Monde

Ces électeurs n'ont toujours pas choisi pour qui voter entre Clinton et Trump

Jim Newell, traduit par Antoine Bourguilleau, mis à jour le 01.11.2016 à 13 h 52

Plongée dans un panel d'indécis, à quelques jours du scrutin du 8 novembre.

Le panel d'électeurs indécis interrogé en Caroline du Nord (Jim Newell).

Le panel d'électeurs indécis interrogé en Caroline du Nord (Jim Newell).

Charlotte (Caroline du Nord)

«Je veux que vous leviez la main si vous correspondez à cette description», lance Peter Hart, légendaire monsieur sondages du Parti démocrate, devant douze électeurs indécis de Caroline du Nord. Sa proposition: «J’aime les deux candidats.»

Les personnes présentes sont assises devant des tables disposées en carré, dans une salle de travail, leur nom écrit sur des chevalets de présentation de couleur rose, jaune ou bleue, posés devant eux. On dirait une  de ces salles privatisées pour une fête enfantine dans un fast-food ou un bowling, sauf qu’il y a des adultes en lieu et place d’enfants, des formulaires à remplir au lieu de pizzas à manger et une atmosphère pesante au lieu des rires et de la joie.

«Quelqu’un se reconnaît dans cette catégorie?», demande Hart. Aucune main ne se lève. «OK», poursuit-il. «J’aime un seul candidat.» Même chose. «Je n’aime aucun des deux candidats.» Toutes les mains se lèvent.

Voilà qui lance sur les chapeaux de roues une session de deux heures d’un groupe d’étude que Hart décrira plus tard aux journalistes présents comme «incroyablement négatif» et parmi les pires qu’il ait jamais vu en cinquante années de carrière de sondeur de l’opinion publique. Le groupe qu'il a sélectionné est pour l’essentiel issu de la classe moyenne, diplômé et plutôt républicain –le genre d’électeurs qu’un candidat républicain type, après huit années de présidence démocrate et dans un État qui a voté pour Mitt Romney en 2012, aurait déjà dans la poche. Trois se décrivent comme démocrates, six comme républicains et trois comme des indépendants. Neuf se définissent comme des modérés, trois comme «plutôt conservateurs». Cinq ont pour héros politique Ronald Reagan, deux autres –les deux plus jeunes conservateurs de la pièce– préfèrent George W. Bush. Pour un candidat républicain classique, le score serait de 9 contre 3 à 10 contre 2 en sa faveur. Mais dans cette pièce, on trouve quatre personnes tentées par Clinton, sans enthousiasme, cinq électeurs de Trump qui ne voteraient pour lui que pour éviter à la Cour suprême de basculer vers le camp d’en face, et trois autres qui pourraient bien ne plus savoir quoi faire au moment d’entrer dans l’isoloir le 8 novembre prochain.

Ils vont pourtant y entrer. «Je dois y aller», dit Gary Nesbitt, un consultant du secteur bancaire de 68 ans, républicain modéré et probablement le plus indécis de tout le groupe. «Sinon, je ne peux pas me plaindre.» Dans une année électorale «saine», ces indécis de la dernière minute se retrouveraient dans cette position car ils sont des modérés qui continuent de peser le pour et le contre des positions politiques de chaque candidat. Une telle dynamique électorale, celle de l’élection précédente qui avait vu Obama affronter Romney, ressemble presque à une fiction aujourd'hui. Avec deux candidats très impopulaires, et qui, en raison de cette impopularité, ont mené une campagne de destruction personnelle de leur adversaire respectif, il est naturel que ces indécis soient ceux qui vont décider lequel de ces deux personnages méprisables ils sont le plus prêts à tolérer pendant quatre ans à la tête des États-Unis.

«Tout ce merdier auquel on assiste»

Aucun d’entre eux ne s’est le moins du monde senti concerné par cette campagne. Jennifer Meador, femme au foyer de 48 ans, décrit cette élection comme «embarrassante pour notre pays», tandis que Katie Burak, conseillère financière de 30 ans, dit qu’elle n’a rien vu que des «attaques personnelles». Donna Ryan, 57 ans, directrice financière à la retraite, y va plus franchement: «C’est très embarrassant tout ce –passez-moi l’expression– tout ce merdier auquel on assiste.» Meador ajoute qu’elle a un fils de 13 ans et qu’elle ne sait pas comment lui parler de l’élection. «C’est difficile de lui expliquer pourquoi des adultes se comportent de la sorte.» Le thème dominant de l’élection, comme le dit Nesbitt, c’est: «Votez pour moi parce que c’est moi le moins ripou des deux».

Témoins d’une campagne électorale totalement déconnectée des préoccupations nationales, ils perçoivent l’élection comme une réplique d’un malaise culturel plus profond. Terry Ragsdale, 62 ans, salarié dans l’informatique, considère que le pays ne parvient pas à se remettre de la suite de drames qui a commencé le 11 septembre 2001. «Obama a fait ce qu’il cherchait à faire» –mettre le pays sens dessus dessous– «et on ne s’en est jamais remis». Plusieurs participants, comme Burak, 35 ans, soudeur, ou Sabrina Tucker, 47, analyste financière, s’inquiètent de voir Facebook, Twitter et les autres réseaux sociaux défaire le tissu social et politique du pays. Lorsque Hart leur demande si la prochaine génération vivra mieux que l’actuelle, personne ne lève la main pour dire oui.

Si le groupe n’a aucun amour pour Trump, au-delà du souhait des plus conservateurs qui espèrent qu’il sera à même de préserver leur avantage au sein de la Cour suprême, ses membres parlent du «passé» avec une certaine nostalgie. Ils regrettent l’innocence «d’une période où les mauvaises nouvelles ne semblaient pas dominer la vie publique». Le discours tenu ressemblant le plus à du Trump l’est par Ryan, qui décrit l’expérience de son frère dans les écoles catholiques comme un exemple du «bon vieux temps», quand les nonnes leur tapaient sur les doigts à la moindre incartade. «Je ne défends pas les châtiment corporels», dit-elle pour conclure, «mais je crois que ces punitions étaient méritées».

Donna Ryan est tentée par le vote Clinton, mais sans aucun enthousiasme. Plutôt modérée, elle s’est cherchée une excuse pour voter Trump. «J’avais tellement envie de Trump. Je voulais vraiment un candidat qui n’était pas un politicien. Mais je ne lui fais pas confiance et il me fait même peur», dit-elle. «Je crois qu’il n’est même pas capable de se rendre compte du moment où il devrait la fermer. Il pourrait juste dire “Je suis un homme d’affaire, pas un politicien, je vais redonner sa grandeur à l’Amérique” et s’arrêter là, je pourrais voter pour lui.» Témoin de l’effondrement de Trump après la convention républicaine, elle l’a regardé «continuer, encore et encore, son visage s’empourprait toujours plus». Un visage qui lui faisait penser à celui «d’un petit garçon colérique», comme ses cinq frères quand ils étaient petits. «Je me souvenais de ce visage. C’est ça qui m’a effrayé. Alors j’ai commencé à écouter Clinton. Je n’aime pas Clinton –et je ne lui fais pas confiance. Mais je pense qu’elle est la moins pire des deux.»

La compétence et la Cour suprême

Cette image du petit garçon en colère domine lorsqu’au cours d’un exercice, on demande aux participants de remplir le blanc laissé dans l’affirmation suivante «l’attitude de [nom du candidat] me fait penser à ________». Pour Trump, plusieurs réponses laissent apparaître «gosse», «morveux gâté», «gamin qui fait un caprice», «gosse de riches» et «tricheur».

Mais les descriptions de Clinton ne valent pas plus cher: «robot», «menteuse pathologique», «Ouh la menteuse», «maléfique», «privilégiée», «magouilleuse», «politicarde» et «froide». Lorsque Hart leur demande quelles sont les motivations de la candidate démocrate, «le pouvoir» et «l’ambition» sont les réponses dominantes.

Pour ceux qui penchent pour Clinton et pour les purs indécis qui ne se voient pas voter Trump, le choix se résume à la compétence. «Elle sait ce qu’elle fait», dit Ragsdale, «alors je crois que je vais devoir me ranger derrière elle.» Ceux qui penchent pour Trump avancent l’équilibre de la Cour suprême comme meilleure raison. La dernière question, posée après plus de deux heures, est de savoir qui va gagner l’élection. Tout le monde répond Clinton.

Atmosphère négative et hargneuse

Hart conduit les débats avec bonhomie, faisant régulièrement des blagues pour détendre l’atmosphère. Il badine constamment avec les participants. Une certaine légèreté est nécessaire pour mener le travail à bien.

Mais une fois la séance terminée, il reconnaît qu’il a été frappé par l’atmosphère négative, saumâtre, hargneuse même, dans la pièce. Il dit voir dans Donna Ryan et dans quelques indécis –qui, face à n’importe quel autre candidat du parti républicain, voteraient pour lui et contre Clinton– comme un condensé de cette élection. Même si les électeurs favorables à Trump sont légèrement supérieurs en nombre à ceux favorables à Clinton, le résultat n’est d’ailleurs pas mauvais pour un échantillon pro-républicain. Ryan, dit Hart, «n’est pas allée vers Hillary, elle a été contrainte de se tourner vers elle» et des électeurs et électrices comme elle sont la raison pour laquelle Clinton devrait remporter l’élection présidentielle mais avoir beaucoup de mal à gouverner. «Elle a les votes», ajoute-t-il, «mais elle ne va pas avoir le soutien.»

Je suis frappé par le cynisme avec lequel Hart m’a décrit la manière dont Clinton aurait selon lui réagi face à un tel panel d’électeurs, au sein duquel personne n’admet l’aimer et où plusieurs personnes affirment pourtant qu’ils vont voter pour elle, mais à contrecœur. Hart affirme que pour Hillary, il s’agirait là d’un succès: «Elle se dirait qu’elle a atteint son but, qui visait à faire en sorte que son adversaire ait l’air pire qu’elle, afin de remporter l’élection. Clinton est le genre de personne qui n’a jamais peur de s’atteler à la tâche qui se présente», poursuit-il, mais soit elle n’a pas de vision d’ensemble, soit elle n’en fait pas part à son auditoire. «Si le boulot, c’était d’être élue présidente, alors elle a fait le boulot», dit-il, «ou elle est sur le point de le faire.»

D’accord, mais après?

Jim Newell
Jim Newell (8 articles)
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