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L'héroïsme wallon contre l'ordre libéral, une mémoire de hautes luttes

BRUNO FAHY / Belga / AFP

BRUNO FAHY / Belga / AFP

En faisant entendre ses doutes sur la manière dont se négocient aujourd'hui les accords de libre-échange, le ministre-président wallon Paul Magnette porte l'héritage d'André Renard et des luttes ouvrières des années 1960 qui ont forgé ce qu'est la Belgique aujourd'hui.

On découvre que la Wallonie existe et porte à gauche et prend aux sérieux la mondialisation libérale pour la freiner –juste la freiner, enfin, mais dans une belle langue, quand son ministre-président Paul Magnette, s’en va citer Kant pour fustiger le secret des négociations internationales: «Toutes les actions relatives au droit d’autrui, dont la maxime n’est pas susceptible de publicité, sont injustes»


On découvre la Wallonie refusant un temps de voter le Ceta –un accord de libre-échange entre l'Europe et le Canada– avant d'obtenir quelques concessions, et on découvre la lune. On devrait savoir que ces choses-là n’arrivent pas par hasard et pas n’importe où. Et si cette petite terre freine le libre-échangisme, son histoire l’y autorise, et l’y oblige à la fois. Magnette, ce héros nouveau, n’aurait jamais existé sans quelques hommes rugueux qui existèrent dans un autre siècle, qui chantaient l’Internationale dans une Belgique rouge sous les fumées de l’industrie.

Le véritable héros s’appelait André Renard. Il est mort en 1962. Il était syndicaliste et franco-belge, né à Valenciennes, résistant pendant la guerre, républicain même s’il ne voulait pas renverser la monarchie belge, trop fin pour cette provocation-là. En son temps, des ouvriers se seraient fait tuer pour lui, et cela arrivait, dans la fureur des grèves et des répressions. Il a inventé, lui et personne d’autre, une Wallonie politique, pas simplement culturelle: politique, et sociale, dont l’identité était prolétaire, quand les hauts fourneaux, les mines et les laminoirs portaient encore l’honneur d’une classe ouvrière en péril… C’est cette Wallonie politique, dont Magnette a hérité –il le sait, forcément.

«La grève du siècle»

Cela se joue à l’hiver 1960-61, dans un mouvement social que l’on appelle «la grève du siècle». Cet hiver-là, le roi Baudouin épouse la princesse Fabiola, la Belgique perd le Congo, une puissance coloniale déliquescente se découvre petite monarchie européenne et endettée. Un gouvernement de droite veut assainir les finances pour relancer la machine. Austérité. Déflation. Le plan s’appelle «la loi unique». Présentée en septembre, elle va mettre un pan de la belgique salariée dans la rue, avec une violence peu imaginable aujourd’hui. Cela dure cinq semaines, et le pays en sortira transformé.

Il ne s’agit pas seulement de cesser le travail. Il s’agit d’empêcher toute activité économique, commerciale, de paralyser le pays pour bloquer le pouvoir. Quand ils le peuvent, les syndicalistes ferment les villes et les commerces. La troupe riposte –pas seulement la police ou les gendarmes, mais la troupe bientôt, qui patrouille dans des villes mortes. La veille de Noël, le journal La Wallonie, l’organe du syndicat FGTB de liège, que Renard dirige, est saisi, pour avoir lancé un appel à l’insoumission aux militaires:

«Vous êtes mobilisés pour défendre le pays et non pour l’étrangler. Ne craignez rien, tout le mouvement socialiste est là pour vous défendre. Soldats, ne soyez pas traîtres à votre classe. Nous comptons sur vous!»

Salut, salut à vous, brave soldats du 17e, comme chantaient les viticulteurs de l’Aude, face aux soldats de Clemenceau? En 1960, le mouvement social retrouve sa ferveur originelle, et la sauvagerie de la lutte. Il y a des manifestations, des meetings, des saccages, des fusillades, des morts. Un chômeur à Bruxelles en décembre, quatre manifestants à Liège le 16 janvier, un autre encore, un ancien boxeur, Jo Woussen, à la fin du mois, dans un meeting de Renard…

À la fin, il y a la défaite. La loi passe. Le travail reprend. On est allé très loin. Renard a menacé «d’abandonner l’outil» –cesser d’entretenir les installations sidérurgiques, qui doivent tourner au ralenti sous peine de disparaître. Il n’a pas osé rayer cette l’industrie de la carte. Mais il acte sa rupture. Quand le mouvement s’arrête, il quitte le syndicalisme et dirige un Mouvement populaire wallon, qui réclame la transformation de la Belgique en un État fédéral. Les socialistes wallons, dans leurs mots de politiques, porteront le même thème. Renard n’a que quelques mois à vivre. Mais ce qu’il crée forge une histoire, après lui, on parlera de «renardisme».

«Il n'y a pas de belges»

La grève a révélé la césure belge. Quand les salariés reprenaient le travail, en Flandre et à Bruxelles, les Wallons tenaient bon. Dans les cortèges le drapeau de la Wallonie, un coq rouge arc-bouté sur fonds jaune, était un signe de ralliement. On avait de qui tenir. On parlait français, peut-être, mais pas seulement, et l’on n’avait rien à voir avec la bourgeoisie bruxelloise, le pouvoir, les oligarchies. En 1886, un hobereau galonné, le général Van der Smissen, avait fait massacrer de l’ouvrier à Charleroi, quand une insurrection populaire prenait la Wallonie. Rien n’était oublié? Mais cette fois, on ne se contenterait pas de subir. On partirait.

Seul le fédéralisme peut créer les conditions favorables aux réformes de structure économique qui créeront elles-mêmes les conditions de l’expansion économique dans le progrès social

Renard avait compris le rapport de force. Ce qu’il représentait –la classe ouvrière centenaire– allait être balayée dans les temps nouveaux. Les Flamands, si longtemps négligés de la scène belge, discrédités par le ralliement aux allemands de leurs leaders, étaient devenus majoritaires en Belgique. Ils prendraient le contrôle de l’Etat, imposeraient leurs normes: catholiques, conservatrices, libérales, capitalistes. Si la Wallonie ouvrière avait une chance de survie, c’était dans la séparation:

«Si nous continuons de vibrer dans un pays unitaire centralisé comme le nôtre, la Wallonie finira par être vassalisée par la Flandre», disait Renard à la télévision française.

Il ne s’agissait pas de résistance culturelle, au sens de la langue: mais d’un impératif social.

L’idée de la séparation n’était pas nouvelle. En 1912, quand la monarchie belge était francophone et Bruxelles parisienne, dans l’insouciance des nantis, un député socialiste, Jules Destrée, avait écrit une «Lettre au roi sur la séparation de la Flandre et de la Wallonie». Les mots sont rentrés dans l’histoire:

«Laissez-moi vous dire la vérité, la grande et horrifiante vérité: il n’y a pas de Belges. J’entends par là que la Belgique est un État politique, assez artificiellement composé, mais qu’elle n’est pas une nationalité. Un paysan campinois et un ouvrier wallon sont deux types distincts d’humanité. 

 

La Flandre est en grande majorité, agricole; la Wallonie est, en grande majorité, industrielle. Le Flamand est lent, opiniâtre, patient et discipliné; le Wallon est vif, inconstant et perpétuellement frondeur de l’autorité. La Flandre est en grande majorité catholique et parfois, assez agressivement et bassement catholique; en Wallonie, au contraire, la foi n’est plus guère qu’une habitude et les libre penseurs sont très nombreux.»

La libération d'une classe sociale

Ce qui était, en 1912, une provocation ou une prescience, devenait, en 1961, un impératif politique. Renard avait rejoint le mouvement wallon dès 1950. Il complétait par la violence sociale le constat culturel de Destrée. «Fédéralisme! Oui, mais avec la place qui revient à la classe ouvrière. Nous voulons la libération de la Wallonie, mais nous voulons aussi notre libération en tant que classe sociale.» Onze après, la grande grève était le point de non-retour. Les syndicalistes chrétiens avaient refusé la grève de la FGTB socialiste. La rupture était actée. Rien ne serait plus comme avant.

Quelque temps encore, et le fédéralisme adviendra. Les partis politiques scissionneront sur des bases linguistiques. L’État unitaire belge concèderait des pouvoirs à des entités culturelles, linguistiques, régionales. Cette dislocation-reconstruction se fera sous tensions. Les flamands souhaiteront une dissociation culturelle, pour néerlandiser leur territoire. Dans les années 1960, la Flandre militante chante «Wallen Buiten» pour se réapproprier l’université de Louvain. Les wallons, eux demanderont des autonomies politiques. Ils finiront par avoir gain de cause.

La Belgique fédérale, multipolaire, incompréhensible aux cartésiens que sont les Français, naît de ces tensions. On croit ou on feint de croire, en France, que seules la langues, la culture, la résistance des grammaires explique l’imbroglio belge. On adore conter les histories de francophones brimés en Flandre, on vibrait dans les années 1970 à l’épopée des Fourons, ces communes francophones mal situées en terre flamande, et dont les leaders, les frères Happart, symbolisaient un irrédentisme qui nous parlait… On avait oublié la matrice de toute chose: le sang des hommes, les luttes, la violence sociale, et cette grève du siècle qui avait interpellé quelques intellectuels révolutionnaires, de Cornelius Castoriadis à Ernest Mandel.

Il reste le refus, que l’on tiendra autant que possible, et à partir duquel on essaiera de construire

Depuis, l’industrie et les mines ont été rayées du souvenir des hommes. Depuis, le socialisme wallon, privé de lutte et gérant son déclin, s’est perdu dans l’impuissance et souvent la corruption. Renard avait raison et tort à la fois. Le fédéralisme a protégé la société wallonne, préservant un État-Providence partagé avec la Flandre, qui n’a cessé de prospérer dans un monde qui lui ressemble: capitaliste, ordonné, commerçant. Mais la protection n’a pas remplacé le principe de vie. Il croyait, à l’abri de ce fédéralisme, que la Wallonie inventerait un modèle social autonome. «Seul le fédéralisme peut créer les conditions favorables aux réformes de structure économique qui créeront elles-mêmes les conditions de l’expansion économique dans le progrès social», disait-il? Raté.

Un reste de fierté

La ruine a été plus forte. Il n’y a rien de commun entre la fière Wallonie dont rêvait Renard, et ce territoire perdu de la prospérité, que méprisent les riches flamands, impatients de couper les derniers liens pour vivre prospères loin de ces assistés, désormais moqués et méprisés par l’Europe raisonnable, qui n’admet décidément pas que de pauvres –grecs ou de Namur– l’empêche d’avancer… Ou bien si: il reste la fierté pourtant, la politique, comme ultime refuge. Il reste le refus, que l’on tiendra autant que possible, et à partir duquel on essaiera de construire.

Paul Magnette, professeur de sciences politique, polyglotte universaliste et européen convaincu, est devenu une figure du socialisme wallon après la dislocation de ses vieilles gardes, pris dans trop de scandale. C’est un moderne. Mais ce moderne, par force, par choix, par culture, a tenu le discours de ce qui reste de la gauche –même si les gauches de pouvoir ne le tiennent plus: le libre-échangisme n’est pas l’horizon unique de l’humanité… Et s’il a pu le faire, porté par les institutions de son pays, c’est parce que des ouvriers sont morts, jadis, qui chantaient l’Internationale dans les rues de Liège, étaient fusillés par la troupe, menaçaient de bruler les usines, et voulaient croire qu’un syndicaliste les sauveraient. Salut à toi, Renard. Magnette devrait le citer, aussi bien que Kant.

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