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Récit du naufrage d'Anthony Weiner, l'homme à scandales de l'Amérique

Anthony Weiner et Huma Abedin lors d'une conférence de presse à New York, le 23 juillet 2013 | JOHN MOORE / AFP

La chute de l'ancien représentant de New York, qui vient par ricochet de relancer l'affaire des emails de Hillary Clinton, a été retracée par un captivant documentaire, parfois cité pour les Oscars.

Au début de l'été 2011, alors que la France contemple la chute de son bientôt-futur-président Dominique Strauss-Kahn et s'interroge sur la sexualité de ses hommes politiques, les États-Unis s'immergent eux aussi dans un scandale politico-sexuel: la démission du représentant de l'État de New York Anthony Weiner, coupable d'avoir envoyé une photo suggestive à une jeune femme sur Twitter, et d'avoir menti à ce sujet.

Cinq ans après, ce dernier continue de peser sur le destin présidentiel de son pays, avec l'annonce le 28 octobre par le FBI qu'ont été retrouvés sur un ordinateur portable lui appartenant, dans le cadre d'une enquête sur des messages qu'il aurait envoyés à une jeune fille de quinze ans, des emails pouvant apporter un nouvel éclairage sur l'affaire du serveur privé de Hillary Clinton. Une révélation dont les implications juridiques restent extrêmement floues mais qui devrait animer les derniers jours de la campagne, la vice-présidente de l'équipe Clinton, Huma Abedin, étant l'épouse, en instance de divorce, de Weiner.

Coïncidence: six jours avant l'annonce du FBI, la chaîne Showtime diffusait pour la première fois Weiner, un captivant portrait de l'élu déchu et du couple de pouvoir qu'il formait avec Huma Abedin. Primé à Sundance en début d'année, le documentaire, qui a bénéficié d'une sortie en salles aux États-Unis en mai, est parfois cité pour les prochains Oscars.

«Je suis candidat. Veux-tu venir avec une caméra?»

Au départ, le film se présente comme une méditation typiquement américaine sur la deuxième chance. Devenu en 2011 la risée des talk-shows, lâché par Obama, Weiner le banni veut rebondir. Lui qui fut, en 1992, le plus jeune conseiller municipal de l'histoire de New York, décide de se lancer à l'assaut de la mairie. Un matin de mai 2013, il officialise sa candidature à la primaire démocrate dans une vidéo et envoie un SMS à Josh Kriegman, un de ses anciens directeurs de cabinet reconverti dans le documentaire, qui réclamait depuis longtemps la permission de tourner un film sur lui: «Je suis candidat. Veux-tu venir avec une caméra?»

L'objectif du réalisateur et de sa coauteure, Elyse Steinberg, est de dresser un portrait intime et fouillé du candidat, plus complexe que le punching-ball pour talk-shows humoristiques et tabloïds qu'il est devenu à son nom défendant (wiener signifie «pénis» en argot). Le candidat, lui, y voit une occasion de rafraîchir son image. Weiner face aux électeurs, haranguant la foule ou débattant pied à pied avec ses contradicteurs. Weiner et sa mère, qui passe des coups de fil pour vanter son fils depuis le QG de campagne. Weiner, Huma Abedin, leur petit garçon de deux ans et leur chat, dans leur appartement de Park Avenue. Les sondages se font de plus en plus prometteurs: en juillet 2013, une enquête donne même Weiner en tête avec 26% des voix, dix points devant le futur vainqueur Bill de Blasio.

Au même moment, la presse révèle que, après sa démission du Congrès, le candidat a continué d'envoyer des sextos à une jeune femme de 22 ans, Sydney Leathers, sous le pseudonyme ridicule de «Carlos Danger». D'autres révélations du même genre suivent. Le 10 septembre, Weiner n'arrive que cinquième de la primaire, avec moins de 5% des voix.

De chronique d'une résurrection, Weiner est devenu, en cours de route, le récit d'un naufrage: on le voit, lui l'orateur pugnace, critiqué par ses propres troupes, qui lui reprochent ses mensonges. Une scène incroyable, très médiatisée à l'époque, le montre s'engueuler dans une boulangerie casher avec un électeur qui le traîne de «connard», une vidéo montrant ensuite que ce dernier avait lancé «Vous êtes marié à une Arabe» –Huma Abedin est née dans le Michigan de parents pakistanais, a passé sa jeunesse en Arabie Saoudite et est de confession musulmane.


