Monde

Sexe, mensonges et vidéos: ma journée de zapping devant la course à la Maison-Blanche

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 28.10.2016 à 6 h 54

La campagne électorale vue par les chaînes d'information en continu américaines.

Bonjour l'Amérique! La journée du mercredi 26 octobre vient à peine de commencer mais, invité de l'émission d'ABC News «Good Morning America», Donald Trump a déjà trouvé de quoi se plaindre de Hillary Clinton: elle lui reproche de prendre sur son temps de campagne pour aller inaugurer son nouvel hôtel à Washington tandis qu'elle ne voit pas de problème à passer une tête à un concert d'Adele. Face à lui, le journaliste George Stephanopoulos, qui fut le directeur de la communication de Bill Clinton dans les années quatre-vingt-dix, ainsi que le crush de Monica et Rachel dans un épisode de Friends. Ce matin-là, the one with George Stephanopoulos est donc Donald Trump. Comment mieux résumer la liaison durable entre politiques, journalistes et entertainment aux États-Unis?

 

On le voit aux reproches échangés entre les deux candidats, cette journée n'allait pas être de celles où l'observateur de la campagne aurait grand chose à se mettre sous la dent. Rien à voir avec les six semaines folles écoulées depuis la rentrée, entre un malaise et une pneumonie, des accusations d'agression sexuelles, des fuites d'emails confidentiels, des rumeurs non prouvées de truquage à venir du scrutin...  Un slow news day, à treize jours du 8 novembre, où les chaînes de télévision américaines ont passé une bonne partie de la matinée sur le clip de campagne pro-Clinton récité par Morgan Freeman, sur le selfie dans l'isoloir de Justin Timberlake, sur un voleur de pancartes Trump ou sur un autre opposant au candidat républicain qui a défoncé son étoile sur Hollywood Boulevard à coups de marteau.

Vers 16 heures, le présenteur de la chaîne NBC New York aura cette phrase magnifique qui résume tout de ce besoin de remplir, alors que s'annonce un meeting de Trump en Caroline du Nord: «Vous regardez actuellement une image en direct d'une estrade vide.» Quelques minutes plus tard, CNN annonce que Trump est prêt à parler sous l'intitulé BREAKING NEWS, employé avec beaucoup de libéralité.


Oui, ce jour si calme était donc peut-être le bon pour observer tranquillement, sur un tour et demi de cadran, comment la politique se raconte sur les grands cable news, à treize jours de ce qui devrait être leur moment de gloire, la soirée électorale, qu'elles nous prévendent avec des bandes-annonces dignes de celles avec lesquelles elles vendraient la Troisième Guerre mondiale. Idée fausse: on s'imagine souvent que ces chaînes représentent un audimat conséquent, alors que cumulées, les audiences moyennes en prime time de CNN, de la conservatrice Fox News et de la progressiste MSNBC représentent un peu plus de 9 millions de téléspectateurs –l'équivalent d'une belle soirée de TF1. Idée vraie: ces derniers sont là pour ingérer une grosse tranche d'infos mais aussi de grosses portions de pub.

De TRÈS grosses portions de pub.

On estime à environ quinze minutes par heure la durée moyenne de pub sur ces chaînes: trois minutes de contenu, une minute de pub, avec des interruptions constantes. Ce qui donne l'impression que les informations sur la campagne sont moins développées que constamment teasées, renvoyées à après la prochaine pause. Une pause où on verra parfois, au milieu des spots commerciaux, une publicité payée par un candidat, ce qui nous vaut des mélanges pas très heureux: le spot de Clinton sur le capitaine Khan, ce jeune officier mort au front, succédant à un crédit bancaire, ou celui de Trump sur le meurtre du jeune Joshua Wilkerson avant un spot enjoué pour un club de vacances. On a parfois l'impression que les candidats vont finir par débouler pour nous vendre une assurance vie, et c'est quasiment le cas quand l'acteur William Devane conseille dans la même minute à ses compatriotes de voter et d'acheter de l'or, c'est plus sûr.

Trump contre les «MSM»

On oppose parfois les «vieux» médias aux réseaux sociaux, avec l'argument selon lequel 2016 sera «l'élection Twitter» ou «l'élection Internet». S'il est vrai que, cette année, on peut entendre à l'antenne des phrases comme «We have Twitter breaking news», cette opposition est en partie exagérée: comme l'expliquait très bien le journaliste Farhad Manjoo au soir de la réélection d'Obama, télévision et réseaux sociaux sont comme le beurre de cacahuètes et la confiture dans un sandwich, deux ingrédients complémentaires. Twitter donne de l'écho à ce qui se passe à la télé, la télé donne de l'écho aux thématiques ou sentiments exprimés dans des tweets, dans un grand phénomène de boucle.

