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La France a besoin d'un vrai grand remplacement

Une classe de collège au nord de Rennes, le 23 septembre 2011 | DAMIEN MEYER / AFP

Une classe de collège au nord de Rennes, le 23 septembre 2011 | DAMIEN MEYER / AFP

Ne sous-estimons pas le problème du remplacement des enseignants. Il peut pourrir le quotidien d’un établissement et menacer la réussite des élèves.

Un prof absent, ça nous est tous arrivé, parfois on était content d’avoir une heure de semi-liberté en permanence, ou de pouvoir sortir plus tôt. Un prof malade, quand on ne s’y attend pas, c’est chouette, tous les élèves le diront. Mais parfois, cela dure plus longtemps, il y a des examens qui se profilent et cela devient franchement stressant… Et puis on quitte l’école, on oublie qu'on a un jour eu des profs absents, on se reproduit et l’école finit par revenir dans notre vie plus vite que nous l'avions imaginé. C'est ce qui m’est arrivé.

La première année de maternelle de mon premier enfant a été marquée par un gros souci de mi-temps non remplacé ou remplacé sporadiquement. Des parents d’élèves ont dû se mobiliser, multiplier les courriers, jusqu’à ce qu’une solution soit trouvée, assez tardivement dans l’année scolaire. Certains enfants ne comprenaient pas trop en quoi consistait l’école, cet endroit où on est en classe les lundis et mardis et où c’est la surprise quant au reste de la semaine. Instit', pas d'instit'? Et ils restent alors dans leur salle de classe ou sont répartis dans les autres, suivant que c'est un bon ou un mauvais jours. Certains des élèves s’étaient même mis à craindre le jeudi.

Je n’écrivais pas les lettres au rectorat mais j’ai commencé à sérieusement m’intéresser au problème des professeurs non remplacés dans certaines zones, et plus particulièrement l’académie de Créteil (qui comprend la Seine-Saint-Denis, la Seine-et-Marne et le Val-de-Marne). À l’époque déjà, dans certains établissements, les problèmes classes sans prof étaient si épineux (nombre et durée des absences) que la FCPE locale avait décidé de faire des recours devant les tribunaux administratifs.

La même fédération de parents d’élèves venait de mettre en place le site « ouyapacours » en 2009 afin que les parents puissent communiquer les absences et qu’elles puissent être comptabilisées. Ce site fonctionne toujours et permet d’obtenir des données comme celles que communiquait le la FCPE en février dernier: 6.000 jours de classe perdus entre la rentrée 2015.

Des économies pour l'État

Enfin, ce 18 octobre, l’AFP indiquait que, pour l’académie de Créteil, la FCPE estimait que l’État devait théoriquement onze millions d’euros aux écoles du département:

«Le non-remplacement systématique des enseignants absents en maternelle et en élémentaire a fait économiser cette somme à l'État dans le département.»

Est-ce pour parer à ce type d’urgence que le ministère a proposé un plan pour répondre au problème du remplacement des professeurs absents avec le hashtag #remplacement?

Il a tourné sur Twitter toute la journée le 18 octobre… avec beaucoup de critiques. Car les solutions proposées ne semblent pas vraiment à la hauteur.

Des mois sans enseignants, la catastrophe

Parce que si les «petites absences» sont un souci, les grosses sont une catastrophe… Le non remplacement, ce n’est pas simplement quand le prof a une grippe et que les élèves passent trois jours répartis dans les autres classes (à l’école primaire) ou quelques heures dans les salles de permanence (au collège). Le non remplacement des enseignants, c’est parfois passer des semaines et même des mois sans enseignants. Si le nombre moyen d’absences recensé par le ministère de l’Éducation est très faible (1,6% des demi-journées dans le premier degré et 2,9% des heures dans le second), ces statistiques recoupent assez peu la réalité des situations vécues dans les zones les plus touchées par ce problème et régulièrement dénoncées par les associations de parents d’élèves et les enseignants eux-mêmes.

C’est mettre en danger la continuité des apprentissages, comme me le racontait Hisham, chauffeur de Uber, au hasard d’une discussion:

«Je venais d’un collège très populaire de Mantes-la-Ville (le mot utilisé était “ghetto”). Et c’était difficile l’arrivée au lycée parce que le niveau, il était pas là. En mathématiques, au début de l’année de seconde, on a eu un cours où il était question des identités remarquables, j’étais totalement perdu. Le prof m’a dit, c’est impossible que tu n’en aies jamais entendu parler. J’ai dû lui expliquer que je n’avais pas eu de professeur pendant six mois en quatrième et trois mois en troisième. J’ignorais des pans entiers du programme. Nous avions tout le temps des professeurs absents dans mon collège.»

