Monde

Ces femmes républicaines qui se sentent trahies par leur parti

Michelle Goldberg, traduit par Yann Champion, mis à jour le 01.11.2016 à 9 h 52

De nombreuses militantes et élues ne semblent pas prêtes d’oublier le soutien apporté à Donald Trump par leurs dirigeants.

Donald Trump en meeting à Lakeland (Floride), le 12 octobre 2016. MANDEL NGAN / AFP.

Donald Trump en meeting à Lakeland (Floride), le 12 octobre 2016. MANDEL NGAN / AFP.

Il y a quelque temps, au début du mois d'octobre, les leaders républicains du Michigan ont fait savoir à Wendy Day, vice-présidente en charge de la base du parti dans l'État, qu’il lui fallait choisir entre soutenir Trump et démissionner. Day, ancienne membre de l’équipe de campagne de Ted Cruz, a refusé de choisir. Dans une lettre adressée à la présidente du parti républicain de son État, elle a écrit: «Il est important que notre parti représente toutes les voix républicaines et pas seulement celles qui portent le plus.» Le 17 octobre (soit dix jours après la sortie de la vidéo de 2005 d’«Access Hollywood» dans laquelle Trump se vantait de pouvoir attraper les femmes «par la chatte»), la présidente du parti dans le Michigan annonçait le départ de Wendy Day du poste auquel elle avait pourtant été élue lors de la convention républicaine de l’État, l’année dernière.

Voir son parti, ainsi que de nombreux leaders du «conservatisme social», s’aligner derrière Trump a été une expérience pénible pour Day. Âgée de 44 ans et mère de quatre enfants, elle affirme être devenue conservatrice en partie en raison de son attachement aux valeurs traditionnelles. Elle vient de ce qu’elle qualifie de «foyer brisé». Lorsqu’elle était jeune, affirme-t-elle, elle ne pouvait «voir de solution émaner de la famille ou de la société». À l’université, elle était démocrate, progressiste, féministe et pro-choix. Mais la découverte de la religion chrétienne peu avant ses 30 ans a changé sa «manière de voir le monde», explique-t-elle. Elle a commencé à se montrer particulièrement méfiante envers ce qu’elle voyait comme des tentatives gouvernementales de supplanter les églises et les communautés en tant que garantes du bien-être social. Très attachée aux liens familiaux et de voisinage, elle est convaincue qu’un gouvernement trop fort les érode.

Day a fait ses premiers pas en politique en 2004, en travaillant pour la réélection de George W. Bush. Elle a été l’une des fondatrices du Tea Party du Michigan. Elle comprend que, pour les gens de droite, Trump soit considéré comme un moindre mal par rapport à Clinton, mais elle se dit dégoûtée par les leaders conservateurs comme Jerry Falwell Jr. et Tony Perkins, qui s’attachent à minimiser ses fautes morales. «Je suis déçue par le comportement de certaines anciennes figures de proue du mouvement conservateur chrétien, dit-elle. Il s’avère qu’il y a pas mal de pommes pourries dans le panier.»

Wendy Day reste profondément conservatrice et ne votera assurément pas pour Hillary Clinton. Néanmoins, ce sentiment de trahison la pousse à abandonner certains de ses automatismes politiques. Très récemment encore, elle était une «droguée de Fox News, affirme-t-elle. J’allais sur le Drudge Report deux fois par jour et j’écoutais aussi ce qui se disait sur Breitbart. J’avais plein de livres de Sean Hannity à la maison. Et de Laura Ingraham, aussi [deux chroniqueurs très conservateurs, ndt]. Mais aujourd’hui, tout est cassé. Je n’ai plus aucun livre de ces personnes chez moi. Pas que je pense que ce sont devenus des ennemis… J’ai juste compris que ça créait une caisse de résonance chez moi et qu’il était temps que cela cesse.»

Écart énorme dans les intentions de vote

Si les derniers sondages disent vrai, les femmes devraient rejeter le candidat républicain en masse. Un sondage récent de CBS News conduit dans les battleground states, ces États où les intentions de vote se situent dans un écart de quelques points, montrait que Hillary Clinton l’emportait de 15 points auprès des femmes. Soixante-treize pour cent des électrices affirment que Trump ne respecte pas les femmes. Comme l’a rapporté FiveThirtyEight, les élues républicaines ont lâché Trump dans une proportion deux fois supérieure aux hommes. Au 11 octobre, alors que les accusations d’agressions sexuelles et de mauvais comportements continuaient d’affluer contre Trump, 42% des femmes républicaines du Congrès ou ayant un poste de gouverneure l'avaient rejeté, contre 17% des hommes seulement. Si Trump perd, ce sera parce que les femmes l’auront jugé intolérable.

«Je suis avant tout une mère et une femme américaine. Je ne peux pas soutenir, et je ne soutiendrai pas, un candidat qui se vante de rabaisser et d’agresser les femmes», a expliqué la sénatrice du New Hampshire Kelly Ayotte le 8 octobre. La démarche d’Ayotte était en partie une question de survie politique: son adversaire démocrate, la gouverneure Maggie Hassan, a fait campagne en liant Ayotte à Trump et il semble que cela ait fait son effet. Un sondage récent de la chaîne locale WMUR a en effet montré que Ayotte est en tête chez les hommes de 7 points, mais que Hassan mène de 23 points chez les femmes. En plus d'envoyer Hillary Clinton à la Maison-Blanche, la révulsion qu’éprouvent les femmes à l’égard de Trump pourrait conduire à faire passer le Sénat aux Démocrates.

On ne sait pas encore ce que va impliquer l’énorme écart hommes-femmes du paysage électoral de 2016 pour l’avenir du mouvement conservateur et du parti républicain. Certaines Républicaines considèrent Trump comme une simple anomalie et ne manqueront pas de revenir au vote républicain si le parti nomme un candidat normal lors des prochaines élections. Mais l’on trouve aussi beaucoup de femmes qui disent se sentir trahies par le parti auquel elles étaient fidèles et qui affirment qu’elles ne l’oublieront pas de sitôt.

«Ce n’est pas que Trump qui va me faire quitter le parti. Les dirigeants du parti républicain me dégoûtent aussi, a écrit le 18 octobre l’activiste texane de droite Brittany Pounders. Ce ne sont peut-être pas des prédateurs sexuels, des sexistes ou des misogynes… mais le fait qu’il y en ait à l’intérieur du parti ne les dérange clairement pas.» Le 21 octobre, Nancy French, conservatrice américaine qui a coécrit des livres avec Sarah Palin et Bristol Palin, a évoqué dans le Washington Post une agression sexuelle dont elle avait été victime lorsqu’elle était enfant. Son texte laissait entendre que le parti républicain lui-même était devenu avec Trump une sorte de prédateur répugnant. «Mon parti, qui devrait être un lieu où l’on défend un certain ensemble de valeurs, protège désormais un prédateur, écrit-elle. C’est à cela que je pense quand le parti républicain fait pression contre moi et me demande de fermer les yeux une fois de plus.»

Trump a quelque chose d’unique dans sa capacité à révolter aussi bien les femmes les plus conservatrices que les plus progressistes. Les progressistes ont raillé de Paul Ryan lorsque, en réponse à la désormais célèbre vidéo d’«Access Hollywood», il a déclaré: «Les femmes doivent être défendues et admirées, pas traitées comme des objets». En réponse, Anne-Marie Slaughter, qui travaillait au Département d’État avec Hillary Clinton, a tweeté: «Non. Les femmes doivent être traitées en égales. Point barre. #PasDePiédestaux.»

Toutefois, certaines femmes conservatrices aiment les piédestaux. À leurs yeux, l’accord implicite qu’il y a derrière leur acceptation des normes de genres traditionnelles est que, à défaut d’être traitées en égales, elles sont protégées. Trump n’offre ni l’égalité ni la protection. «On les entend toujours se vanter d’être nos défenseurs, nos protecteurs, a déclaré Julie Roys, une auteure conservatrice chrétienne et animatrice de radio de l’Illinois, au sujet des hommes de son mouvement qui soutiennent Trump. Et bien, parfait, mais alors, quand quelqu’un nous insulte si ouvertement, pourquoi est-ce que vous le défendez lui, au lieu de nous défendre nous?»

Pour Roys, ce sentiment d’abandon est extrêmement personnel. Au sujet de vieux leaders conservateurs comme Tony Perkins, Ralph Reed et James Dobson, elle déclare: «Il est difficile pour moi de dire quoi que ce soit contre ces hommes, parce que je les apprécie. Certains sont des amis personnels». Mais cela ne fait qu’accroître sa déception. «Cela fait des années et des années que je défends la droite religieuse, explique-t-elle. Beaucoup d’entre nous ne voient pas énormément de misogynie en soi au sein de la droite religieuse, parce que ça n’a pas concerné nos pères, nos pasteurs ou la plupart des hommes avec qui nous sommes en contact. Mais est-ce qu’il y en a? Sans doute.»

«Passer d’anti-Hillary Clinton à pro-Hillary»

Ce sentiment de désillusion ne se limite pas aux conservatrices religieuses. Il est aussi très prégnant chez les jeunes Républicaines plus modérées et il est possible qu’il forge leur identité politique pour les années à venir. Le soir du dernier débat Trump-Clinton, une trentaine de membres des «Republican Women for Hillary» («les Républicaines pour Hillary»), moins de 30 ans pour la plupart, se sont rassemblées au Hawthorne, un bar-restaurant de Washington D.C., pour assister au débat. Parmi elles se trouvait Camden Stuebe, 26 ans, ancienne assistante du directeur financier du Comité national républicain. L’année dernière, Stuebe s’est rendue à l’un des premiers meetings d’Hillary Clinton, à New York, afin d’aider les Républicains à faire campagne contre elle. Elle dit avoir encore un t-shirt «Stop Hillary» dans sa chambre, à côté de ses nouveaux badges pro-Clinton.

«Passer d’anti-Hillary Clinton à pro-Hillary représente un intéressant virage à 180° et constitue une expérience non moins intéressante pour savoir ce que cela fait de quitter un parti», dit Stuebe, qui se décrit elle-même comme une libertarienne qui est pour une très faible présence du gouvernement. Elle ne sait pas encore ce que sera sa relation avec le parti républicain à l’avenir. Se sent-elle trahie par les hommes de son parti qui soutiennent Trump? «Absolument. Je pense qu’il est embarrassant, non seulement pour le parti républicain, mais aussi pour tout le système électoral américain, que nous ayons été incapables de porter un candidat aussi qualifié pour être président que l’est Hillary.»

Vers la fin du débat, alors que Trump se lançait dans de grands discours sur la politique étrangère, une autre participante à la soirée du Hawthorne, Sara McAlpin, se tourna vers moi et me demanda: «Ça ne vous fait pas mal au dedans?» Lorsque le débat prit fin, elle regarda Clinton à l’écran et dit: «Elle a littéralement le sourire de toute femme qui vient de se faire interrompre par un homme qui ne se rend même pas compte de ce qu’il fait.» Pourtant, aussi impressionnée fut-elle par Clinton, McAlpin, du haut de ses 28 ans, n’était pas totalement sûre de vouloir voter pour elle. Elle a caressé l’idée d’écrire sur son bulletin le nom du sénateur républicain anti-Trump Ben Sasse. Néanmoins, ce vote de protestation n’est qu’une option pour elle que parce qu’elle vit dans le très démocrate Washington D.C. «Il faut s’assurer que Donald Trump ne soit pas président, affirme-t-elle. Si cela implique d’élire Hillary, ça me va.»

Sur le plan culturel, McAlpin semble aussi républicaine qu’il est possible de l’être. «J’ai appris à tirer quand j’avais 7 ans», me dit-elle fièrement. Elle a fait partie d’une sorority (association d’étudiantes) au Florida Southern College, puis à Washington D.C., où elle a déménagé pour ses études, elle a fait des stages chez des membres républicains du Congrès et a travaillé pour une boîte de stratégie informatique à tendance de droite. Mais il y a trois mois, désespérée par la direction prise par le parti républicain sous Trump, elle est partie travailler pour une start-up spécialisée dans la livraison de fleurs. «Je suis vraiment fatiguée de la politique. Je me suis sentie totalement abandonnée par mon parti», m’a-t-elle dit.

McAlpin déteste la manière dont la plupart des Républicains se sont ralliés à Trump après qu’il a obtenu la nomination. Elle a été particulièrement choquée de voir Paul Ryan, icône de sa génération de conservateurs, le soutenir. «J’étais tellement déçue… parce que j’étais évidemment une vraie fan de Paul Ryan, explique-t-elle. Et c’était tellement déprimant de voir les leaders du parti tomber si rapidement.» Elle n’est pas certaine de pouvoir un jour redevenir une Républicaine enthousiaste. «Comme l’a dit récemment Evan McMullin, il n’y a plus vraiment d’avenir pour le parti républicain», dit-elle en citant l’ancien agent de la CIA qui concourt de manière indépendante pour la présidence. «Il faut un nouveau parti. C’est un véritable incendie et je ne sais pas comment m’en remettre. Je ne sais pas si quelqu’un pourra s’en remettre, d’ailleurs.»

«Trump a fait exploser cette stratégie en mille morceaux»

Pour tout dire, si le parti républicain ne réussit pas à regagner les femmes qu’il a perdues, il ne s’en relèvera pas. «Nous sommes à un tournant extrêmement important», affirme Celinda Lake, sondeuse démocrate et co-autrice, avec la directrice de campagne de Trump Kellyanne Conway, du livre de 2005 What Women Really Want: How American Women Are Quietly Erasing Political, Racial, Class, and Religious Lines to Change the Way We Live. Depuis 2008, affirme Lake, le parti républicain se concentre davantage sur les «groupes de femmes chez qui il peut l’emporter: les femmes âgées, les femmes blanches, les femmes mariées». L’idée, explique-t-elle, est que «si vous êtes coincé parmi des gens de couleur, il faut aller chercher les femmes blanches. Cela n’a jamais été exprimé de manière aussi explicite, mais c’est la stratégie compensatoire. Trump a fait exploser cette stratégie en mille morceaux».

Voici des recommandations émises par le comité national républicain (RNC) après les élections de 2012, dans un document qualifié d’«autopsie républicaine».

«Communiquer auprès des femmes, organiser et remporter leur vote doivent faire partie des activités entreprises par le RNC. Les femmes ne sont pas une “coalition». Elles représentent plus de la moitié des électeurs du pays et notre incapacité à remporter leurs voix nous fait perdre les élections. Le co-président du RNC doit poursuivre, comme auparavant, ses efforts pour créer et mettre en place des programmes destinés à toucher l’électorat féminin et à aider nos candidates, mais ces efforts ne doivent pas se limiter au co-président. Cela doit devenir la mission de tous les départements pertinents du comité.»

Encore aujourd’hui, certains Républicains tentent explicitement de plaire à l’électorat féminin. Lake m’a ainsi signalé une vidéo du sénateur du Wisconsin Ron Johnson intitulée «Diapers» («Les couches»), dans laquelle on peut voir la femme du sénateur et ses deux filles regretter que la politique d’aujourd’hui soit devenue si «vicieuse» pendant que Johnson en personne change la couche de son petit-fils (le bambin lui fait pipi dessus, mais cela ne perturbe pas le sénateur). L’une de ses filles dit «Et vu comme Papa nous aide avec les enfants» et l’autre finit sa phrase: «… c’est exactement le type d’homme qu’il nous faut pour faire le ménage à Washington».

Ce joli message familial a bien du mal à compenser le machisme éhonté de Trump. «La candidature de Trump est un énorme recul pour la stratégie à long terme dans laquelle ils s’étaient engagés», explique Lake. Partout à travers le pays, les candidats démocrates au Congrès diffusent des spots qui blâment leurs opposants pour avoir continué à soutenir leur candidat après toutes les accusations de misogynie. Si cela marche, Lake pense que les Démocrates auront une chance «de profiter longtemps de ce fossé qui s’est créé, afin qu’il ne s’agisse pas uniquement d’un phénomène Trump».

Le succès de cette action des Démocrates dépendra en partie du temps durant lequel les femmes républicaines resteront démoralisées. Après tout, les femmes ne sont pas uniquement une partie capitale de l’électorat. Bien souvent, elles sont aussi les petits soldats du mouvement conservateur. «Il ne fait pas de doute que les femmes comptent, à tous les niveaux, parmi les militants les plus actifs du Tea Party», a écrit la politologue Melissa Deckman dans un livre sorti récemment, Tea Party Women: Mama Grizzlies, Grassroots Leaders, and the Changing Face of the American Right. Nous verrons bientôt si toutes ces femmes souhaitent encore travailler à faire élire des Républicains.

Wendy Day, par exemple, n’est pas certaine de se réengager un jour en politique. «Je pense devenir chauffeuse Uber, affirme-t-elle. Je ne sais pas de quoi demain sera fait. Peu importe qui remporte les élections, il va falloir que tout cela cicatrise.»

Michelle Goldberg
Michelle Goldberg (8 articles)
Journaliste à Slate.com
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