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Manuel Valls pris au piège du guêpier hollandais

Manuel Valls et Francois Hollande lors des obsèques de Michel Rocard à Paris, le 7 juillet 2016 | PHILIPPE WOJAZER / AFP

Manuel Valls et Francois Hollande lors des obsèques de Michel Rocard à Paris, le 7 juillet 2016 | PHILIPPE WOJAZER / AFP

Craignant, à juste titre, que son avenir politique soit compromis par une désastreuse candidate de François Hollande, Manuel Valls fait le forcing. Mais le premier ministre, impopulaire et rejeté à gauche, aura le plus grand mal à ne pas être entraîné dans la faillite de ce quinquennat.

C'est une très belle aventure politique qui risque de fort mal se terminer. Manuel Valls a incontestablement été le grand gagnant du quinquennat de François Hollande. Personnalité droitière et marginale du Parti socialiste, l'ancien maire d'Evry (Essonne) n'avait recueilli que 5,6% des suffrages lors de la primaire de gauche de 2011.

Ce très modeste score ne l'avait pas empêché de décrocher l'un des ministères les plus importants, l'Intérieur, dés le mois de mai 2012. Moins de deux ans plus tard, l'ambitieux Valls, qui avait noué une improbable et temporaire alliance avec Benoît Hamon et Arnaud Montebourg, était même propulsé à l'hôtel Matignon.

Emporté par le désastre

Le désastre du quinquennat hollandais –dont il fut de bout en bout une pièce maîtresse– menace pourtant gravement son avenir politique. Rêvant de l'Elysée, comme tout Premier ministre qui se respecte, Valls a désormais beaucoup de soucis à se faire.

Le fameux livre d'épanchements de Hollande, tellement symptomatique de son manque de stature présidentielle, a précipité «une rupture de confiance» entre les deux chefs de l'exécutif. Valls se permet maintenant de faire publiquement la leçon au chef de l'État. «Il faut de la pudeur, il faut de la hauteur de vue», a-t-il tancé depuis le Canada. «L'exercice du pouvoir, c'est l'intimité, le respect de la confidence, du secret», a-t-il encore souligné, quelques jours plus tard, au micro de France Inter.

La mésentente entre le chef de l'État et celui du gouvernement est un des grands classiques de la Ve République. Qu'un tel divorce se produise à six mois d'une élection présidentielle est toutefois inédit. Tout comme est sans précédent le fait que le Premier ministre tente d'empêcher le président de la République sortant de se représenter afin d'être lui-même candidat.

Imposer sa candidature

La manière dont Valls tente de dissuader Hollande d'être candidat en 2017 est, à première vue, surprenante. Le chef du gouvernement pourrait avoir intérêt à laisser le président se faire battre en 2017 pour lui-même se présenter en 2022, comme il en avait initialement l'intention.

Le discrédit du président sortant, qui peut non seulement être absent du second tour de la présidentielle mais aussi être devancé par Jean-Luc Mélenchon, est cependant si profond que sa candidature plomberait également Valls. «La gauche peut sortir de l'Histoire», déclare-t-il. Comprenez qu'il craint de disparaître lui-même avec Hollande.

Voilà pourquoi, n'hésitant pas à faire les yeux doux à la gauche socialiste dont il s'était brutalement séparé, Valls tente d'imposer sa propre candidature. Il ne croit guère possible la victoire en 2017 mais vise une défaite honorable qui, le posant en chef de la gauche modérée, préserverait ses chances de succès cinq ans plus tard.

L'obstacle de la primaire

D'innombrables obstacles jonchent néanmoins la route de Valls. Requinqué par l'amélioration de la situation de l'emploi, bénéficiant de la complicité de certains de ceux qui ne supportent pas le Premier ministre, le résilient Hollande conserve encore la capacité de se représenter.

Quand bien même le président renoncerait, la candidature Valls ne s'imposerait pas sans de très sérieuses résistances lors de la primaire de la gauche gouvernementale. Par ses choix politiques comme par son style, le Premier ministre s'est créé une forte inimitié à gauche qui aurait toutes les chances d'aboutir à une coalition majoritaire contre lui. Entre Valls et Montebourg, l'électorat de gauche préférerait sans doute le second, en 2017 plus encore qu'en 2011.

Une image détériorée

Valls ne peut plus, au demeurant, que mobiliser un capital de popularité fortement réduit par l'exercice du pouvoir. Seulement 26% des personnes interrogées se disent aujourd'hui «satisfaites» de lui comme Premier ministre contre 72% de «mécontentes» d'après le baromètre Ifop. Celui de Kantar TNS est tout aussi sévère: 22% des Français font «confiance» à Valls et 74% «pas confiance».

Le Premier ministre a été entraîné par le président dans une profonde impopularité. Mais il est aussi, à juste titre, considéré comme comptable d'une politique rejetée par les Français. Valls quittera prochainement l'hôtel Matignon avec un bilan peu porteur pour son avenir.

La très timide amélioration de la conjoncture économique, avec ses effets politiques sur l'emploi, ne lui sera pas entièrement créditée tant il est vrai que les choix décisifs en faveur de la compétitivité ont été effectués par le président de la République lui-même avant sa nomination à la tête du gouvernement.

C'est bien plutôt la controversée loi El Khomri, vigoureusement combattue par une large partie du monde syndical, qui restera comme le principal acte du gouvernement Valls. Au plan régalien, la colère policière ternit l'image d'ordre public qu'aime donner l'actuel Premier ministre. Et le démantèlement de la «jungle» de Calais ne fera pas oublier que d'indignes campements de migrants s'étendent en plein Paris.

L'enfer de Matignon

«L'enfer de Matignon» –aussi le titre d'un livre de la journaliste Raphaëlle Bacqué sorti en 2008– n'est enfin pas le marche-pied idéal pour l'Elysée. À l'exception de Georges Pompidou et de Jacques Chirac, un Premier ministre ne devient pas président de la Ve République. Candidats à la plus haute fonction politique après avoir dirigé le gouvernement, Jacques Chaban-Delmas, Edouard Balladur ou Lionel Jospin ont tous échoué à simplement parvenir au second tour.

On rétorquera que l'ancien Premier ministre Alain Juppé semble, cette fois-ci, bien placé pour décrocher la timbale élyséenne. Soulignons qu'il lui a fallu bénéficier d'une prescription de vingt ans (Juppé a quitté Matignon en juin 1997) pour que les Français passent enfin l'éponge. À ce compte-là, Valls ne pourrait être élu qu'en 2037... à l'âge de 75 ans.

Une première version de l'article ne mentionnait pas Jacques Chirac comme Premier ministre devenu président.

 

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