Partager cet article

Grossesse et café font-ils bon ménage?

Des femmes dans un Starbucks, le 30 juillet 2011 à Shangai | MARK RALSTON / AFP

Des femmes dans un Starbucks, le 30 juillet 2011 à Shangai | MARK RALSTON / AFP

Oubliez les études inquiétantes selon lesquelles consommer de la caféine avant la conception peut provoquer des fausses-couches.

En mars dernier, lors de l’émission Today, sur NBC, le présentateur Matt Lauer a parlé à des millions d’Américains d’un «nouvel avertissement lancé à tous ceux qui essaient d’avoir un enfant». Il faisait référence à une étude publiée peu de temps auparavant par des chercheurs du National Institutes of Health (Institut national de la santé) qui, à en croire Lauer, démontrait que «consommer des boissons contenant de la caféine, même avant la grossesse, peut accroître le risque de fausse-couche de 74%».

Eh bien… voilà qui est assez effrayant pour stresser encore davantage les futures mamans buveuses de café. Le problème est que ce que Matt Lauer a dit n’est pas vrai.

Certes, Lauer a raison de dire qu’une étude a été publiée sur la relation entre la consommation de caféine et les fausses-couches (elle s’ajoute à tout le corpus de recherches contradictoires sur le sujet). Mais, comme je vais l’expliquer, il existe des raisons de se demander si la caféine provoque effectivement des fausses-couches ou si les deux éléments ont été associés sans qu’il y ait de véritable lien entre eux. Lorsque Natalie Azar, la chroniqueuse médicale de l’émission, a tenté d’expliquer à Matt Lauer qu’il était hasardeux d’interpréter ces découvertes en établissant un rapport de cause à effet (ce qu’il venait tout juste de faire sur une grande chaîne nationale), il a rapidement changé de sujet.

Autre point important: même si les chercheurs ont trouvé un lien de cause à effet, l’étude ne met en évidence qu’une relation entre fausses-couches et consommation de plus de deux boissons caféinées par jour. Ce qui est à mille lieues des propos alarmistes de Lauer, qui laissait entendre que n’importe quelle quantité de caféine était dangereuse pour les personnes ayant un désir d’enfant! Lorsque j’ai discuté avec Germaine Buck Louis, épidémiologiste à l’Eunice Kennedy Shriver National Institute of Child Health and Human Development (Institut national de la santé des enfants et du développement humain Eunice Kennedy Shriver) et co-auteure de l’étude du NIH, elle m’a rassurée «Vous pouvez voir ça comme une bonne nouvelle, car nos conclusions ne disent pas qu’on ne peut pas du tout boire de boissons caféinées».

Que dit l'étude?

Publiée en ligne le 22 mars dans le journal Fertility and Sterility, l’étude de Buck Louis a été bien faite. Pour les recherches, des femmes et leur partenaire ont été suivis alors qu’ils essayaient de concevoir un enfant, puis durant les premières semaines de la grossesse, ce qui signifie que les chercheurs ont pu prendre en compte les fausses-couches très précoces (la plupart des études précédentes sur la relation entre la caféine et les fausses-couches commençaient à suivre les groupes de femmes enceintes entre leurs huitième et dixième semaines, et n’incluaient donc pas les femmes dont la grossesse s’arrêtait précocement). C’est aussi l’une des premières études à s’intéresser à la corrélation entre le risque de fausse-couche et le mode de vie des femmes et des hommes avant la conception. L’étude a montré que les femmes qui buvaient plus de deux cafés, thés ou sodas la veille de la conception avaient 1,75 fois plus de risques de faire une fausse-couche, et que celles qui buvaient chaque jour la même quantité de boissons à base de caféine après la conception avaient 3,05 fois plus de risques de perdre leur enfant que les femmes qui en buvaient moins. Les résultats ont aussi permis de constater que lorsque les hommes avaient bu les mêmes quantités de caféine avant la conception, le nombre de fausses-couches était 1,73 fois supérieur que lorsque les pères en avaient bu moins. Une des autres grandes forces de l’étude est que les chercheurs ont demandé aux participants de remplir un journal quotidien de ce qu’ils mangeaient et buvaient plutôt que de récolter ces informations dans des questionnaires donnés a posteriori, connus pour leur inexactitude.

Toutefois, aussi bonne cette étude soit-elle, elle ne permet en rien d’affirmer que boire beaucoup de caféine accroît le risque de fausses-couches. Cela est dû en partie au fait que beaucoup d’autres facteurs entrent en jeu dans ce genre d’études observationnelles, qui examinent la manière dont les conditions de vie des participants, notamment leur style de vie, peuvent les affecter plus tard. Les gens font souvent des choix complexes, qui se mêlent à d’autres choix, tant et si bien qu’il est difficile de les isoler, même à l’aide des statistiques, et qu’il est donc difficile de prouver que tel choix particulier a telle conséquence particulière. Faisons un petit exercice de réflexion: disons que nous avons un groupe de personnes qui mangent beaucoup de quinoa, fréquentent les salles de sport et mettent régulièrement de la crème solaire (j’invente, mais vous savez que j’ai vu juste). Si vous faites une recherche sur le lien entre la consommation de quinoa et le risque de cancer de la peau, vous trouverez sans doute une corrélation inverse. Et Matt Lauer pourra annoncer à ses téléspectateurs que le quinoa réduit les risques de cancer de la peau, même s’il est beaucoup plus probable que c’est l’utilisation régulière de crème solaire qui induit la corrélation et que le quinoa n’a en réalité rien à voir avec le cancer de la peau.

Quel vice provoque les fausses-couches? 

Les femmes enceintes qui boivent du café, du thé ou des sodas ont aussi d’autres habitudes qui sont différentes de celles des femmes qui ne consomment pas ces boissons

Ainsi, les femmes enceintes qui boivent du café, du thé ou des sodas ont aussi d’autres habitudes qui sont différentes de celles des femmes qui ne consomment pas ces boissons. Plusieurs études ont révélé que certaines femmes qui consomment beaucoup de caféine durant leur grossesse sont aussi plus enclines à boire de l’alcool et à fumer que les autres femmes enceintes, et l’alcool tout comme les cigarettes accroissent, comme on le sait, les risques de fausse-couche. Comment distinguer quel vice provoque les fausses-couches s’ils ont tendance à coexister? Germaine Buck Louis et ses collègues ont fait des ajustements statistiques afin d’essayer de tenir compte de l’incidence de ces «facteurs de confusion» (comme on les appelle). Ils ont donc pris en compte, entre autres, l’âge (les femmes enceintes qui boivent de la caféine sont généralement plus âgées, et, on le sait, les femmes plus âgées sont plus sujettes aux fausses-couches), l’IMC (également en relation avec le risque de fausse-couche), la consommation d’alcool et la consommation de cigarettes, mais ces ajustements statistiques sont une science plutôt imprécise. Et pour tenir compte de tous les facteurs de confusion, les chercheurs doivent tous les connaître à l’avance. Les femmes enceintes qui consomment des boissons à base de caféine peuvent avoir d’autres habitudes qui entraînent un risque accru de fausse-couche sans que personne ne le sache. Dans ce cas, cela pourrait avoir une influence sur les résultats, mais serait impossible à détecter (pour revenir à mon exemple avec le quinoa, si vous ignorez que les consommateurs de quinoa ont tendance à mettre de la crème solaire, vous ne pouvez pas comprendre que l’utilisation de crème solaire est le véritable facteur déterminant du lien inverse entre quinoa et cancer de la peau).

En résumé, il est difficile de savoir si c’était la caféine consommée par les femmes de cette nouvelle étude, et non leurs autres habitudes ou leurs caractéristiques, qui était réellement responsable du risque accru de fausse-couche. Petite anecdote: cette nouvelle étude a révélé que le risque de fausse-couche était 1,88 fois plus important si le père avait bu plus de deux boissons caféinées par jour après la conception. Cela signifie-t-il que le café consommé par le père saute de ses intestins jusqu’au ventre de sa partenaire et provoque la fausse couche? Selon toute évidence, un autre facteur intervient dans cette corrélation, mais il n’a pas été mis en évidence, et c’est exactement là que je veux en venir. Le véritable sens de certains liens peut être difficile à comprendre.

Je ne suis d’ailleurs pas la seule à penser de la sorte. En 2010, des chercheurs de l’University of Oklahoma Health Sciences Center et de la Harvard Medical School ont examiné l’ensemble des recherches publiées sur les effets de la caféine durant la grossesse depuis 2000. Mais toutes les études analysées n’ont pas mis en évidence de corrélation. La conclusion des chercheurs:

«Les preuves que la caféine a un effet sur la santé et le développement du fœtus sont limitées par l’impossibilité d’éliminer les explications alternatives possibles pour les liens observés».

Un autre problème qui mérite d’être noté est qu’«il est extrêmement difficile de mesurer avec exactitude la quantité de caféine consommée», explique David Savitz, épidémiologiste et gynécologue-obstétricien à la Brown University. Les participants à l’étude de Germaine Buck Louis devaient indiquer dans leur journal combien de boissons caféinées ils avaient bues chaque jour, mais pour plus de simplicité, on leur avait demandé de considérer comme équivalentes une tasse de café, une tasse de thé et une cannette de soda à la caféine: chacune comptait pour «une boisson caféinée». Pourtant, le café, le thé et les sodas comportent des quantités très différentes de caféine: une cannette de Dr. Pepper contient environ 40 mg de caféine, tandis qu’une tasse de café ordinaire en compte 140. Et, comme Buck Louis l’a souligné lors de notre conversation, «nous savons que la quantité de caféine varie énormément pour le café, en fonction de la manière dont on le prépare, du temps que l’eau met à passer à travers le café moulu et de bien d’autres choses encore». Ainsi, les femmes et les hommes de l’étude qui buvaient, disons, trois cannettes de Dr. Pepper par jour (environ 120 mg de caféine) se retrouvaient dans la même catégorie que les personnes qui consommaient trois tasses de café fort par jour (plus de 500 mg de caféine), ce qui n’aide pas à comprendre en quoi la consommation de caféine durant la grossesse a un rapport avec le risque de fausse-couche.

Culpabilité

Et qui sait… peut-être que la caféine n’est pas le véritable coupable. En effet, une étude a montré que l’ingestion de plus de trois tasses de boissons caféinées par jour n’entraînait pas d’augmentation du risque de fausse-couche, mais que, étonnamment, la consommation de la même quantité de café décaféiné provoquait un risque de fausse-couche 2,4 fois plus important. Il y a de quoi s’y perdre, non?

Le sacrifice maternel durant la grossesse—que ce soit en abandonnant la caféine ou toute autre habitude—est attendu chez la femme enceinte pour démontrer son aptitude morale à devenir mère

 Elizabeth Mitchell Armstrong

Étant donné toute cette incertitude, on pourrait se demander pourquoi le message que l’on entend si souvent est que les femmes enceintes devraient arrêter de boire de la caféine (en réalité, c’est la recommandation officielle de la très conservative American Pregnancy Association). Si l’on en croit Elizabeth Mitchell Armstrong, sociologue à Princeton et auteur de Conceiving Risk, Bearing Responsibility: Fetal Alcohol Syndrome and the Diagnosis of Moral Disorder, cette recommandation proviendrait plus de normes culturelles et de préjugés cognitifs que de preuves scientifiques.

«On s’attend à ce que les mères se sacrifient entièrement pour le bien de leurs enfants, explique-t-elle. Et ce sacrifice maternel durant la grossesse—que ce soit en abandonnant la caféine, l’alcool ou toute autre habitude—est attendu chez la femme enceinte non seulement pour la santé du fœtus, mais pour démontrer son aptitude morale à devenir mère».

Cela me rappelle la nouvelle campagne controversée du Centers for Disease Control and Prevention (Centre pour le contrôle et la prévention des maladies) qui encourage les jeunes femmes à ne pas boire d’alcool si elles ne prennent pas de moyen de contraception. Il semble que ce soit le même schéma qui s’applique ici.

En conclusion: il n’y a aucune preuve qui suggère que les femmes (ou les hommes, d’ailleurs) doivent abandonner la caféine avant ou même pendant une grossesse. S’il existe un lien de cause à effet entre la caféine et les fausses-couches (et j’insiste vraiment sur le «si»), alors le risque semble ne concerner que les femmes qui boivent plus de deux boissons caféinées par jour. Si vous voulez prendre encore plus de précautions pendant votre grossesse ou pendant que vous essayez de faire une enfant, renoncez à une partie de la caféine que vous auriez consommée en temps normal. Mais ne passez pas trop de temps à vous en inquiéter non plus, parce que (au cas où vous ne le sauriez pas), le stress est aussi un facteur de problèmes durant la grossesse.

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte