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«FLOTUS», la musique d'une Amérique réconciliée

Détail de la pochette de «FLOTUS» par Lambchop.

Détail de la pochette de «FLOTUS» par Lambchop.

Sur son douzième album, le groupe de Nashville Lambchop, connu pour sa country élégante, avoue son admiration pour le travail vocal du hip-hop. Entretien avec son leader Kurt Wagner et écoute exclusive.

En décembre 2000, Kurt Wagner, le chanteur de Lambchop, bouclait un concert dublinois en dédiant une chanson à «tous les Bill et les Hillary», à l'heure où le couple Clinton s'apprêtait à quitter la Maison-Blanche. Seize ans plus tard, l'ancienne Première dame est très bien placée pour devenir la première femme présidente des États-Unis et Lambchop publie un douzième album intitulé FLOTUS, comme «First Lady of the United States».


Wagner, lui, fait aujourd'hui figure de «First Gentleman» du Parti démocrate dans l'État du Tennessee, dont sa femme Mary Mancini est la présidente:

«Le titre FLOTUS vient de l'image de la pochette, qui montre ma femme posant avec Barack Obama –je voulais la mettre en entier mais obtenir la permission pour une photo officielle de ce genre est compliqué, donc je l'ai recadrée pour qu'on ne voie que la main d'Obama et je l'ai dessinée moi-même. Ma femme avait une émission de radio politique à Nashville et s'est progressivement impliquée dans la politique locale: elle s'est présentée en vain pour un siège au Sénat de l'État puis y est devenue présidente du parti. Dans le rôle de FLOTUS, il y a cette notion de soutien du président et j'ai joué avec cette idée: puisque la politique fait partie de sa vie, elle fait partie de ma vie, peut-être que je suis FLOTUS. C'est devenu mon rôle et je l'apprécie.»

Le titre de l'album a donc aussi, voire plus, une connotation intime que politique:

«J'espérais enregistrer un disque adressé à ma femme, un disque qu'elle aimerait écouter. Je suis parvenu à un autre acronyme pour le titre, “For LOve Turns Us Still” [“Car l'amour continue de nous transformer”, ndlr], qui montre à quel point ce qui peut se produire dans une relation au fil du temps est surprenant, mais que pour cela se produise, vous devez trouver un moyen de vous soutenir mutuellement dans vos passions.»

Nixon et JFK

Le 8 novembre, Wagner sera à Londres, comme il l'était déjà pour l'élection d'Obama –«peut-être un bon signe, je ne sais pas?». Fin juillet, il était présent à Philadelphie à la convention démocrate qui a investi Hillary Clinton, qui lui a fait penser à un festival de musique avec sa succession de vedettes et de seconds rôles rassemblés dans le Wells Fargo Center. Ce jour-là, Mary Mancini participait, au titre de ses fonctions, au roll call, ce moment où chacun des cinquante États annonce le nombre de délégués remportés par les candidats aux primaires. Dans le Tennessee, Hillary Clinton en avait remporté 52, Bernie Sanders 23.

Une des raisons pour laquelle je ne m'aventure jamais vraiment dans le commentaire politique, c'est que cela le statufie à un moment précis du temps, ce qui, à mon sens, rend mon travail un peu moins pertinent dans le futur

Après avoir hésité, Wagner avait, lui aussi, opté pour l'ancienne secrétaire d'État. Comme chez un certain nombre d'électeurs démocrates, on sent chez lui une relative satisfaction envers certaines des réformes qu'a accmplies Obama –notamment celle de l'assurance santé, particulièrement importante pour lui, qui a guéri d'un cancer de la prostate au début des années 2000– et une énorme frustration envers la paralysie qui aura marqué la majeure partie de son mandat, avec un Congrès hostile:

«On réalisera que ce type a en réalité fait beaucoup quand on prend en compte le blocage dont il a fait l'objet de la part de l'opposition, essentiellement pour des raisons revanchardes et enfantines, comme si elle se disait “On va juste attendre quatre ans pour pouvoir faire des choses”.»

Quand on le rencontre, fin septembre, Trump est en pleine remontée dans les sondages et commence à menacer Clinton, et Wagner semble à parts égales irrité par le candidat républicain et les médias qui couvrent sa campagne:

«Nous passons beaucoup trop de temps à parler de lui, et je pense sincèrement que les médias ont leur responsabilité dans la création du phénomène car il vend –de la soupe, du savon, que sais-je... Il l'a bien compris: il a juste à dire quelque chose d'incendiaire et tout le monde se tourne vers lui.»

Mais malgré le titre de l'album, ne comptez pas sur lui pour chanter l'Amérique de Clinton et Trump. Si figurent déjà dans sa discographie un Nixon en 2000 puis un Ohio en 2008, une année où le «Buckeye State» s'annonçait une nouvelle fois décisif dans la course à la Maison-Blanche, ces titres, comme FLOTUS, reflétaient à chaque fois plus des ambiances que des manifestes:

«J'ai découvert que cela attirait vraiment l'attention des gens, que cela les amenait à la musique. Nixon n'avait rien à voir avec Nixon à part l'idée que nous avons tous une autre facette, même ceux qui sont méprisables sur le papier, qui font des mauvais choix ou ont un mauvais comportement. Une des raisons pour laquelle je ne m'aventure jamais vraiment dans le commentaire politique dans mon travail, c'est que cela le statufie à un moment précis du temps, ce qui, à mon sens, le rend un peu moins pertinent dans le futur. J'ai besoin de ressentir la musique comme presque vague pour qu'elle laisse place à un petit peu d'imagination.»

C'est par exemple le cas d'une des chansons de FLOTUS, «JFK», qui doit son nom au prédécesseur de Nixon, mais pas grand chose de ses paroles cryptiques («We’ve once all fucked up in an old laundry room/Yeah we were once windows in an old laundry room») à son destin tragique:

«Cette chanson est née d'une référence visuelle: je suis retombé sur un des premiers dessins que j'ai fait étant enfant montrant JFK assis au Bureau ovale, avec cet énorme drapeau américain, explique celui qui avait cinq ans au moment de l'assassinat de Kennedy. J'ai retenu des fragments de ce souvenir que j'ai intégrés à la chanson, mais qui n'en forment pas l'intégralité: je ne cherchais pas à faire passer un message d'une manière linéaire.»

«Rendre les choses plus imparfaites»

Cette volonté d'aller chercher derrière les évidences musicales vaut aussi musicalement. FLOTUS, album d'un groupe qui a longtemps incarné une certaine élégance country mâtinée de soul, est, pour la première fois dans la carrière de Lambchop, infusé d'influences hip-hop:

Au fil du temps, je me suis aussi intéressé de plus en plus à la production du hip-hop contemporain que j'écoutais chez moi

«Mon bureau donne sur la voiture de mes voisins et depuis vingt ans, je les entend y traîner en jouant des mixtapes pointues de hip-hop sudiste, des trucs fantastiques. J'étais une sorte de passager clandestin écoutant la musique subrepticement –ils étaient les DJ, disons, et j'absorbais la musique sans savoir ce que j'écoutais, qui étaient les artistes. Au fil du temps, je me suis aussi intéressé de plus en plus à la production du hip-hop contemporain que j'écoutais chez moi: je suis particulièrement fasciné par ce nouveau son de LA, les deux derniers Kendrick Lamar, des choses comme Flying Lotus ou le dernier Frank Ocean, qui est très intéressant.»

Pour intégrer cet outil à sa musique, Wagner a dû en passer par un outil déniché chez un autre groupe de hip-hop, Shabazz Palaces: «Un processeur vocal qu'ils utilisent en live, un outil plus “versatile” que l'autotune. Il m'a paru très naturel car il donne un son rempli d'émotion, avec toute une âme dans ces distorsions, ces imperfections. Il a été conçu pour rendre le chant plus parfait mais ce qui m'intéressait, c'était de voir comment il pouvait rendre les choses plus imparfaites.»

Rencontre de deux mondes a priori opposés, FLOTUS pourra étonner ou effrayer à première écoute, mais manifeste pourtant la même élégance et les mêmes beautés, juste un peu plus tremblantes, qui irradiaient déjà, il y a vingt ans, ce grand disque qu'était How I Quit Smoking. C'est un pas en avant vers la production contemporaine de la part d'un groupe qui a toujours aspiré à la durée. Un geste de réconciliation, de soutien, on y revient: si on dit parfois que la country est la musique de l'Amérique rouge (républicaine) et le hip-hop celle de l'Amérique bleue (démocrate), FLOTUS est un bel album violet.

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