Culture

Memory of Love: La mémoire, l'oubli, l'image

Anne Kerlan-Stephens, mis à jour le 07.11.2009 à 20 h 27

Un film métaphysique qui permet de s'interroger sur la place de l'homme dans le Temps

La première séquence qui ouvre le dernier film de Wang Chao (Memory of Love, Chong lai) - un plan fixe sur une barque au bord d'un lac, filmée à distance dans l'encadrement géométrique d'un portique; une jeune femme, debout à l'une des extrémités de la barque se laisse tomber à l'eau - indique à quel point ce film se situe sur un registre métaphysique (en ce qu'il nous parle de l'expérience humaine du temps, indissociable ici de celle de l'amour) ou existentiel - par ce qu'il nous dit de la condition de l'homme moderne chinois dans sa relation à la mémoire et à l'oubli. C'est peut-être surprenant venant d'un réalisateur comme Wang Chao, qui nous avait habitué à une stricte observation du réel chinois[1], y compris au prix de la clandestinité. C'est aussi la raison pour laquelle ce film retient l'attention.

Le propos du film peut se résumer ainsi: un matin, deux amis et collègues médecins dans un grand hôpital, prennent en charge un couple arrivé aux urgences après un grave accident de voiture. La femme, He Sizhu, n'est autre que l'épouse de l'un des médecins, Li Xun, et l'ancienne petite amie de l'autre médecin, Qian Cheng; l'homme, Chen Mo, selon toutes les apparences, est son amant. Lui s'en sort avec des blessures superficielles, elle, suite à un trauma crânien, est frappé de perte de mémoire rétrograde: elle a entièrement oublié les trois dernières années de son existence. Ses souvenirs s'arrêtent en ce jour où, au cours d'une excursion sur un lac avec Qian Cheng, elle lui annonce qu'elle le quitte car elle aime et va épouser Li Xun. Pour aider la jeune femme à recouvrer la mémoire, Qian et Li décident de revenir avec elle trois années en arrière et de reconstituer pas à pas, au détail près, ces moments de sa vie passée: sa rupture avec Qian, son mariage avec Li et, parce qu'il le faudra bien, sa rencontre avec son amant, le professeur de danse latine Chen Mo.

Le récit se déroule donc sur des registres de temporalité hétérogènes où la linéarité est bouleversée, et ce de diverses façons tant pour les protagonistes que pour le spectateur. L'histoire se déroule d'une façon apparemment fluide - le réalisateur recourt très peu aux flash back - mais le présent qu'il reconstitue est un présent incessamment plié et étranger à lui-même. Les deux personnages, Li Xun et He Sizhun, répètent les faits et gestes d'il y a trois années mais cette répétition est différente pour l'un et l'autre. Pour lui, elle est reconstitution médicalement nécessaire, quoique absurdement factice. Mais elle devient aussi réparation de son amour blessé, car il se donne ainsi le droit d'oublier le futur attendu, disant à Sizhun, à propos de cet amant qui fatalement doit surgir dans leur histoire «j'ai le droit de l'oublier, pas toi» (parce qu'elle doit reconstituer la totalité de ses souvenirs pour revenir à la vie). Pour elle, c'est une forme de répétition spectrale, comme l'actrice le fait sentir dans sa façon de jouer légèrement hallucinée ou encore quand elle est filmée se voyant, sur un grand écran, en train de danser le tango dans un futur-passé qu'elle ne possède plus. Alors qu'elle ne sait pas encore qu'elle a perdu la mémoire, elle sent que quelque chose ne va pas dans ce présent qu'elle joue plus qu'elle ne le vit. Pour nous spectateur, enfin, assistant à l'histoire d'un point de vue surplombant, tout est nouveau mais les indices narratifs et visuels sont là pour nous avertir de nous méfier de cette croyance naïve en de la nouveauté qui pourrait bien en fait n'être qu'une expérience de déjà vu.

Déjà vu.

C'est que le film s'inscrit dans une mythographie visuelle qui donne à cette expérience particulière de la temporalité une dimension autre. D'une part, le choix des lieux, d'autre part une forme de filiation avec des films nous aident à comprendre le véritable propos du film: il ne s'agit surtout pas de parler des classes moyennes chinoises - même si le portrait de cette génération de happy few est très intéressant - mais bien plutôt de la situation de l'homme (chinois?) dans son temps, entre un passé oublié, un présent spectral et un futur craint.

Les lieux, pour commencer par ce qui sera sans doute le plus évident aux yeux des spectateurs chinois mais probablement pas du spectateur occidental. L'histoire se déroule à Hangzhou, ancienne et éphémère capitale impériale sous la dynastie des Song du Sud, une dynastie remarquée par ses accomplissements artistiques, en particulier dans le domaine de la peinture et de la poésie, mais rapidement condamnée à disparaître sous l'invasion mongole. Hanzghou est sise aux bords d'un lac, dans des paysages d'une exceptionnelle beauté.

ttp://www.qigongchinatrip.com/printerdeposit_files/images/Hangzhou,-view-of-famous-We.jpg

Le lac de l'Ouest à Hangzhou

La ville est montrée cependant plus pour ce qu'elle est aujourd'hui: une ville moderne. Un plan revient ainsi à plusieurs moments du film, les rives du lac, de nuit, bordées des innombrables lumières des hauts immeubles qui l'ont envahie ces dix dernières années. Mais, comme pour la séquence inaugurale, lorsque le couple entame son pèlerinage dans le passé, ce sont en des lieux marqués par leur intemporalité : des lacs, un temple bouddhique dans la montagne, une barque-salon de thé. Ces lieux évoquent alors immanquablement les peintures chinoises de la dynastie des Song du Sud, même si le réalisateur prend soin de ne pas les photographier comme des peintures. Ce sont en ces lieux que les sentiments revivent, alors qu'à l'opposé, lorsqu'il s'agit de reconstituer le passé en le reproduisant à l'identique, s'impose l'étrangeté. Li réalise la permanence de son amour pour Sizhun lorsqu'il part avec elle dans le monastère bouddhique ; il est en revanche gauche et distant le jour où il doit refaire en studio la photographie souvenir de leur mariage, après avoir fait des pieds et des mains pour retrouver la même robe que celle que Sizhun portait trois années auparavant.

La filiation du cinéma chinois

Par ailleurs, et sans véritablement les citer, Memory of Love se situe dans la filiation d'une longue série de films chinois travaillant les questions de répétition et de retour. Pour le registre amoureux mais aussi l'usage de la musique comme parole amoureuse[2], on pense nécessairement à In the Mood for Love. Il y a dans le film de Wang Chao, comme dans celui de Wong Kar-wai, la volonté d'extirper la rencontre amoureuse d'une temporalité linéaire; de signifier à quel point l'amour est expérience d'un temps qui ne passe plus, d'un temps qui se répète ou d'un présent hanté. Par cette évocation fantomatique des corps qui viennent, se croisent, dansent ensemble, le film évoque aussi ces nombreux films de fantômes, de Rouge (Stanley Kwan, 1987) à My Left Eye See Ghosts (Johnnie To et Wai Ka-Fa, 2002), pour citer deux films dans des registres extrêmement variés du film romantique et de la comédie. Les fantômes, loin d'être terrifiants, nous accompagnent le temps du deuil. Avec eux, le passé revient et perdure, jusqu'au moment où les mortels que nous sommes acceptons de les quitter. C'est sur ce registre qu'est filmée la seconde rencontre de Sizhun avec celui qui fut son amant; elle devient pour lui un fantôme. Elle vient s'inscrire dans l'image-souvenir qu'il projette et regarde incessamment de cette femme aimée dansant le tango mais elle ne le rejoint pas une seconde fois. Pour lui, elle doit disparaître. Le travail de l'image dans cette séquence rappelle Suzhou River (Lou Ye, 2000), autre film jouant sur les registres de la perte, de l'amour et du temps fantôme.

Memory of Love ne se situe pas simplement dans le registre amoureux cependant. Répétition et retour sont aussi le propre d'une certaine expérience chinoise de l'histoire, expérience d'une mémoire bloquée, interdite, contrainte à l'oubli, ce qui est le propre de bien des événements de la Chine de ce dernier siècle. Hou Hsiao-Hsien dans Good Man Good Woman avait ainsi construit son film sur des registres temporels décalés où le passé faisait irruption dans le présent - et là encore l'image, dans sa matérialité, avec des oppositions entre les séquences en couleur et en noir et blanc, le jeu entre images fixes et images animées, rendait visible cette présence du passé. Memory of Love, bien entendu, ne va pas dans cette voie mais exprime probablement une question de type existentielle propre à cette Chine qui, tout en étant déjà lancée vers son futur, est habitée de ces fantômes multiples que son histoire lui a légués. Une Chine jeune, qu'on dit souvent sans mémoire, par choix ou par obligation, mais qui peut-être ne sait trop que faire d'un futur dont elle ne sait s'il sera répétition d'un passé déjà vécu ou véritable aventure vers l'inconnu.

Anne Kerlan

Image de une: Memory of love, DR.


[1] Comme dans l'Orphelin d'Anyang, filmé en partie en caméra cachée.

[2] Notons la très belle bande son alternant principalement deux titres, Pavane pour une infante défunte (Ravel) et Oblivion (Astor Piazzola).

Anne Kerlan-Stephens
Anne Kerlan-Stephens (2 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte