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Au revoir Vine, tes six secondes de folie nous manqueront

Montage Slate.fr

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Twitter a décidé de mettre fin au réseau social le plus créatif qui soit.

Quatre paragraphes, 225 mots à peine, ont réussi à dévaster le cœur de nombreux internautes le 27 octobre en début de soirée. Sur la plateforme Medium, Twitter a annoncé la fermeture de Vine, son réseau social dédié au partage de vidéo, trois ans à peine après son lancement. Avec ses clips de six secondes qui tournent en boucle, et malgré le lancement de stars comme Shawn Mendes, Vine n’a pas résisté aux vidéos d’Instagram, YouTube ou même Facebook.

Il n’empêche, les fans de la première heure ont fait part d’un émoi sensible et sincère lorsque que la terrible annonce est tombée. Ainsi, le journaliste de Buzzfeed Ryan Broderick a décidé de faire une «liste en mémoire des meilleurs Vines pendant 48 heures». 

Les Vine restent en ligne (fort heureusement) et, pour l'instant, il est toujours possible d'en poster mais cela ne sera plus le cas dans les semaines à venir. 

Au fond, il y a quelque chose d’un peu étrange dans ce tourment émotionnel soudain. Tout d’abord, l’application Vine ne disparaîtra pas avant plusieurs semaines, et la version web restera en ligne pour que les vidéos soient toujours accessibles. Autre raison, plus importante, Vine n’était pas une application qui faisait partie du quotidien des gens. Elle ressemblait plus à ce vieux copain de lycée, hilarant, mais qu’on ne contacte que lorsqu’on a besoin de rire un bon coup.

Pourtant, en y réfléchissant bien, cette forte émotion qui a suivi l’annonce témoigne de quelque chose de plus fort que toutes les considérations chiffrées: il y a un vrai désarroi face à la fermeture d’une plateforme qui permettait toutes les absurdités. Car Vine, avec ses boucles, avait cette capacité à transformer un détail de notre banalité quotidienne en art bizarre et hilarant. Une qualité que n’ont pas d’autres grands réseaux sociaux. Vine donnait à ses utilisateurs les outils nécessaires à l’exploration de leur créativité.  

La boîte à outils d’internet

Le 24 janvier 2013, Twitter lance la première version de son application Vine avec des options d’édition et de montage assez rudimentaires. On pouvait faire plusieurs plans, mais il fallait filmer depuis l’application et se contenter de l'appareil photo (sans pouvoir utiliser celui frontal qui permet de faire des selfies). Puis, progressivement, Vine introduit la grille pour le cadrage, la mise au point, et surtout un mode fantôme qui permet, avant de filmer un nouveau plan, de voir où s’est fini le plan précédent. Un détail d’importance pour les premières vidéos d’animation.

 

Viennent ensuite les brouillons, le lancement de la version web, et puis, à partir d’août 2014, l’indispensable possibilité d’importer des vidéos depuis son téléphone et de les éditer. Ajoutez à cela les options de mix et remix audio de sons et de musiques, et vous obtenez le parfait laboratoire d’expérimentation numérique.


Désormais, les Viners peuvent choisir les images qu’ils veulent, les découper, les copier, et ajouter le bruitage et la musique de leur choix. Tout ça depuis leur téléphone, n’importe où dans le monde. Quel autre réseau social peut se targuer d’une telle diversité? Sur Twitter, vous pouvez à peine ajouter des emojis sur vos images. Sur Facebook, les outils d’édition vidéo sont inexistants. Sur Instagram, l’accent est mis sur le rendu visuel des clips, pas sur leur structure ou leur identité sonore. Et Snapchat mise avant tout sur la narration en quasi-direct, sa fantaisie provenant essentiellement des outils de gribouillages, des autocollants emojis et des fameux filtres à appliquer sur son visage.

Avec son positionnement unique et des outils accessibles à tous, Vine est devenu l’endroit parfait pour les humoristes, pour qui la limitation de six secondes était un moteur créatif plutôt qu’un handicap. L’essentiel des Viners humoristes étaient américains, vivant pour certains d’entre eux dans un immeuble qui leur était dédié à Los Angeles. Mais il est très important de saluer la création française, brillante mais plus discrète car le réseau social n’a jamais réussi à s’imposer complètement ici.

 
 

 

Mais, au-delà des contenus humoristiques purs, les outils d’édition trouvaient toute leur utilité dans un autre type de création, tout aussi hilarant: l’absurdité.

La merveilleuse cave du Dr. Frankenstein

De nombreux Vines sont en réalité des collages d’autres vidéos, trouvées sur YouTube, Facebook, Snapchat ou même à la télévision. C’est la logique classique du remix sur internet: une vidéo devient virale et, très vite, elle engendre un nombre incalculable de parodies (voir toutes les reprises de Nyan Cat). Mais la double particularité de Vine, six secondes maximum et une diffusion en boucle, lui a donné une force supplémentaire, comme l’explique très bien WIRED: les clips humoristiques courts «ont augmenté notre appétit visuel, ne livrant que quelques morceaux d’informations, mais en nous récompensant aussi lorsqu’on prend le temps de regarder à nouveau et de redécouvrir la blague encore et encore».

C’est à ce moment-là que le laboratoire de poche Vine s’est transformé en cave du Dr. Frankenstein. La rapidité des clips a favorisé les images étranges que l’on ne comprend pas complètement au premier visionnage, qui ont besoin d’être analysées et qui débloquent plusieurs niveaux de rire. In fine, la mission de ces Vines absurdes était de susciter un questionnement chez l’internaute: «Attendez, qu’est-ce que je viens de voir?  Pourquoi est-ce que j’ai rigolé? Pourquoi est-ce que j’ai besoin de le regarder encore et encore? Pourquoi?»

Voici un exemple très simple qui illustre toute la beauté de la création vinesque. L’année dernière, des vidéastes amateurs tombent sur vidéo pornographique où deux hommes déguisés en Spider-Man se mettent des fessées sur un lit. Un utilisateur de Vine poste l’extrait brut sur Vine et très vite, d’autres personnes s’emparent de ce moment pour le moins cocasse (et surtout du bruit de la claque) pour parodier des grands moments de la culture populaire, tels que Nintendo ou le chanteur Bruno Mars.


Un autre cas légendaire montre la supériorité de Vine sur YouTube dans ce genre de situation. Fin août 2015, un utilisateur de la plateforme publie une vidéo de dix secondes où on le voit presser des dizaines de canards en caoutchouc qui, une fois relâchés, hurlent comme une armée de Spartiates à l’agonie.


«Duck Army» va être reprise sur Reddit, mais c’est bien Vine qui va la populariser dans le monde entier lorsqu’un utilisateur la republie dans une version de six secondes. Le clip compte aujourd’hui près de 200 millions de visionnages et de nombreux détournements avec des références connues de tous.

 


Et, là encore, des Viners français comme DON, Guilhem ou Pierre Lapin ont publié des détournements hilarants, s’aventurant parfois sur le terrain de la politique.


 
 
 


L’émotion des Viners fidèles ou ponctuels est finalement sincère: ce petit réseau social que Twitter a pris sous son aile libérait notre créativité visuelle et sonore, permettant à chacun de s’emparer d’un petit morceau du web pour le déformer et lui ajouter une nouvelle couche de bizarrerie et d’hilarité. Désormais, pour retrouver un tel moyen d’expression, à la fois complexe et facile d’accès, il faudra peut-être se tourner vers Musical.ly. L’application star des adolescents permet à chacun de publier des vidéos de karaoké, de danse, ou même de pastilles humoristiques, et d’espérer un jour devenir une star du web. Mais, quoiqu’il arrive ces prochains mois, rien ne pourra remplacer la folie géniale de Vine, cette application capable de transformer six secondes de bizarreries en éclat de rire éternel.

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