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Je m'appelle Alix, j'ai 24 ans, et j'ai été accro au McDo

Mc Donald's | Rafael Acorsi via Flickr CC License by

Mc Donald's | Rafael Acorsi via Flickr CC License by

Au début c'était un plaisir. Puis c'est devenu une obsession dévorante.

Comme toutes les addictions, elle ne s’oublie jamais. Des années après, sa simple évocation reste une tentation, un souvenir à la fois doux et amer. Un appel à la rechute qui me fait de l'œil et m'appelle par mon prénom pour mieux me rappeler qu'elle et moi, c'était vraiment fou.

En ce qui concerne ma propre addiction, pas question d’alcool, ni de cigarette ou de jeux. Pas même de nutella, de réseaux sociaux ou de gifs de chats.

Ne vous moquez pas, c’est très sérieux. J’ai été accro au McDonald’s. Pour tous les jeunes et les moins jeunes, pour ceux qui se sentiraient concernés ou pas, j'ai eu envie de vous raconter ce qui m'est arrivé, parce que c'est normal d'être attiré par le sucre et le gras. C'est même irrésistible. Ça devient vite une obsession dont on n'ose pas parler. Comme je n'ai pas osé le faire jusqu'à aujourd'hui.

L'euphorie des débuts

Sachez que dès l'enfance, j'ai voué un culte à Ronald. À la maison, la cuisine était toujours équilibrée, familiale et savoureuse pour ne pas laisser de place à la frustration. À quelques rares occasions seulement, ma mère nous emmenait, mon frère, ma sœur et moi, manger un Happy Meal. C'était généralement sur la route des vacances, mais jamais plus d'une ou deux fois par an. Alors là, c'était la fête. Je me délectais de ma délicieuse boîte de nuggets, de mes frites et de mon coca à l’eau que je trouvais toujours bien meilleur que celui qu'on pouvait boire ailleurs. J’essayais de faire durer un peu le plaisir mais rien à faire. C’était toujours trop court et une fois mon repas de grande gastronomie avalé, il fallait attendre plusieurs mois avant que l’occasion se présente de nouveau.

Et puis un jour, j'ai déménagé. Vous allez me dire, quel est le rapport? Pourtant, je vous l'assure, le facteur géographique a eu, j'en suis certaine, son importance. Cette année-là, j'avais 15 ans et j'ai donc emménagé en Russie, à Moscou. Toute une culture et une histoire grandioses à découvrir: l'empire des Tsars, le mausolée de Lénine, la propagande de Staline, le Kremlin de Poutine. Mais aussi le froid légendaire, la toundra, le bortsch, les kartochkas et la vodka. 

En arrivant dans mon nouveau lycée, j'ai pu faire la connaissance d'une cantine aussi appétissante qu'une gamelle de pâté pour chat. Heureusement comme j'étais parmi les «grands», j'avais une autorisation formidable: celle de pouvoir sortir de l'école le midi pour aller déjeuner où je voulais avec mes petits camarades. 

L'habitude s'est installée chaque semaine. Et puis chaque jour. Parce que tous les midis, nous n'avions plus envie d'autre chose. C’est devenu une évidence

Je dois bien avouer qu'à cette époque, manger du bortsch ou du choux (ingrédient très présent dans la cuisine russe), ça ne m'enthousiasmait pas tellement. Plus facile, plus rapide, moins cher, il s'est trouvé que trois McDonald's situés à cinq minutes à la ronde de mon lycée répondaient parfaitement à mes attentes. Une bénédiction! La liberté, l'émancipation ultime. À moi la possibilité d'y faire un tour quand je voulais. Mieux que de faire l'école buissonnière.

Par chance, la super copine que j'avais rencontré était aussi fan des nuggets que moi, et aussi peu soucieuse d’avoir une alimentation équilibrée que je l’étais. Sans vraiment se poser la question donc, nous avons pris l’habitude d’aller au McDo, de temps à temps. C'était la garantie d'être repues en une heure de pause top chrono, et ça nous faisait vraiment plaisir.

«À quand une carte de fidélité?»

Le plaisir d'y aller, de manger des frites chaudes et salées s'est progressivement répété. C'était le bonheur, le même goût familier retrouvé, la satisfaction de manger avec les doigts, mais aussi de trouver un peu de viande grillée, dans un pays où elle est plus généralement bouillie. L'habitude s'est installée chaque semaine. Et puis chaque jour. Parce que tous les midis, nous n'avions plus envie d'autre chose. C’est devenu une évidence. Plus besoin de se poser la question de savoir où nous allions déjeuner entre le cours de maths et celui d'anglais, la réponse était trouvée. À force d'être une facilité, c'était devenu une envie irrésistible, un pur moment de décontraction. Tant pis si nous nous privions d’un déjeuner avec le reste de la classe. L’essentiel était là: nous étions toutes les deux au McDo. Tous les jours de la semaine, du lundi au vendredi. Hors jours fériés et vacances scolaires.

Je me souviens que sur le moment, nos amis n’en revenaient pas: «Comment vous faites pour manger là-bas tous les jours? Ça ne vous écœure pas au bout d’un moment?», nous disaient-ils un peu dégoutés. Mais moi, je ne pensais qu'à une chose, être rassasiée. J’avais pris l’habitude de m’empiffrer à chaque déjeuner d'un Big Mac, six voire neuf nuggets, accompagnés bien sûr d’un grand coca (pas light ni zéro), d’une boîte de frites et d’une glace nappée de chocolat ou de caramel. D'ailleurs, je changeais rarement de commandes. 

Tout en mangeant compulsivement l'intégralité de notre plateau –même si on n'avait déjà plus faim après les frites–, on riait, on discutait et on s'amusait de tout. Ça nous rendait euphoriques. Même demander mon menu au comptoir était devenu comme réciter une jolie poésie que je connaissais par cœur. Comme je passais ma commande en russe, j'avais l'impression de progresser, d'être bilingue même (quelle honte). J’avais fini par sympathiser avec l’une des serveuses et je lui demandais toujours: «À quand une carte fidélité?». Je visualisais tous les points que j’aurai pu cumuler à raison d’au moins cinq, si ce n’est six repas au McDo par semaine. 

Oui, j'avais encore franchi un cap. En plus de manger chez Ronald les jours d'école, j’ai commencé à en avoir très envie le week-end. Ça me manquait. L’odeur de graille, le goût, rien que de m’imaginer mordre dans un conglomérat de poulet frit ou un hamburger me faisait saliver, même si j'en avais déjà mangé la veille. Toujours accompagné de ma super copine le samedi après-midi, j’ai donc commencé à aller prendre mon goûter au McDo. Quand je dis «goûter», ne m'imaginez pas attablée devant une petite glace ridicule. Même si j'avais déjà bien mangé chez mes parents le midi, je voulais sortir le ventre PLEIN. Le plus souvent, je craquais pour un de mes mets salés favoris. «Juste pour le plaisir», je me disais à l’époque. En fait, c’était pour soulager ma fringale de gras. 

Mensonges et culpabilité

Ce qu’en disait mes parents? Pas grand chose, car ils ne savaient pas tout. Pour financer ma passion dévorante pour les menus Best Of, je leur avais dis d'un air causette que la cantine était trop infecte pour y déjeuner. Aimants et soucieux de ma forme, ils me donnaient donc régulièrement un peu de sous, sans savoir que je le dépensais chaque midi chez Ronald. Je leur disais que je mangeais dans d’autres endroits plus sains pour qu’ils ne s’inquiètent pas. Et comme ni mon poids ni mon appétit pour les autres repas ne changeaient, rien ne trahissait le mauvais pli que j’avais pris (ou alors il était discret).

Une camarade m'a dit: «Pendant un mois, j’irai manger au McDo avec toi chaque fois que tu iras». Résultat, au bout du troisième déjeuner, elle était déjà écœurée

Je me souviens même de ma réaction quand notre prof de SVT nous a montré en classe Super Size me, la fameuse expérience de cet américain Morgan Spurlock, pimpant de santé et sportif, qui s'est lancé le défi de manger McDo pendant un mois, matin, midi et soir. «Cool!» je m’étais dit en découvrant le concept. J'étais sûre que moi, je ne serais pas déprimée si je tentais l'expérience.


Même quand une déception amoureuse m’a fait perdre mon appétit durant quelques semaines, je n’ai pas changé mes habitudes. Au lieu de me dire: «Oh allez, c’est l’occasion de tout changer et d’arrêter cette foutue malbouffe», j’ai continué à y aller chaque jour, mais cette fois-ci en me «contentant» d’un grand coca. Toujours pas light ni zéro.

Ce qui a tiré ma sonnette d'alarme, c’est lorsqu’une fille de ma classe s'est lancé son propre défi Super size me et m'a dit: «Pendant un mois, j’irai manger au McDo avec toi chaque fois que tu iras». Résultat, au bout du troisième déjeuner, elle était déjà écœurée. Je me suis sentie bête. Un peu honteuse de cette mauvaise habitude alimentaire peu recommandable et pas très glorieuse. 

Comme je me sentais un peu coupable après ce défi, j’ai essayé de réduire le nombre de mes repas au McDo et j’accompagnais mes copines manger plus sainement au déjeuner. Mais ce n'était qu'une couverture car le lendemain, je courais de nouveau satisfaire mon envie de gras. Tout ça a duré trois ans.

L'écœurement

Puis il y a eu un autre déménagement. Celui où je quittais définitivement le nid familial pour m’installer seule à Paris. Honte à moi, je me souviens même m’être demandé –intérieurement certes, mais tout de même– s’il y avait un McDo non loin de mon nouveau logis. Annonce prématurée de mon apocalypse alimentaire? Le destin m’a effectivement menée dans un quartier étudiant, forcément doté de deux fast-foods.

Sauf que cette fois-ci, j’ai naturellement senti que mon corps n’allait pas l’accueillir de la même manière. Je faisais moins de sport qu’au lycée et l’âge venant… (oui j’avais 18 ans), je me suis dis que j’allais payer cher ma mauvaise habitude si je n’y mettais pas un terme. C’était déjà un miracle que j’en sois quasiment sortie indemne, pas question de me réveiller quand il serait trop tard.

En me concentrant pour réfréner mes élans, je suis donc passé de cinq ou six repas McDo par semaine à deux environ. À chaque fois que je passais devant un McDonald's, c'était le supplice, l'appel du diable. Alors je finissais quand même par céder. Mais une fois sur place, je n'y prenais plus le même plaisir. Je me suis mise à terminer mes repas avec une désagréable sensation d’écoeurement, de lourdeur. Le plaisir que je cherchais s'estompait très vite et ma fringale intempestive se calmait. Jusqu'à la prochaine fois. 


Quand je fais aujourd'hui ce récit à des diététiciens-nutritionnistes, ils sont tous unanimes mais pas surpris par mon histoire: ce n'est pas la chaîne de restauration en elle-même qui m'a rendu accro, c'est tout ce que je pouvais y trouver. Le gras, le sel et le sucre, tous ces aliments magiques qui nous font saliver et nous procurent une jouissance gustative. Catherine Becker, diététicienne cannoise m'a même expliqué que ce réflexe est inscrit dans notre patrimoine génétique. Notre corps associe ces aliments à la production de dopamine, et il en demande encore. Plus on en mange, plus il faudra augmenter la quantité pour être satisfaits.

Tous ceux qui ont mangé McDo le savent, la sensation de satiété n'est que de courte durée

Rechute?

Le «shoot hypercalorique» que j'ingurgitais chaque midi était devenu une obsession pour mon cerveau et pour mon estomac habitué aux grandes quantités et aux plats riches. Mais tous ceux qui ont mangé McDo le savent, la sensation de satiété n'est que de courte durée. Ces menus faibles en valeurs nutritionnelles ne suffisent pas, il faut les compléter, manger encore pour ne pas avoir faim. Un cercle vicieux qui nous pousse à manger bien plus loin que notre propre faim. 

Essayez par exemple de chercher «McDonald's addict» sur Twitter. Vous verrez le nombre impressionnant d'internautes qui se disent accros à la chaîne de restauration. Que dis-je «une chaîne», un empire plutôt. Dans les capitales, en province, à l’étranger, pas un endroit pour être en paix! J'ai fais un tour –risqué– sur leur site pour en savoir plus: il y a 33.000 restaurants à l'enseigne jaune et rouge répartis dans 119 pays du monde. De quoi servir et séduire 64 millions de clients chaque jour.

Alors comment j'ai fait? Sans en être consciente, j'ai continué à consommer McDo jusqu'à écœurement. Jusqu'à ce qu'un jour, je me rende compte, seule devant mon plateau que ça me dégoûtait. Que je me sentais crasseuse après mon repas, engourdie. Mon poids restait toujours le même et j'aurais pu continuer encore longtemps, mais je n'en ai plus eu envie. Je savais que si je craquais encore, j'éprouverais moins de plaisir à manger un burger tout mal fagoté plutôt qu'un bon plat chaud dans une assiette. Et puis soudain, quand je pense que je suis guérie, je tombe sur une pub McDo.

Même écrire cet article a été pour moi une tentation de tous les instants. J'ai rêvé de céder et je l'ai fait: je suis allée soulager mon envie un midi, en me disant que j'arriverais mieux à me concentrer ensuite. Je crois que ce McDo là a été décisif. Plus de plaisir, que de la déception. Enfin, j'ai vu McDonald's dans sa réalité, non plus à travers l'idéal que je m'en faisais. Terminé, adieu. Aujourd'hui, je vais pouvoir regarder tous ces documentaires ahurissants sur la fabrication des nuggets et me dégoûter définitivement. S'il faut en arriver là, neuf ans après le début de mon addiction, Ronald a encore de beaux jours devant lui, et ses 29 hamburgers vendus par seconde dans le monde aussi...

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