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«Restez chez vous»: Abou Omar, djihadiste repenti, raconte sa série de désillusions au sein de Daech

Il se présente comme un maghrébin de 28 ans, déserteur de l'armée de l'État islamique. Dans une vidéo publiée sur internet par un groupe d'activistes, Abou Omar al Faransi raconte les raisons qui l'ont conduit à quitter une organisation qu'il avait rejoint à l'été 2014.

«Je suis un jeune maghrébin qui, comme la plupart d'entre vous, a grandi en France.» C'est ainsi que commence la confession de celui qui donne pour seule identité Abou Omar al Faransi. La vidéo dans laquelle il retrace son arrivée dans les rangs de l'armée de l'État islamique (EI), sa vie au sein de ce qu'il appelle, en conformité avec la rhétorique en vigueur sur les terres du «califat», la «Dawla» (le mot signifie «État» en arabe) puis sa rupture avec cette organisation a été réalisée et mise en ligne par le groupe activiste Ibn Awa.

Si ce collectif reste bien mystérieux, The Daily Beast donne davantage de détails sur les coulisses de cet étonnant tournage. Le site américain, qui a visionné le monologue avant tout autre média, assure ainsi que la scène a été filmée au nord d'Alep en Syrie dans l'appartement d'un passeur chez qui transitait le déserteur qui espérait alors traverser la frontière turque.

Un djihadiste comme tant d'autres

On ne sait pas ce qu'il est advenu de cet ex-djihadiste français, âgé de 28 ans, depuis le mois de septembre et cet enregistrement aux airs de tribune. Mais l'intérêt de la vidéo n'est pas là. L'essentiel réside dans le récit qu'il y fait de sa trajectoire. Ce qu'on écoute, c'est l'itinéraire d'un jeune homme désireux de transformer un idéal religieux intransigeant en arme de guerre puis découvrant que le «Dar al Islam» qu'on lui a promis n'a rien du paradis. Et tout de la soldatesque embourbée dans le crime et la mesquinerie.

Abou Omar al Faransi (son nom de guerre) a le souci de la clarté. Après avoir décliné son pedigree, il identifie aussitôt le public auquel il a à cœur de s'adresser: ses pareils, des jeunes musulmans occidentaux, pressés de rompre avec la société dans laquelle ils évoluent. Abou Omar explique que son allégeance à l'État islamique a été motivée par les mêmes raisons qui en poussent certains à se jeter sur les routes de l'«hijra» («émigration»). Si, alors qu'il était étudiant en France, il a embrassé la cause de l'EI et a rejoint ce mouvement en juillet 2014, c'est pour donner un autre tour à sa foi:

«Ce qui m'a fait aller là-bas, comme tous les jeunes de notre âge qui vivent en Europe, c'est une envie spirituelle. J'ai voulu dépasser mes limites, chercher mon Seigneur à travers autre chose que simplement une prière sans saveur, un jeûne sans saveur non plus.»

L'autre raison est politique et tient à ce gouvernement français qu'il taxe dans la vidéo de «ségrégationnisme, de racisme».

Daech, un État en faillite avant même d'avoir fonctionné

Direction la Syrie. Celui qui était parti se rapprocher du ciel ne tarde pas à tomber de haut. L'endroit qu'il découvre n'a pas l'élan d'un califat conquérant ni la solidité d'un véritable État. C'est «l'anarchie totale», peste dans la vidéo celui qui a servi au pays de Bachar el-Assad comme en Irak. Après son arrivée, il suit d'abord une formation de remise à niveau religieuse express de deux semaines puis, pendant à nouveau quinze jours, un entraînement militaire ou plutôt, dit-il:

«Après deux semaines de formation pseudo-militaire car ce n'est pas une vraie formation militaire, on nous a envoyés au combat, à la bataille de Zumar, de Gerver, de Rabia

Quand il repense à sa vie sur le front, ce ne sont pas les souvenirs de prouesses qui affluent mais celui de la faiblesse d'une hiérarchie qui ne donne à ses troupes que des armes «légères» face à des adversaires comme les Kurdes, «bien armés et entraînés».

Et ces lacunes s'étendent à tous les secteurs de l'administration salafistes: «Aucune institution n'est véritablement une institution. Ce ne sont que des vitrines», juge Abou Omar. Celui-ci donne un exemple de cette médiocrité étatique:

«Je suis entré dans la police islamique. En fait, ce sont les services secrets de l'EI qui disaient à la police qu'untel était trafiquant de drogues, untel de cigarettes. Nous, on devait l'interpeller. Il n'y avait aucun travail de recherches, d'archivages, de traitement. Et les policiers faisaient tout ce qu'ils interdisaient aux autres de faire.»

Et pour l'ancien soldat de l'État islamique, cette corruption ne dépend pas des erreurs initiales de jeunes institutions, ni des difficultés d'une région en guerre. Selon Abou Omar al Faransi, la faute en incombe à des dirigeants sans génie politique:

«Ils n'ont aucun projet politique à long terme. Tout ce qu'ils ont su faire c'est corrompre des tribus qui leur tournent le dos à la première occasion. Il n'y aucune perspective de vie, ni économique, ni sociale.»

Il dépeint d'ailleurs un territoire où les civils ne font plus confiance au pouvoir en place, rétifs même à l'idée de mettre leurs enfants à l'école, de crainte que l'établissement soit rasé par une bombe mais aussi, explique l'ex-djihadiste, par hostilité contre les programmes scolaires revus et corrigés par l'EI. Cette défiance de la population est d'ailleurs au cœur de la rupture d'Abou Omar avec le régime d'Abou Bakr al Baghdadi.

L'EI, entreprise nationaliste

«On était venu protéger le peuple syrien, on s'est mis finalement à l'utiliser nous-mêmes comme protection», assène l'ancien soldat, décrivant la réduction par l'EI d'un peuple à un rôle de bouclier face aux bombardements aériens de la coalition. Il semble en effet que les objectifs humanitaires arborés par le «califat», comme le salut de l'«Oumma» (ou «communauté des musulmans»), l'égalité dans la foi, soient le cadet des soucis de ses dirigeants sur le terrain:

«C'est la loi du plus fort. L'Irakien est au-dessus de tout le monde. Après, ce sont les émirs. Ensuite, c'est l'homme au-dessus de la femme et le musulman au-dessus de l'esclave.»

Cette tendance irakienne interfère même avec la conduite de la guerre et l'orthodoxie religieuse. L'influence de l'ancien régime de Saddam Hussein prime sur toute autre considération:

«Dans l'armée, on vous traite comme un chien. Ce n'est pas une organisation islamique au sens propre, où tout est islamique du début à la fin, ce sont seulement ses membres qui se revendiquent de l'islam. Mais les institutions, les pratiques n'ont rien à voir avec ça. Ce sont les plutôt les pratiques des anciens régimes bassistes», dit-il, évoquant le mouvement auquel adhérait, entre autres, Saddam Hussein.

À l'appui de ses dires, le dissident raconte un épisode qui lui est resté en travers de la gorge. Il se souvient d'une victoire remportée par les siens en terre kurde après laquelle ils avaient tout de même dû battre en retraite:

«Tout ce qui n'est pas arabe et sunnite ne les intéresse pas. Ils sont dans une démarche nationaliste, rien à voir avec ce pour quoi on est venu. Donc, en fait, on meurt pour rien.»

«Restez chez vous»

En conséquence, Abou Omar al Faransi déconseille formellement à son audience de prêter la main à ce qu'il voit désormais comme une «entreprise tribale irakienne». Il dépeint son quotidien au sein du «califat»comme une période affligeante: «Je n'ai jamais vécu l'humiliation, l'injustice, la ségrégation comme à Dawla.»

Il conclut sa confession parce qui ressemble fort à une morale: «Vous n'avez aucun intérêt à venir ici. Restez chez vous. Faites la prière là où vous êtes». Une injonction qui pourrait avoir une plus grande portée auprès des sympatisants de l'Etat islamique que les clips gouvernementaux.

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