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«Le Client», d'Ashghar Farhadi, est en train d'agiter l'Iran

Capture d'écran du site conservateur Soureh-ye Cinema qui attaque le film de Farhadi comme remettant en cause les valeurs nationales.

Capture d'écran du site conservateur Soureh-ye Cinema qui attaque le film de Farhadi comme remettant en cause les valeurs nationales.

Le film primé à Cannes, qui a dépassé le million de spectateurs rien qu'à Téhéran, questionne les valeurs du pays et son obsession de la maîtrise de l'image.

Le Client sort ce mercredi en France, mais il est en salles en Iran depuis le 31 août dernier. Dès sa présentation au Festival de Cannes, et surtout du fait des récompenses obtenues (Prix du scénario à Asghar Farhadi et du meilleur acteur à Shahab Hosseini), le film avait fait beaucoup parler de lui dans le pays, notamment sur les réseaux sociaux, attentifs aux faits et gestes du réalisateur qui a rapporté un Oscar à son pays avec Une Séparation, en 2011. De nombreuses figures politiques et culturelles ont adressé leurs félicitations aux deux lauréats.

Cette célébrité, ajoutée à la révélation d'éléments de l'intrigue avant la sortie du film –qui aborde notamment la question relativement taboue du viol ou de l'agression d'une femme mariée–, il n'est pas surprenant que de longues files d'attente se soient constituées dès 6 heures du matin le jour de sa sortie. Sans compter l'apparition rapide d'un marché noir revendant les billets au prix fort. A sa sortie, le film de Farhadi a ainsi battu des records de fréquentation, et 8 semaines plus tard, il avait largement dépassé le million de spectateurs, rien qu'à Téhéran.

Mais Le Client, qui se fait l'écho d'interrogations latentes de la société, a également suscité d'importants débats. Outre les commentaires des critiques de cinéma, qui vont du dithyrambe à la condamnation sans appel, le film été accusé, surtout par des personnalités politiques, de donner une «mauvaise image» de l'Iran.

Le député Ali Motahari (conservateur modéré) a ainsi déclaré que si le jeu des deux acteurs principaux du film était remarquable, il n'avait pas apprécié le film car «il ne montre pas un beau visage de la société iranienne». Ces critiques ont redoublé d'intensité à la suite du choix du Client par la très officielle Fondation Farabi pour représenter l'Iran aux Oscars.

Maîtriser l'image

Ces interrogations s'expliquent en partie par un trait caractéristique de la culture iranienne, la maîtrise de l'image que l'on veut montrer aux autres. Cela se manifeste, à presque tous les niveaux de la vie en société, par la mise en scène d'un moi poli et respectable qui doit laisser filtrer le moins possible «ce qui ne va pas» entendu au sens large –ce domaine appartenant à la sphère de l'intime.

En abordant la question de la prostitution, du viol, de la vengeance, et du basculement d'un homme cultivé et ouvert d'esprit dans la violence, Le Client traite de sujets dont il n'est pas aisé de débattre publiquement, et s'inscrit à contre-courant de l'image lisse qu'une partie des officiels iraniens souhaiterait véhiculer de leur pays à travers le cinéma.

Emad, le personnage principal, a été perçu comme incarnant une modernité mal assimilée, où le refoulé culturel et les traditions refont surface dès que surgit une crise. Que Farhadi rapproche les valeurs traditionnelles et la violence a ainsi été dénoncé comme constituant une invitation à s'engager unilatéralement dans la modernité qui, seule, pourrait constituer le terreau de relations sociales apaisées.

Dans le film, Emad et sa femme jouent ensemble au théâtre une adaptation de Mort d’un commis voyageur d’Arthur Miller. Le contraste entre le personnage plein de compassion qu’il interprète sur scène et son comportement dans la vie réelle sous l’emprise des traditions et de ses sentiments a aussi été interprété comme une critique de la théâtralisation de soi dans la vie sociale iranienne, et du fossé entre la face lisse et joviale que l'on montre, et un moi profond.

La peur de l'essentialisation

 

 

Plusieurs organes de presse dont le quotidien conservateur Resalat ont ainsi exprimé leurs craintes que ce film contribue à renforcer certains clichés, et à essentialiser les Iraniens comme un peuple violent, névrosé, et prisonnier de ses traditions.

Que le film ait été primé à Cannes est aussi venu réactiver de vieux réflexes de méfiance vis-à-vis de l'étranger, selon l'idée que ce qui est récompensé hors du pays ne peut pas l'être pour ses qualités artistiques intrinsèques, le prix ne visant qu’à enfermer davantage l'Iran dans son statut de paria infréquentable sur la scène internationale.

Les débats autour du film reflètent les tensions entre un désir fort d'être reconnu à l'international, et une méfiance vis-à-vis des festivals occidentaux

Les débats autour du film reflètent les tensions entre un désir fort d'être reconnu à l'international, et une méfiance vis-à-vis des festivals occidentaux souvent perçus par les cadres du régime et certains critiques comme animés par des motivations politiques. Ce débat n’est pas récent, des reproches similaires ont été fréquemment adressés aux grands cinéastes obtenant une reconnaissance à l’étranger, exemplairement lorsque, en 1997, Abbas Kiarostami reçut la palme d'Or pour Le Goût de la cerise.

De façon plus générale, le critique Saïd Qotbizadeh regrette que la réception d'un prix à l'étranger déclenche immédiatement un engouement du public. Le fait que des instances étrangères maîtrisent le discours esthétique et déterminent ce qui est digne d'être vu ou débattu est le signe, selon lui, d'une crise culturelle profonde.

Taraneh Alidoosti dans le rôle de Rana, héroïne et victime.

L'interrogation fondamentale des valeurs

Dans ce contexte, Le Client a initié une réflexion à la fois dans les cercles intellectuels et, de manière plus informelle, sur les réseaux sociaux, notamment au sujet d’une valeur centrale de la culture iranienne, la gheyrat. Ce terme, intraduisible en français, désigne une volonté possessive de (sur)protéger une personne –souvent une femme. Qu’on lui porte atteinte est perçu comme un affront à la dignité de son mari, frère, ou père.

Loin d'être une simple affaire d'égo masculin, la gheyrat doit être située dans son contexte iranien: traditionnellement valorisée comme marque de sollicitude et d'affection, elle est encore perçue par beaucoup comme un ciment protecteur de la famille. Le film a d'ailleurs été qualifié par plusieurs critiques de «sans gheyrat» (bi-gheyrat), une injure en Iran. Mais sa place au sein de la société est désormais critiquée.

De ce point de vue, l'attitude d'Emad, le mari, face à l'agression subie par sa femme pose la question de la place de l'honneur et du pardon dans l'Iran contemporain. Le sujet est complexe, dans une société où l'identité est avant tout fondée sur l'appartenance au groupe et à la réputation collective: s'il existe au niveau individuel un désir de pardonner, le regard des autres ne l'interprétera-t-il pas comme une offense ou une indifférence vis-à-vis de sa femme, jetant par là même le doute sur elle?

Le débat est d'autant plus sensible qu'il est lié à un principe juridique de l'islam, celui du qisas, qui donne la possibilité à une personne ayant subi un dommage - ou à sa famille, en cas de meurtre –que des représailles soient exercées de façon similaire vis-à-vis de l'agresseur.

Débat autour du Client durant l'émission télévisée Haft entre les critiques Saïd Qotbizadeh (de dos), Behrouz Afkhami et Massoud Ferasati.

La position de Farhadi est tantôt louée comme une invitation à pardonner –ce qui est également encouragé par le Coran–, tantôt critiquée comme condamnant dans son essence le principe du qisas. Dans ce sens, si Le Client a été qualifié de profondément humaniste, il a aussi été accusé de promouvoir le relativisme de la pensée en refusant de condamner explicitement « le client », en recourant, comme dans les films précédents, au mécanisme de suspension du jugement (ta'liq en persan). Au cours d’une émission télévisée, des critiques ont ainsi protesté après avoir été accusés de manquer d’honneur et de patriotisme parce qu’ils aimaient le film.

Qualifié par le quotidien Hamshahri de «film le plus influent de ces dernières décennies», Le Client l'est sans doute par l'intensité des débats qu'il continue de susciter, et dont le contenu constitue un concentré des dynamiques et tensions actuelles traversant la société iranienne. Ils confirment la complexité du rapport à l'Occident et reflètent une volonté de redéfinir les frontières entre ce qui relève de l'intime et de la sphère publique.

Les divergences, souvent subtiles, dépassent les clivages société/Etat ou modérés/conservateurs à l'aune desquels nous sommes habitués à aborder l'Iran. Elles dénotent une société qui s'interroge, et une effervescence à la fois sociale et intellectuelle qui l'irrigue

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