Hisham a bien surmonté ce handicap de l’arrivée au lycée, il a même été enseignant. Ce genre d’histoire arrive encore, arrive tout le temps dans certains établissements… 

Les exemples sont assez faciles à trouver. À la rentrée 2015, dans le XIII arrondissement de Paris, une classe de CP qui n’a pas d’enseignants à la rentrée pendant plusieurs semaines. Les parents appellent les journalistes (dont moi) parce que les jours passent sans qu’un remplaçant ne pointe le bout de son nez. En CP, c’est ennuyeux.

J’ai moi-même été contractuelle entre mars et juin 2015 et j’ai pris la suite d’une enseignante qui partait en congé maternité. La première chose que j'ai comprise, c'est que ma présence était une bénédiction pour l’établissement dont la direction craignait de voir deux classes (une quatrième et une troisième) sans enseignant pendant longtemps… Ce genre de chose étant monnaie courante. Une enseignante, sans formation après tout, c'est mieux que rien!

Une pénurie de profs

Il me suffit de passer un coup de fil à une vieille amie, enseignante titulaire d’un collège de l’éducation prioritaire de Normandie, pour qu’elle me raconte:

«Depuis la rentrée, on a eu un mois sans prof de physique pour deux classes. Et aussi déjà eu un mois sans prof d’anglais pour une autre classe. Une collègue enceinte qui a du partir plus tôt, les élèves ont passé dix jours sans prof. Puis un TZR (remplaçant, titulaire de l’Éducation nationale) est arrivé… Il a commencé un vendredi, le lundi il s’est effondré. Je l’ai récupéré au petit déjeuner, il pensait à démissionner. Finalement il n’est pas revenu. Mais tu sais, des histoires de remplaçants qui viennent deux jours et repartent j’en connais plein. La classe a encore passé huit jours sans prof puis une nouvelle remplaçante est arrivée. Elle est repartie au bout de deux jours… en arrêt maladie. En ce moment on a un contractuel… il n’a pas de Capes mais plus d’expérience. Ça se passe bien. On espère le garder.»

Les remplaçants, ou «TZR», c'est un peu comme les remplaçants d'une équipes de foot: ils font partie de l'équipe et, comme un avant-centre ou un ailier, restent dans leur discipline, mais ne jouent pas forcément. De même, ils n'ont pas choisi d'être TZR et le syndicat majoritaire du second degré (SNES-FSU) dénonce le fait qu'ils soient utilisés comme «une variable d’ajustement d’une gestion à court terme des personnels». Concernant ces «zones» elles sont, précise le SNES, définies au sein de chaque académie «en tenant compte des contraintes pédagogiques, des spécificités des disciplines, du réseau d’établissements, des difficultés liées à la géographie et des infrastructures routières ou ferroviaires existantes afin que les remplaçants puissent se déplacer au sein de la zone dans un délai raisonnable»

Dans le premier degré, le ministère de l'Éducation précise que les modalités d'organisation du remplacement varient d'une académie à l'autre. Mais il y a également des brigades de remplaçants pour les remplacements de courtes ou moyennes/longues durées –leur «rayon» d'intervention devrait être élargi au département à la prochaine rentrée.

La raison de ces problèmes est double: d’une part, la baisse des effectifs d’enseignants enregistrée sous la présidence Sarkozy (le même qui a habilement déclaré sur France Inter le même jour que les professeurs étaient en vacances six mois par an) a abouti à une érosion du nombre de postes de professeurs remplaçant… aggravant le problème dans les zones en tension. Un problème que, visiblement, les créations de postes, y compris de remplaçants (5.000 postes), n’ont pas permis de résorber.

À ceci s’ajoute le fait que certaines académies ont enregistré une croissance démographique sensible. C’est le cas de l’académie de Créteil où des parents d’élèves ont plusieurs fois porté plainte contre l’État pour non continuité du service public et où la FCPE locale met en ligne un kit pour adresser des recours au Tribunal administratif.

Ensuite, malgré des campagnes de communication, et un concours spécifique mis en place pour (toujours) l’académie de Créteil, il demeure compliquer de combler les manques. Dans le second degré, des disciplines comme les mathématiques mais aussi l’anglais et le français manquent cruellement de candidats au niveau. Bref, c’est l’attractivité même du métier qui est doit être interrogée.

Et on voit bien que l’école publique est dans un cercle vicieux. L'éducation prioritaire est jugée peu efficace car on y envoie les professeurs en début de carrière –ce qui signifie par exemple que les congés maternité y sont plus nombreux– et ils s’empressent d'en partir, une fois que le nombre de points accumulés pour un établissement plus mixte socialement est atteint. En effet, ces établissements ne bénéficient pas réellement de plus de moyens et scolarisent les enfants des familles en difficulté, éloignées de la culture scolaire, enfants qui peuvent être issus de l’immigration, de classes populaires en banlieue, dans des villes pauvres, en zones rurales… Des établissements donc où les difficultés, auxquelles s’ajoute celle du manque de remplaçants, sont concentrées. C’est cette organisation qui est en train de tuer l’image et la représentation que nous avons de l’école publique. Et l'éducation des enfants avec.

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