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Écrire un best-seller n'est pas qu'un jeu de hasard. En voici les cinq règles d'or

Il y a différentes manières d’apprécier sa carrière littéraire: certains écrivent pour la postérité tandis que d’autres pondent des best-sellers. La première option résultant souvent d’un échec à la seconde. Mais ne désespérez pas: un livre, «The Best-seller code», vous donne les clés du roman à succès.

The Bestseller Code, anatomy of a blockbuster novel est le résultat d’un travail de longue haleine. 20.000 livres, un millier d’ordinateurs et cinq ans de recherche: l’algorithme développé par Jodie Archer, éditrice (Penguin, Apple…), et Matthew L. Jockers, chercheur à l’université du Nebraska-Lincoln, impressionne d’abord par la somme des informations traitées.

Et les résultats sont sans appel: le best-seller obéit à des codes précis. Ce n’est pas la première fois que l’on tente de disséquer une intrigue réussie. Depuis que l'université s'intéresse aux romans populaires, la question revient sans cesse. Avec une certitude: il y a comme un moule, qui permet de produire «du nouveau, autant que du semblable» (Anne-Marie Thiesse). La nouveauté réside ici dans le traitement massif de données et leur analyse. Jusqu’à dégager un modèle prédictif.

 

Best-seller: une lecture frénétique

Séduire des millions de lecteurs ne relève en rien du hasard. Leur algorithme s’avère fiable à 80% En scannant un livre, il peut détecter de manière très précise s’il a ou non une chance d’intégrer la célèbre liste du New York Times

Un best-seller se caractérise toujours par un besoin irrépressible de savoir ce qui va se passer. On tourne les pages, vite, très vite. À l’inverse, un livre que l’on laisse de côté, que l’on reprend sans grande conviction, que l’on trouve ardu, a peu de chances de se vendre. Il ne s’agit pas de qualité littéraire ici, mais de la capacité à susciter une lecture frénétique.

Les cinq clefs du succès littéraire

Quels en sont les ressorts? Les auteurs en ont identifié cinq.

1. Le choix de trois ou quatre thèmes prédominants, occupant au moins un tiers du livre. D’autres thèmes sont bienvenus, pour donner plus de saveur au récit. Mais s’en tenir à quelques thèmes principaux est essentiel. Inutile de se disperser.

2. Parmi ces thèmes, celui de l’intime, de la chaleur humaine, de l’empathie, est le plus important. D’autres, vie domestique, enfants, nouvelles technologies, mariage, mort «et même impôts. Vraiment.» Une scène de petit-déjeuner sera toujours plus efficace qu'une autre avec des serpents ou une grotte. «People love to read about work. God knows why but they do», aime à dire Stephen King. 

3. Le rythme est un facteur essentiel. Dans la trinité classique: exposition/conflit/ résolution du conflit, l’auteur de best-sellers doit savoir susciter des émotions, mais surtout les alterner. espoir –déception– espoir–déception… 50 Shades of Grey ou Da Vinci Code sont des exemples parfaits de cette succession de creux et de bosses émotifs qui rythment un récit haletant.

4. Oubliez les formules alambiquées et les mots rares. Le lecteur préfère le langage de tous les jours. Exemples (en langue anglaise): mieux écrivez plutôt «I’d» que «I would» et «you’re» passera mieux que «you are». Sachez qu'un mot aussi banal que «thing» revient six fois plus souvent dans un best-seller que dans un autre livre... Faire des études de lettres est sans doute une bonne idée à condition de les compléter par un passage dans le journalisme ou la pub. Vous y apprendrez les titres ou les formules qui font mouche. C'est-à-dire à parler à des millions de personnes.

5. Enfin, les personnages doivent être, comment dire, actifs. Les auteurs ont constaté que des verbes comme «grab, do, think, ask, look, hold, love…» revenaient très fréquemment dans les best-sellers. Dans les livres qui se vendent peu, on trouve des verbes plutôt passifs: «need, want, miss…» Bref, vos personnages doivent agir et non pas subir. «Je pense, donc je suis» (j'agis) est plus attractif que «je souhaite donc j'attends».

[Parenthèse made in France: le livre omet un sixième ingrédient, que ses auteurs méconnaissent parce qu’ils sont tombés dedans étant petits. Écrire en anglais est un atout majeur pour toucher un public mondial.]

Oubliez les «!», privilégiez les «?»

À cela s’ajoutent de multiples observations. La ponctuation joue un rôle. Écrire sereinement «Je t’aime.» sera plus efficace que l’arrogant «Je t’aime!» Il n’y a rien de plus ennuyeux qu’un abus de points d’exclamation. En revanche, ne vous interdisez pas les points d’interrogation. «Les best-sellers aiment poser des questions.» 

Des détails, pensez-vous. Oui, mais il s'agit de l'ADN du best-seller, son empreinte digitale, assurent les auteurs. Et chaque détail «compte dans une empreinte digitale.» C'est pourquoi ils ont dressé une liste des 491 mots les plus fréquents, par exemple. Y figure «okay». Et «faire». Un détail? Certains y verront confirmation de la pauvreté littéraire des best-sellers, les autres leur capacité à parler à tous. 

Et si vous doutez encore, regardez le graphique ci-après.

Il décrit la fréquence avec laquelle on retrouve le mot «très» et l'intensité du thème de l'intime dans une vingtaine de livres. La distinction entre best-sellers et autres romans est frappante. Ce n'est qu'un exemple parmi d'autres de cette alchimie spécifique aux livres que plébiscitent les lecteurs.

Le cul ne fait pas vendre

Et là, le lecteur se gratte la tête, incrédule. Des mots anodins? Des déjeuners en famille? Pas de sexe? Mais le cul fait vendre, pourtant! Eh bien, non. Le sexe est un ingrédient parmi d’autres mais en faire le thème principal est rarement payant. Car l’algorithme est formel: dans les 20.000 titres étudiés, le sexe représente 0,001% des thèmes abordés. Autant dire rien. «Un livre avec du sexe à chaque chapitre» est moins susceptible de se vendre… C’est en fait un marché de niche.

Mais euh… et 50 Shades of Grey? Une anomalie? Non, mais une exception. Jodie Archer et Matthew L. Jockers estiment que le succès du livre vient d’abord d’une savante gestion du rythme, avec une fin inattendue.

Pas de happy end. Résultat: tout le monde s’est précipité pour acheter le tome 2. En fait, c’est l’évolution d’Ana qui captive le lecteur, dans une logique de romance, bien éloignée d'un récit trash. Si le sexe représente 21% de l’ouvrage, en revanche le «kinky sex» y est presque inexistant. Ce n’est pas tant le BDSM qui importe que le changement d’opinion d’Ana à l’égard du BDSM.

50 nuances de filles sombres

Les auteurs observent aussi une force émergente, celle des filles sombres. Du roman noir de filles, en quelque sorte, où l'univers domestique s'encombre de «sale». Gone girl, The Girl with a dragon tatoo ou The Girl on the train en sont les parfaits représentants. C'est une forme de subversion du schéma narratif classique parce que la résolution du conflit n'apparaît pas comme libératrice. En fait, les héroïnes portent en elles une ambivalence bien/mal et problème/solution qui les empêche de conclure l'histoire. Il y a un climax, mais là non plus pas de véritable happy end.

Dans ces romans, qui devraient continuer à rester en vogue, estiment-ils, l'accumulation d'ennuis est telle que ceux-ci ne peuvent être résolus. Ce sont des romans où la progression narrative ne permet même pas de revenir à l'état initial (et les auteurs auraient pu observer qu'il s'agit d'une trame littéraire qui est celle des romans «problématiques», les romans populaires étant considérés comme «consolatoires»...).

Des milliards de données et un fait: seul l'écrivain sait les assembler

Parvenu à ce stade, le lecteur se demande s’il n’est pas plus simple de faire écrire le best-seller par l’algorithme qui sait les identifier. Aujourd’hui, cette solution miracle (pour les éditeurs) n’existe pas. Un ordinateur peut observer quantité de choses insoupçonnables (les hommes écrivent plus souvent «the» et les femmes utilisent «of», allez savoir pourquoi) et faire le bonheur des chercheurs. Mais il n’est pas encore tout à fait prêt à écrire de vrais livres, bien qu’il sache déjà placer noms, verbes et adjectifs aux bons endroits, et parfois filer des métaphores. Il lui manque le coup de patte, cette capacité d’un auteur à parfaitement assembler les cinq clefs du succès pour en faire un bon livre. Ça s’appelle le talent…

Avis aux écrivains talentueux qui nous lisent: le livre d'Archer et Jockers, ou plutôt leur algorithme, ne fera pas forcément de vous un auteur à succès mais il vous évitera au moins quelques erreurs et vous donnera les pistes d'un roman bien ficelé. Soignez votre titre et musclez le début. C’est en effet dans les 40 premières pages que tout se joue et, là, vous devez absolument prendre le lecteur «par les tripes». Relisez bien la liste des cinq ingrédients, pensez à un roman noir de filles et... lancez-vous.

Enfin, une fois qu'il est écrit, ne vous découragez pas. Rappelez-vous que T. S. Eliot ne jugeait pas la Ferme des animaux digne d'être publiée. William Golding essuya 21 refus pour Sa Majesté des mouches. Le phénomène Harry Potter a été refusé par une bonne douzaine d’éditeurs. Et 50 Shades of Grey a débuté sa carrière en autoédition...

Bonne chance!

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