C'est d'ailleurs sur le commentaire d'un moment de télévision de la veille, que j'avais découvert tard dans la soirée sur Twitter, que s'ouvre la journée: la passe d'armes entre la présentatrice de Fox News Megyn Kelly et l'ancien président républicain de la Chambre des représentants Newt Gingrich. Interpellé par Kelly sur les accusations envers Trump, l'élu l'accuse d'être, et son média avec elle, «fascinée par le sexe». La journaliste, qui a été une des premières à mettre en cause la personnalité de Trump durant cette campagne et travaille pour une chaîne dont le patron, Roger Ailes, proche de Trump, a été accusé de harcèlement sexuel, lui rétorque qu'elle est seulement obsédée par «la protection des femmes et la compréhension de qui sera envoyé dans le Bureau ovale», avant de conseiller sèchement à son invité de «travailler sur la gestion de sa colère».

Un affrontement que les médias vont analyser toute la journée qui suit... sauf Fox News, apparemment gênée aux entournures, elle qui est supposée être la voix de l'establishment conservateur. Pour commenter la situation, CNN a ainsi invité deux political commentators, Angela Rye, l'ancienne directrice du black caucus, le rassemblement des députés noirs, et Alice Stewart, l'ancienne directrice de la communication du candidat à l'investiture républicaine Ted Cruz. Encore plus que sur les chaînes françaises, on surconsomme de l'expert à raison de quatre ou cinq par plateau, qu'il s'agisse des grands reporters de la presse écrite (du Daily Beast au New York Times, de USA Today à Politico) ou des conseillers plus ou moins reconvertis –le plus célèbre étant sans doute Corey Lewandowski, l'ancien directeur de campagne de Trump, viré en juin 2016, aussitôt recruté par CNN. On consomme aussi beaucoup d'archives, comme cette phrase de 2012 de Gingrich sur les «médias vicieux» ressortie fort à propos: CNN vient d'ailleurs de débaucher pour le dernier mois de campagne Andrew Kaczynski, jeune journaliste de Buzzfeed spécialisé dans l'exhumation des propos que certains élus préféreraient oublier.


Le sujet est tellement ressassé pendant la journée sur CNN qu'une commentatrice-supportrice de Trump se plaint d'avoir «l'impression d'être dans le National Enquirer», torchon à scandales très vendu aux États-Unis. Un épisode de plus dans la guéguerre entre les Trumpistes et les médias, pardon, les mainstream media –dites juste «MSM» si vous voulez vous intégrer au club.

Ni shit ni ass

Sur Fox News, dans la matinée, on voit Mike Pence, le candidat républicain à la vice-présidence, lâcher en meeting un: «Le matin, quand je me réveille, j'ai envie de taper la télé avec un bâton.» L'image sert d'introduction à une étude affirmant que la couverture télévisuelle de la campagne a été hostile à 91% à Trump. Invité à la commenter, l'ancien gouverneur de l'Arkansas Mike Huckabee affirme que «les médias sont devenus aussi populaires qu'un groupe de cafards» et alimentent un vote Trump caché («Les gens ne veulent même pas dire à leur propre famille qu'ils votent Trump») qui débouchera sur une surprise de type Brexit.


Comme pour donner raison au clan Trump, les chaînes ne se bousculent d'ailleurs pas pour couvrir l'événement considérable qu'est l'inauguration du Trump International Hotel à Washington. Pire, on se moque de l'idée du candidat d'organiser un événement dans un territoire à 90% démocrate: «Ce n'est pas Washington, Floride, ni Washington, Caroline du Nord, ni Washington, Pennsylvanie, des endroits qui existent, mais Washington DC... Un endroit qui n'a pas voté républicain, jamais», entend-on sur CNN.

Plus tard, aux côtés de son épouse Melania pour sa première interview à la chaîne depuis un mois, Trump estime que l'efficacité qu'il a manifestée dans la construction de l'hôtel, il en fera preuve dans sa gestion de l'Amérique (un message qu'un de ses surrogates, Steve Cortes, poussera plus loin en affirmant «qu'il est important de montrer que toute sa vie, il a employé des gens et conclu des contrats pendant que Hillary Clinton vendait son influence»). Trump lance même à la journaliste de CNN Dana Bash qu'il est «malpoli» de le questionner sur ses étranges déplacements de campagne, rebuffade qu'elle viendra ensuite commenter toute la journée en direct.

Diffusée dans l'après-midi, une autre interview du candidat, réalisée par le journaliste de Bloomberg TV Mark Halperin, ne suscite pas la même désapprobation chez lui. C'est tout l'inverse sur Twitter, chambre d'écho où le journaliste, auteur de best-sellers sur les campagnes 2008 et 2012, est régulièrement raillé.

Heureusement pour Trump, la journée a aussi apporté son lot de bonnes nouvelles, qu'il s'agisse de la polémique sur l'Obamacare, dont les coûts vont flamber, ou du nouvel épisode de l'affaire des emails hackés de la campagne Clinton. Une affaire à laquelle Fox News s'intéresse à l'heure du déjeuner lors de l'émission «Outnumbered», ainsi nommée car, rareté, elle réunit quatre femmes et un homme. La présentratrice Harris Faulkner lit à haute voix un email de l'équipe démocrate: «She just can't say no to this BLIIIIIIP» –on ne dit pas shit à l'antenne. Meghan McCain, la fille de John, dénonce les «yes men et yes women» qui conseillent Clinton et le fait que la candidate démocrate est entourée de gens qui «are just gonna kiss your you-know-what» –on ne dit pas ass non plus (ni pussy, témoin ces réactions aux révélations sur la campagne de Trump début octobre).

Pédagogie des sondages

Ces mauvaises nouvelles pour la campagne de Clinton s'inscrivent dans un contexte plus général de resserrement des sondages, même si celui-ci reste très relatif: dans la moyenne des enquêtes, l'écart est passé de 7 points à 5,4 points en une semaine. Le sondage du jour qui fait parler, c'est celui publié par Bloomberg, qui donne Trump deux points devant en Floride, l'un des États décisifs avec 29 grands électeurs. L'occasion pour John King, expert électoral de CNN, de jouer avec sa belle carte interactive qui répond à l'œil et surtout au doigt.

Aux États-Unis, quand un média ou un candidat met en avant le sondage qui l'arrange, on dit qu'il se livre à du cherry-picking. Les chaînes de télévision n'échappent pas forcément à ce reproche quand elles tambourinent sur le dernier sondage publié ou celui qu'elles ont commandé. Les proches des candidats insistent évidemment sur les chiffres qui les arrangent, à l'image de la directrice de campagne de Trump Kellyane Conway (très premier degré à l'antenne, mais qui –on en revient à la différenciation des médias– a fait preuve récemment d'un étonnant second degré sur Twitter, comme si elle cherchait à se distancer de son leader).

Mais les chaînes font globalement preuve de plus de pédagogie qu'en France. «Je crois qu'il est important de ne pas suranalyser un sondage isolé», rappelle sur CNN l'expert David Gergen, imité par de nombreux autres. Même Fox News affiche de manière explicite la moyenne des sondages, défavorable à Trump.

Éternel retour des mêmes invités

Toutes ces informations et ces débats cuisent à feu doux durant la journée en vue du prime time, où les audiences doublent ou triplent par rapport aux heures précédentes. Et là, autant le dire, là où CNN fait dans le débat plutôt classique, on misait beaucoup sur Fox News, qui aligne en soirée ces animateurs ultra-conservateurs Bill O'Reilly et Sean Hannity, apparemment très énervé contre ses petits camarades.

Dès 17 heures, la chaîne frappe d'ailleurs fort par l'intermédiaire d'un de ses chroniqueurs, Greg Gutfeld, à propos de la hausse des tarifs de l'Obamacare: «Et si c'était un complot pour étendre Obamacare, en faire un système à payeur unique? [proche de la Sécurité sociale française, ndlr]. Après tout, la réponse des progressistes à la pyromanie est davantage de feu.»

A 20 heures, Bill O'Reilly enchaîne sur le même registre: «Le fait que Trump soit encore à portée de tir dans les sondages est étonnant quand on voit comment il a été bombardé dans les médias, y compris sur cette chaîne.» Le grand homme l'ayant planté pour une interview, il se contente de rediffuser un best of de ses entretiens, ou plutôt leurs «mano à mano» («C'est de l'espagnol»). Il signale au passage que Clinton ne lui a pas encore accordé une seule interview mais que Trump est passé 47 fois dans l'émission depuis sa déclaration de candidature. Inutile de dire que le montage est très bienveillant.

Face à lui, on retrouve, quelques heures après son passage sur CNN, Mike Huckabee, qui traite une protestatrice intervenant lors d'un meeting de Trump d'«idiote buveuse de latte», une nouvelle version de la gauche caviar. Deux heures plus tard, Sean Hannity ouvre lui son segment en expliquant qu'«il ne reste que treize jours pour stopper la machine Clinton/Obama» et en se plaignant que personne ne suit les dernières révélations Wikileaks. Ce qui est faux bien sûr, MSNBC, par exemple, en ayant parlé dès le matin –à sa manière particulière, deux commentateurs jugeant qu'on y trouvait la preuve que certains conseillers de Clinton avaient essayé de la faire rompre avec son culte du secret.


Et qui Hannity fait-il venir pour en discuter avec lui? Newt Gingrich, bien sûr. Au bout de quinze heures devant l'écran, les invités et les experts commencent à se mélanger, comme dans ces soirées électorales françaises où on voit les mêmes défiler de plateau en plateau. Dans le segment précédent, celui animé par Megyn Kelly, on retrouvait ainsi la chanteuse Sheryl Crow, qui dénonce la longueur excessive de la campagne et était déjà conviée le matin sur MSNBC pour sa campagne #MakeItShort. Il est temps que la soirée se termine et que les rediffusions commencent. Le compte à rebours vers le 8 novembre, lui, continue –à la seconde près!


Encore une dizaine de jours et on saura si Trump a réussi son improbable pari de conquérir la Maison-Blanche. Dans le cas contraire, il se dit que sa campagne lui aura servi dans le lancement de son prochain projet: une chaîne d'information en continu, bien sûr.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (940 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte