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J'ai assisté au procès présenté dans l'émission de Christophe Hondelatte «Crime et châtiment»

Croquis du procès de Jamel Leulmi, le 19 janvier 2016 | BENOIT PEYRUCQ / AFP

Croquis du procès de Jamel Leulmi, le 19 janvier 2016 | BENOIT PEYRUCQ / AFP

«Crime et châtiment», la nouvelle émission de Christophe Hondelatte sur France 3 diffusée ce lundi 31 octobre s'intéresse au procès de Jamel Leulmi. Compte-rendu depuis la cour d'assises en janvier et février 2016.

Lundi 31 octobre, France 3 diffuse le premier numéro d’une nouvelle émission baptisée «Crime et châtiment» et dont le projet est porté par Christophe Hondelatte qui la présente. «Crime et châtiment» raconte l’histoire d’un procès de cour d’assises contemporain. Au plus près des audiences, et en suivant les protagonistes liés à l’affaire jugée, l'émission cherche à comprendre les ressorts de celle-ci et, in fine, le verdict du tribunal.

Le premier «Crime et châtiment» est consacré à l’«affaire Jamel Leulmi» que l’émission passe au crible et dont le procès en appel, après un premier jugement à Evry en mai 2014, s’est déroulé à la cour d’assises de Paris en janvier et février 2016. Cela tombe bien puisque c’est le premier (et dernier à ce jour) procès d’assises auquel j’ai assisté dans mon existence. Je n’étais pas personnellement impliqué dans l’histoire. Je n’ai pas pris place sur les bancs de la presse en arguant de la carte liée à ma profession puisque je ne travaillais pas sur ce procès.

Un procès spécial

L’espace d’une semaine, la dernière des quatre du procès, pendant cinq jours du matin jusqu’au soir, je me suis simplement installé parmi le public comme un citoyen curieux –il était temps à 48 ans– de voir en direct comment fonctionnait la justice de son pays au plus haut niveau d’une affaire suffisamment dense pour mobiliser un mois d’audience, quelques ténors du barreau comme Christian Saint-Palais, Françoise Cotta, David-Olivier Kaminski ou Caty Richard. Et intéresser donc Christophe Hondelatte sur qui l’amateur de «Faites entrer l’accusé» (FELA, pour les intimes) que je suis est tombé stupéfait en arrivant à la cour d’assises, sans connaître alors les raisons de sa présence, mais «preuve» ultime que ce procès avait décidément quelque chose de spécial en lui. Oui, mais quoi?

Pourquoi cette affaire plutôt qu’une autre? Pourquoi cet intérêt pour un crime alors supposé où il n’y avait eu, en quelque sorte, qu’une seule morte, où l’horreur dans sa caractérisation le plus sanglante n’était pas au programme tandis qu’à quelques mètres de là, dans l’une des autres salles de cour d’assises du Palais de justice de Paris bien moins médiatisée, se déroulait paisiblement «le procès des dépeceurs chinois».

Christophe Hondelatte, à qui, en tant que «spécialiste tennis», j’avais tenu la jambe ou le micro sur un plateau de BFMTV l’espace d’un week-end de 2014 et d’une finale de Coupe Davis France-Suisse, m’aura en partie éclairé sur mes motivations:

«C’est une affaire hors-norme à notre époque car il n’y pas de preuves, tout ce qui relève des techniques modernes de l’identification criminelle, notamment l’ADN, étant totalement absent. Il n’existe que des coïncidences troublantes

Avec Christophe Hondelatte à la cour

C’est une drôle d’expérience d’assister à son premier procès avec Christophe Hondelatte présent dans la cour d’assises –il est probable qu’une victime et qu’un(e) accusé(e) qui le voient débarquer à leur procès partageront un semblable sentiment étrange pour des raisons différentes. «Il est revenu à “Faites entre l’accusé”?», m’a demandé un voisin de banc qui, dans un regard accompagnateur, comme tous les membres de l’assistance nombreuse, regardait le journaliste aller et venir au gré des audiences en se demandant si son départ avait une quelconque signification sur l’intérêt des minutes à suivre.

Dans une envolée théâtralement appuyée, Françoise Cotta, en charge des coups de boutoir de la défense, a même fini par s’emporter au sujet d’une victime: «Mais qu’est-ce qu’elle va faire maintenant? Ecrire un livre avec Hondelatte?» en désignant d’un doigt vengeur le box de la presse. Le même incontournable Hondelatte qui, dans les couloirs, au matin du verdict, a été interpellé par un spectateur du procès d’un «Alors il va prendre combien?» avant d’être vite renseigné sur la vie dudit monsieur: «Tout à l’heure, avec ma femme, on vous a regardé dans l’affaire Béatrice Edouin», prouvant donc que des téléspectateurs dévoraient en semaine des vieux «FELA» à l’heure du café et des croissants. «Qui c’est encore cette Béatrice?, s’est interrogé Hondelatte dans son rire si reconnaissable. Mais je ne m’en rappelle plus!»

Jamel Leulmi, le journaliste s’en souviendra donc davantage. Il s’agit ici du récit du basculement vers la criminalité d’un jeune homme de 36 ans (son âge au moment du procès de 2016, il a été arrêté en 2010), sans casier judiciaire, sorte de modèle classique de réussite républicaine puisque issu d’un milieu modeste et devenu un professeur apprécié de lycée, estampillé beau garçon soucieux de son apparence, mais désormais sinistrement surnommé «le barbe bleue de l’Essonne», qualificatif très sévère au regard des événements.

L'affaire: une homme entre deux femmes

Le personnage gardera tout son vernis jusqu’au terme de débats où il se sera toujours montré impeccable à la fois sur le plan vestimentaire et dans sa façon de s’exprimer constamment polie, claire et contrôlée. Aucune faille, aucune hésitation dans un dossier qu’il connaissait par cœur de la première à la dernière ligne. Il a toujours nié tous les méfaits qui lui étaient reprochés: assassinat, tentative d’assassinat et escroquerie. Il était innocent et c’est son acquittement qu’il a demandé aux jurés, comme ses avocats, dans sa dernière et brève intervention.

Avait-il tué sa très belle épouse, Kathlyn Vasseur, en réussissant d’abord à faire passer cette mort pour un accident de vélo survenu dans l’obscurité et la froideur d’une nuit de janvier 2007? Avait-il tenté ensuite, en 2009, lors d’un autre accident de la route au Maroc, de supprimer une nouvelle conquête, Julie Derouette, femme à qui il avait tourné la tête et fait souscrire un mirobolant contrat d’assurance vie en sa faveur comme pour sa conjointe décédée dont la mort lui avait valu une indemnisation d’1,2 million d’euros? A toutes ces questions, la réponse des jurés a été «oui» et, comme en première instance, il a écopé d’une peine de 30 ans d’emprisonnement, soit le même verdict qu’à Evry sauf que sa période de sûreté a été relevée de 15 à 18 ans.

Un «match-retour» en quelque sorte pour rien où les deux parties se seront affrontées sur un terrain toujours extrêmement dur, mais peut-être moins brûlant qu’en première instance où Eric Dupond-Moretti, remplacé lors du procès en appel par Jamel Leulmi, avait semble-t-il craché des flammes pour tenter d’innocenter son client.

Ce procès était celui d’un homme, mais il était aussi en filigrane l’affrontement sourd et violent entre deux femmes: Julie Derouette, l’accusatrice qui a fini par tout comprendre de la manipulation du futur condamné et l’a dénoncé à la police, et Céline D., la compagne de «presque toujours» de Jamel à qui, contrairement à Kathlyn et Julie, il n’avait jamais fait souscrire une assurance décès en son nom.

Julie, «l’affabulatrice» selon les avocats de la défense qui ont cherché à la tailler en pièces. «La stratégie de la défense a été de la traiter d'hystérique, de mythomane, de folle, de névrosée, alors que l'expertise psychologique dit qu'elle n'est pas du tout déséquilibrée», dira Caty Richard, son avocate. Céline D., l’alibi de Jamel lors de l’accident du Maroc, présente au premier rang du public (elle est devenue en 2014 la mère d’un enfant conçu lors d’un parloir) et que Jean-Louis Richard, l’avocat général, ira presque, sinon carrément, jusqu’à accuser de complicité avec celui dont il déclarera: «Je n'ai pas l'habitude des superlatifs, mais j'ai rarement vu un tel machiavélisme». «Allez-y, coffrez-là elle aussi», s’emportera plus tard Françoise Cotta, révulsée par cette accusation gratuite.

Karine, une femme qui avait également signé des contrats d'assurance décès en faveur de l'accusé alors qu’elle était presque illettrée, mais à qui rien de mal n’était arrivé, a été également une actrice importante et sans doute capitale de ce procès.

Une violence souvent muette

En regardant l’émission, chacun se fera sa propre opinion sans ressentir probablement ce qui se joue profondément au sein d’une cour d’assises dans la violence souvent muette de cette salle ouverte à tous, dans cette proximité parfois presque insoutenable au cœur de cette confrontation tendue entre les entourages des victimes et de l’accusé. Quelques mètres les séparent comme la haine qui les divise à jamais. Être dans le public, surtout la première fois, c’est plonger à poil dans cette ambiance à couper au couteau qui peut vous mettre si mal à l’aise que vous détournez votre regard vers les fenêtres supérieures pour regarder tomber la pluie, ou vous vous interrogez sur votre propre présence dans ces lieux (et surtout sur les raisons qui vous y ont conduit).

Pourquoi, enfin, ce masochisme de malheur? Irait-on donc aussi mal que ces gens-là? N’avait-on pas autre chose à faire même si surgissent aussi quelques moments qui vous arrachent un sourire comme lorsque Daniel Zagury, l’un des plus grands experts psychiatres français venu témoigner au sujet de l’accusé, s’est plaint aigrement «d’avoir dû faire la queue avec tous les touristes de la chapelle Sainte-Catherine avant de pouvoir entrer au Palais de Justice»?

En réalité, tout le monde endure dans une cour d’assises et rien n’est neutre dans cet espace comme votre place sur les bancs. Ainsi, dans ma volonté d’être au devant de la scène et d’observer de plus près cet énigmatique accusé, me suis-je retrouvé involontairement, le premier matin du premier jour, «dans le camp» de celui-ci, à quelques centimètres de Céline D., sa compagne, avec ce sentiment d’être devenu soudain l’un de ses soutiens et avec la sensation stupide et probablement fausse d’être regardé de travers par l’autre côté du prétoire. Un repli stratégique vers le centre de la salle dès la première suspension de séance a allégé mon embarras.

Des jurés bavards

D’habitude, les jurés sont moins bavards

 

Mais est-on vraiment neutre? Ne s’est-on pas déjà forgé une opinion façonnée par le premier procès ou à la simple lecture des faits rapportés dans la presse? Au fond, l’envie qui vous gagne est celle d’être transporté de l’autre côté de la salle parmi ces jurés encadrant le président pour observer et chercher à comprendre cet homme soupçonné d’être sorti de sa normalité pour le pire en y mettant, pourquoi pas, son propre grain de sel. Lors des débats, les jurés, y compris ceux qui étaient là en tant que «remplaçants» et donc sans conséquence pour le jugement, ont posé plusieurs questions à un accusé qui leur a toujours répondu avec cordialité –on aurait presque pu entendre à chaque fois un «je vous remercie de m’avoir posé cette question» sortant de sa bouche. «D’habitude, les jurés sont moins bavards», m’a soufflé une spectatrice nettement plus aguerrie que moi, une véritable habituée des lieux puisqu’elle avait vu «Guy Georges ici même». La femme faisait «oui» avec sa tête quand elle était d’accord avec ce qui était dit ou «non» quand elle était persuadée d’entendre quelques bobards.

Il était évident que nous n’avions pas la même opinion sur l’accusé et je le ressentais physiquement à son contact jusqu’à l’exaspération et à une rapide mise à distance. Je le croyais coupable, elle le pensait innocent. Et d’ailleurs, quelques instants après l’énoncé du verdict consécutif à près de huit heures de délibéré, une autre dame qui l’avait souvent accompagnée cette semaine-là s’est approché du père de Julie Derouette pour lui dire ce qu’elle pensait –pas du bien– de sa fille à l’origine du déclenchement de toute la procédure. Il a fallu un policier pour éloigner la mégère vers la sortie et calmer tout le monde…  

Un scénario complexe mais adaptable facilement

Tous les gens de ce procès étaient en réalité terriblement normaux et adaptés à la société. L’histoire n’est pas sensationnelle en elle-même, mais tous ses éléments mis bout à bout écrivent un scénario complexe, mais facilement adaptable à la télévision ou au cinéma et dans lequel chacun trouvera matière à s’interroger et, peut-être, à s’identifier. Après ce «Crime et châtiment», il y aura certainement très vite un «Faites entrer l’accusé» de l’«affaire Jamel Leulmi». Mais la puissance tranquille de la plaidoirie de Jean Boudot, l’avocat de la famille de Kathlyn, ne trouvera jamais un écho aussi juste dans un récit qu’au moment où il a été prononcé dans ce moment de vérité où tout finit de se jouer. Ce «sentiment de terreur» que lui inspirait Jamel Leulmi nous a soudain habités avec effroi.

«Boudot, la révélation de ce procès», a d’ailleurs tranché «maître» Hondelatte alors que la nuit était tombée sur le Palais de justice. Cette histoire restera un lourd mystère car elle ne nous a pas livré l’identité de la personne qui conduisait la voiture ayant sciemment renversé Kathlyn, alors qu’elle faisait du vélo aux côtés de Jamel. En quittant le prétoire, il n’y avait plus qu’à regarder une dernière fois ceux qui triomphaient exténués, mais soulagés: d’un côté, «on va aller fêter ça au Flunch», rigolait Julie en prenant Karine dans ses bras; de l’autre, il y avait ceux qui encaissaient doucement, Céline D. échangeant quelques mots avec Jamel Leulmi à travers la vitre de son box. En vérité, tout le monde avait perdu, quelqu’un ou quelque chose, dans cette affaire. La cour d’assises est un champ de bataille pour gens défaits…

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