Dans l'arrière-boutique d'un McDonald's

Selon son mari, Abedin avait accepté d'être filmée pour le documentaire mais n'avait finalement pas donné l'autorisation de voir son image diffusée, ce que la production dément. Dans le film, celle-ci est quasiment un personnage aussi important que son mari, et aussi complexe, à la fois très attentive aux questions de communication (elle avait posé dans la presse people pour lancer sa campagne) et réticente à passer au premier rang. Quand elle intervient à l'occasion d'une levée de fonds, Weiner blague: «Je comprends ce que les gens ont dû ressentir quand ils ont vu Charlie Chaplin dans un film parlant pour la première fois.» Puis ajoute: «Si elle était candidate, je me ferais écraser.»


Après les nouvelles révélations sur ses sextos, Huma Abedin cache de plus en plus mal son incompréhension envers son mari, par exemple quand celui-ci revoit avec jubilation une interview-pugilat accordée au journaliste de NBC Lawrence O'Donnell.


Le jour du vote, le candidat est obligé de justifier péniblement que sa femme ne soit pas venue voter avec lui. Josh Kriegman et Elyse Steinberg avaient prévu une seconde caméra pour filmer la soirée électorale, ce qui leur permet de capturer cette scène incroyable: Weiner se faufilant par l'arrière-boutique d'un McDonald's pour accéder discrètement à son QG de campagne, poursuivi par son accusatrice Sydney Leathers et une meute de caméras. Et la réaction de Huma Abedin quand elle apprend la présence de cette dernière...

«Continue-t-elle avec Anthony, ou continue-t-elle avec Hillary?»

La conseillère de Clinton a fini par annoncer qu'elle se séparait de son mari fin août 2016, après qu'on ait appris qu'il avait envoyé une autre photo suggestive à une femme, prise en présence de leur fils. En janvier, alors que s'annonçaient les primaires démocrates, des sources anonymes citées par le Hollywood Reporter affirmaient qu'une scène montrant des conseillers de Clinton faire pression sur Huma Abedin pour qu'elle s'éloigne de son époux avait été coupée au montage de Weiner. Le film rappelle en revanche qu'en septembre 2013, une source anonyme citée dans une longue enquête du New York Magazine disait: «Huma a un choix à faire. Continue-t-elle avec Anthony, ou continue-t-elle avec Hillary?»

La une du New York Post du 25 juillet 2013.

La candidate démocrate n'apparaît pas en chair et en os dans le film, mais son fantôme flotte partout: «Nous avons parlé à des gens au sein de l'équipe de campagne qui ne sont pas tant que ça intéressés par l'idée de travailler avec Anthony Weiner, lance à un moment sur un plateau de télévision le journaliste du New York Times Michael Barbaro, mais sont très intrigués par la proximté avec Huma Abedin, vu la très forte probabilité qu'elle soit un personnage influent de la campagne présidentielle à venir.» Cela fait désormais deux décennies qu'Abedin travaille pour Clinton, successivement stagiaire au cabinet de la Première dame, assistante lors de sa campagne sénatoriale, conseillère au Sénat et lors de sa campagne infructueuse de 2008, chef adjointe de cabinet au Département d'État, consultante pour la Fondation Clinton... Bill Clinton a célébré son mariage, et Hillary un jour déclaré: «Je n'ai qu'une fille, mais si j'en avais une deuxième, cela serait Huma.»

Contrairement à Hillary Clinton, on entend la voix de Donald Trump dans Weiner, lançant, à une époque où il n'était pas encore candidat à la Maison-Blanche: «Nous ne voulons pas d'élus pervers à New York. Pas de pervers.» «Même si Trump et Weiner sont deux personnes très différentes, ils semblent tous les deux assumer une vérité fondamentale de la politique actuelle: pour avoir une voix qui porte, vous devez être capable de créer un spectacle», explique Josh Kriegman. Et, pour Trump, le mariage Abedin-Weiner (qui, a écrit un journaliste, «est au mariage des Clinton ce que Sharknado est aux Dents de la mer») est un spectacle de choix. Un spectacle qu'il a encore convoqué samedi en meeting dans le Colorado, dans son style caractéristique: «Est-ce qu'elle va garder Huma? Huma pose problème, on est d'accord? Je me demande si elle va rester et j'espère qu'ils ne lui ont pas donné l'immunité... parce qu'elle connaît la vraie histoire. Elle sait ce qui se passe.»

Le documentaire est disponible sur Arte+7 jusqu' à la fin du mois de novembre ici:

 

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