y compris son obsession à vouloir faire le bonheur des autres malgré eux. Comme quand il construit un opéra et force son épouse, chanteuse médiocre, à s'y produire, ou comme quand il s'improvise champion des travailleurs, s'attirant une réplique de son employé Jedediah Leland, qui lui explique qu'avec des syndicats, ceux-ci n'ont pas besoin de lui (le film est sorti pendant la présidence de Franklin D. Roosevelt, dont Welles était un admirateur).

«D'une certaine façon, il s'identifie clairement à Kane. Kane est Trump. Et ce n'est pas le genre de parallèle que je voudrais faire si j'étais lui, expliquait récemment Errol Morris. Vous voyez, un mégalomane amoureux du pouvoir et écrasant tout sur son passage, incapable d'avoir des amis, incapable de trouver l'amour?»

Quel est son «Rosebud»?

Dans son interview, Morris interroge Trump sur le sens de «Rosebud», le mot mystérieux proféré par Kane avant d'expirer, dont on apprend au dernier plan qu'il s'agit du nom de la luge avec laquelle il jouait, enfant, quand son tuteur est venu le chercher dans le Colorado pour l'installer dans la richesse à New York. «Je pense que sa signification est de ramener une figure assez triste et solitaire à son enfance», répond le milliardaire.

Quel est le «Rosebud» de Trump? Certains, en plaisantant, ont dit qu'il s'agissait de la défaite de son émission «The Apprentice» aux Emmy Awards, dont il semble ne pas bien s'être remis plus d'une décennie plus tard. En septembre 2015, l'essayiste Arthur Goldwag avançait une piste plus romanesque, et plus wellesienne. En 1964, Trump, tout juste majeur, avait assisté, avec son père, à l'inauguration du pont Verrazano-Narrows, qui relie Brooklyn à Staten Island, et s'était étonné de ce que les élus figurent au premier rang et l'ingénieur responsable du pont à l'écart. De là serait née sa conviction qu'il faut se faire respecter et apposer son nom partout. «Citizen Trump» était né.

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