Culture

Comment «The Walking Dead» m’aide à m’endormir

Thomas Andrei, mis à jour le 17.12.2016 à 12 h 28

La série de zombies a livré sa septième saison. Comme beaucoup d'autres gens, je vais enfin mieux dormir.

© AMC Film Holdings LLC.

© AMC Film Holdings LLC.

Je n’arrive pas à dormir. Alors pour m’aider, je visualise des scènes réconfortantes. Comme une tablée parfaite, unissant mes proches autour d’un bon repas, par exemple. Mais j’ai encore mieux: je m’imagine parfois dans un monde où le règne de l’homme a pris fin, laissant place à celui des morts vivants.

C’est puéril je sais, mais me voilà dans The Walking Dead. Sans que l’on sache pourquoi ni comment, une épidémie a transformé la majorité de la population mondiale en zombies avides de chair humaine. Il suffit d’être mordu ou griffé pour devenir l’un deux. Le seul moyen de les stopper? Une balle, un coup de hache ou de batte pour faire exploser leur cervelle en décomposition. Alors, bien au chaud sous la couette,  je me représente une flopée d’armes automatiques, juste au pied de mon lit. Il y a des munitions. Je souris, je baille.

Rick Grimes, au calme.  Photo Frank Ockenfels 3/AMC -  © AMC FIlm Holdings LLC.

Depuis que je regarde cette série adaptée du comics du même nom, il n’y a pas que dans mon lit que j’y pense. Car comme le héros Rick Grimes, ancien shérif à la tête d’une faction de survivants dans la série, pas question que je me laisse croquer. Alors, pour survivre, je me barricade. Où que je sois. À la première visite de mon appartement, j’ai relevé la solidité de la grille placée devant la porte d’entrée. Les walkers pourraient passer leurs bras, mais pas plus. Autre bon point: le salon donne sur le jardin des voisins. On pourrait y faire pousser assez de légumes pour tenir. À l’extérieur, le quartier, à l’écart du centre-ville, n’est pas surpeuplé. En face de chez moi, un petit parc est clôturé par des grilles à pointes. Mon oeil avisé a noté qu’il suffit de les aiguiser pour que les zombies s’y empalent. Aux extrémités, on monterait des palissades entre grillage et maisons pour bloquer l’accès. De l’autre côté, plusieurs voitures recouvertes de branches seraient stationnées pour assurer des missions de ravitaillement. Ce n’est pas la ville refuge d’ Alexandria de la série, mais c’est déjà pas mal. Puis ça attirera probablement moins de jalousies.

Une fois rassuré côté zombies, reste à gérer les humains. Car la série nous fait comprendre dès la saison 3  que les pires ennemis de Rick et sa bande, ce sont les autres tribus de survivants. Il faudra donc réfléchir à placer des pièges, mais surtout un système d’alarme, monté avec une série de cloches pour prévenir de l’arrivée d’un quelconque envahisseur. Au dernier étage des immeubles de la rue, des snipers pourront se relayer jour et nuit.

Je me repasse tout ça en boucle, et, satisfait, je m’endors.

Pistolets sous l'oreiller

Comme on aime particulièrement son lit douillet lors d’un orage, on peut donc se plaire à imaginer sa chambre comme un oasis de confort et de sécurité dans l’enfer du monde de la série. Et je ne suis pas tout seul à le faire.

Sur un post du populaire forum américian Reddit sur cette question, un certain Rakim_Allah777 révèle:

«À chaque fois que je vais me promener, j’évalue les défenses de chaque maison que je croise. J’essaie de trouver la meilleure et des moyens de fortifier les autres.»

Lorsqu’on lui demande s’il se sent «plus en sécurité, heureux et en paix» une fois les demeures mentalement fortifiées il répond: «Évidemment…»

Un autre élément agit comme un anxiolytique sur le spectateur: l’esprit de groupe. Alors qu’il est rare de connaître ses voisins dans nos sociétés urbaines, le groupe de Rick est, lui, soudé au maximum. Comme dans le temps, la petite communauté devient une grande famille, concentrée sur le même terrain. En tant que spectateur, on se sent choyé, protégé, et c’est ce paramètre-là qui est le plus séduisant. Qui fait que l’on aime penser à la série dans un moment de vulnérabilité. Une dimension qui séduit particulièrement Paola, 22 ans. Dans son imagination, c’est tout un petit village corse qui est changé en refuge.

«Admettons qu'il y ait une menace de laquelle on doive se protéger de façon communautaire, j’irais à Erbahjolu, assure fermement la jeune étudiante. D'abord parce qu'une communauté réelle y existe déjà, ensuite parce que ce n'est en contact direct avec rien. Il n'y a que trois routes pour y accéder, dont deux qui débouchent sur une même entrée. Je construirais un mur autour d'une grande partie du village.» Plus que fendre des crânes, c’est l’idée d’un société autogérée qui la séduit. «J'aime me dire qu'au lieu d'avoir un métier stupide mon but pourrait être d'assurer la survie de ma communauté, qu'au lieu de gagner des sous pour acheter ce dont on a besoin, il faudrait le produire.»

Nous sommes tous plus vulnérables pendant le sommeil. C’est dans notre nature de construire des murs, consciemment ou non, avant de dormir

John Horgan, Professeur de psychologie à la Georgia State University

Professeur de psychologie à la Georgia State University John Horgan est également un fan de la première heure de The Walking Dead. Pour lui, mon rituel d’endormissement n’est pas si étrange: «Nous sommes tous plus vulnérables pendant le sommeil. C’est dans notre nature de construire des murs, consciemment ou non, avant de dormir. Certains ont des rituels, comme la prière. Certains se collent à l’être aimé, d’autres dorment avec leurs téléphones allumés ou avec un flingue sous l’oreiller.»

Un pistolet, ou plus original. Comme pour Rakim_Allah777, qui utilise «des mines antipersonnel silencieuses» dans sa fortification mentale. Si le détail prête à sourire, cette propension à considérer une arme comme un doudou est forcément un peu malsaine. Pas vraiment enthousiaste à l’idée d’avoir une machine gun à la maison dans la vie réelle, je ne peux m’empêcher de  trouver le concept rassurant dans le cadre de ce rituel de coucher. Également expert en psychologie du terrorisme, John Horgan considère que le phénomène peut être rattaché à la montée de l’obsession des questions sécuritaires au sein de notre société:

«Ce que la série saisit avec tant d’efficacité c’est la menace posée par les walkers et les factions d’humains. Le show sert de rappel constant contre la complaisance. Lorsque le groupe baisse sa garde, d’horribles choses arrivent.»

Un autre Redditer, BransonBombshell explique lui aussi avoir «sécurisé beaucoup d’endroits contre les walkers», particulièrement son domicile et son lieu de travail. Il assure plus loin qu’il ne s’agit que d’un «passe-temps», assurant qu’une zombie apocalypse est «tout en bas» dans sa liste de peurs.

Zombies et terrorisme

Qu’est-ce qui est plus haut sur cette liste? Le terrorisme arriverait deuxième dans le classement des principales peurs des Américains en 2016, selon une étude de la Chapman University. Même constat en France, d’après l’Observatoire national de la délinquance.

Peut-être que l’impact de la série sur ses spectateurs est liée à une certaine résonnance de l’actualité. Certes, peu d'individus vivent la menace terroriste comme les héros de The walking dead réagissent face aux zombies. Si seuls les plus angoissés évitent transports et lieux trop fréquentés, les Etats sont eux contraints à faire preuve d’une vigilance sans relâche. «Ce que la série nous rappelle c’est que la sécurité totale n’existe pas, poursuit Horgan. Que ce soit dans la série ou avec le terrorisme, la mort peut venir à n’importe quel moment et tout le monde peut-être tué simplement en étant au mauvais endroit au mauvais moment.»

Ce que la série nous rappelle c’est que la sécurité totale n’existe pas

John Horgan, Professeur de psychologie à la Georgia State University

Horgan voit même une corrélation entre le storytelling de la série  et celui du terrorisme fait par «les politiques et les media dépourvus d’esprit critique». Il explique:

«La peur du terrorisme est totalement disproportionnée, quand on la compare avec la probabilité d’en être victime. Mais les politiciens manipulent la menace en la faisant gonfler. Comme «The Walking Dead» manipule les angoisses de ses fans.»

L’universitaire enchaîne: «Cela va avec un certain récit de la sécurité nationale qui pose le terrorisme comme une question existentielle. On ne pourrait y répondre qu’en se barricadant, pour garder la menace à distance.» Une rhétorique utilisée aux États-Unis, mais également en Europe, où les partis populistes tournent par exemple la crise des réfugiés en une calamité dont il faut se protéger. Notamment en construisant des murs, à Calais ou en Hongrie, comme dans la série qui ne trouve pas meilleure planque qu’une prison. Pourtant, comme on ne peut être à l’abri total des morts vivants et de la cruauté humaine, John Horgan relève: «Tout le monde sait qu’on ne peut être totalement à l’abri du terrorisme.» Mais à l’inverse du danger réel, The Walking Dead est une fiction. Et pouvoir la maîtriser, avant d’aller se coucher, est forcément rassurant.

Thomas Andrei
Thomas Andrei (4 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte