Partager cet article

Comment je me retrouve à vouloir voter Mélenchon parce que je suis écolo

Yannick Jadot et Cécile Duflot lors d'un meeting, le 28 septembre 2016 à Bordeaux |
NICOLAS TUCAT / AFP

Yannick Jadot et Cécile Duflot lors d'un meeting, le 28 septembre 2016 à Bordeaux | NICOLAS TUCAT / AFP

Ce qui montre bien à quel point les candidats verts sont désespérants, et à quel point je suis désespéré.

Je voterai Mélenchon, c’est décidé. Parce que c’est le meilleur candidat écolo. Je le reconnais (j’en ai eu un peu honte, au début), tout a commencé avec son coup du taboulé au quinoa dans Gala. La ruse était grossière et le plan com’ à pisser de rire, mais ça avait de quoi fouetter un chat.

Il a du se passer quelque chose pendant qu’on avait le dos tourné: voilà que soudain, le fondateur du Parti de Gauche promet la sortie du nucléaire, la fermeture immédiate de Fessenheim et 100% d’énergies renouvelables en 2050 —bien sûr. La réduction de la consommation de protéines carnées, le soulagement de la souffrance animale et la fin de notre modèle agricole «radicalement nocif et destructeur pour l’environnement» –non, sérieux, Jean-Luc? Entre deux Mélenchonades, il dénonce «les fermes des 1.000 vaches qui vont devenir les fermes des 10.000 vaches», prône la fin des énergies carbonées et affirme sans rire que «la lutte écologique rejoint la lutte des classes». Non non, nous assure-t-on, l’intérêt de l’apparatchik d’expérience pour le végétarisme et les graines de chia est sincère. Il se serait même mis en secret au yoga nidra. Quelle guignolade! Et quel excitant feuilleton pour cette campagne électorale qui s’annonçait sinistre: faire passer le sauveur de la gauche pour un nouveau green warrior, il fallait oser.

Il faut bien quelqu’un pour brandir les mots

Le pire, c’est que malgré ces grosses ficelles, ça marche à fond auprès des électeurs écolos historiques désabusés dans mon genre. C’est que ces temps-ci, j'avais le bulletin de vote en bandoulière et l’enthousiasme dispersable. Cocus annoncés de 2017, sans candidat audible, les écolos préfèrent encore un discours verdoyant –fut-il de peinture verte– que pas de discours du tout. Dans une société du spectacle plus debordienne que jamais, savoir que le positionnement du camarade Mélenchon est une imposture ne change absolument rien à l’affaire –il faut bien quelqu’un pour brandir les mots.

Au fond, c’est même presque mieux ainsi: chacun des candidats dit n’importe quoi et n’appliquera jamais aucune de ses promesses de campagne, alors autant donner son vote à celui qui chante la chanson qu’on a le plus envie d’entendre, comme au bon vieux temps du Top 50. Oui, nous en voilà réduits à préférer cette mascarade au néant intersidéral des programmes des grands partis en matière d’environnement.

Aujourd’hui, il faut l’admettre, aucun autre candidat que Jean-Luc le néo-hipster, crédité dans des sondages récents de plus de 14% d’intentions de vote au premier tour de la présidentielle (donc capable d’être présent au second tour, même si «c’est pas encore gagné, les copains») ne peut porter, dans le verbe au moins, les idées de ceux qui souhaitent un changement radical de politique face à la nécessaire transition écologique. En tous cas pas un vrai candidat de chez les Verts, c’est une seconde certitude.

Ni Duflot, ni Jadot

La semaine passée, contre toute attente, Cécile Duflot s’est faite salement dézinguer aux primaires d’EELV. On peut considérer ce sursaut de lucidité des écologistes «les plus nuls du monde» comme un véritable événement historique –et même psychanalytique, dans la mesure où il débarrasse le parti (au moins provisoirement) de son handicap chronique: l’incarnation des idées vertes par les seuls candidats qui puissent à coup sûr les faire perdre systématiquement à toutes les élections, locales ou nationales.

Au fond, pendant ces longues années d’actes manqués, il n’y avait pas meilleure stratégie pour couper toutes chances aux idées vertes de gagner du terrain sur l’électorat des grands partis traditionnels. À part Dany Cohn-Bendit (qui a quitté le parti en 2012) et Nicolas Hulot (qui a récemment renoncé à la course à l’Elysée alors qu’il avait de vraies chances), personne ne pouvait espérer ratisser large et sortir les Verts de l’ornière. On aurait voulu tout faire pour saper le moral des électeurs écologistes qu’on ne s’y serait pas pris autrement –voyez comme on nous traite.

Avec la bonne nouvelle de l’élimination de la tricarde Duflot, ex-ministre de Hollande que même les plus motivés de ses électeurs n’ont jamais pu encadrer, le bobo sceptique reprend espoir. Rasséréné, il arpente un temps les allées de son Biocoop à nouveau plein d’allant: la chance a peut-être enfin tourné. Pourquoi alors ne pas donner son vote à ce groupuscule d’énervés qu’est encore EELV, puisqu’il aura dès le 7 novembre un candidat légitime? Pourquoi pas Yannick Jadot, arrivé en tête de la primaire? Il est jeune, avec une bonne tête, il parle bien, c’est un ancien de Greenpeace et un député Européen. Ou bien Michèle Rivasi, sa rivale également députée, qui vient aussi de l’associatif?

Jean-Luc Mélenchon en slip vert

Hélas, trois fois hélas, bougre d’extrait d’huile essentielle de coloquinte à la graisse de tofu fumé, le temps est trop court: il ne reste plus que sept mois de campagne pour faire connaître l’un ou l’autre à la France entière, en faire une personnalité médiatique en capacité de convaincre à droite et à gauche de l’urgence du vote vert, voire au moins de peser un peu dans le débat. Évidemment, c’est mort –on est sur du 2% d’espoirs. Encore raté, les gars. Ça sera plutôt pour la présidentielle de 2022 («Jadot? Il est encore un peu vert!» –blague désormais autorisée dans les meetings de La France insoumise).

Les conseillers en com’ du camarade Mélenchon, qui n’en demandaient sans doute pas tant, doivent interpréter cette primaire inattendue d’EELV comme un nouveau cadeau céleste. Ils avaient déjà eu du nez en positionnant malicieusement leur champion sur le créneau du taboulé au quinoa, mais cette fois nous sommes cuits, à genoux, implorants, des fruits trop mûrs pour ne pas tomber lourdement dans leur escarcelle: puisque tout est perdu, nous n’avons plus d’autre solution raisonnable.

Alors oui, vive le gentil Jean-Luc Mélenchon qui porte un slip vert: il est l’ami des écolos, le candidat le plus crédible, oublions tout ce que nous savions sur lui! Le cri, unanime, se propage déjà dans tous les bobolands (et sur Facebook parmi les millions de déçus de la gauche cherchant en vain un candidat). Oui, nous voterons Mélenchon en 2017. Pour la peine qu’il prend à faire semblant de défendre nos idées –peut-être un César de la révélation masculine l’année prochaine?–, mais surtout pour le mal qu’il se donne à nous faire rire au quotidien. Le 23 avril 2017, nous voterons pour le sauveur de la gauche reconverti au tartare d’algues (qui «contiennent autant de protéines que nous en avons besoin»). Mais bien sûr, au deuxième tour nous irons voter Juppé, comme tout le monde. Faut quand même pas déconner.

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte