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En avion, le douloureux tabou des viols de nuit

Illustration: Lisa Larson-Walker.

Illustration: Lisa Larson-Walker.

Les compagnies aériennes ne savent pas gérer les affaires de violences sexuelles survenues à bord de leurs appareils.

Dana T. n'avait jamais été aussi survoltée de toute son existence. En avril, elle avait obtenu le «boulot de ses rêves», selon ses propres termes –responsable des ventes dans une agence de voyage internationale. Comme tous les autres employés, elle allait devoir suivre une formation au siège de l'entreprise, à Cologne, en Allemagne. Le 7 mai, de l'aéroport de Newark, dans le New Jersey, elle embarque donc dans le premier vol transatlantique de sa vie. «J'avais l'impression d'être la personne la plus chanceuse au monde», me dit-elle.

En prenant place dans le vol 960 d'United Airlines, à destination de Francfort, elle remarque tout de suite l'homme assis à côté d'elle, sur le siège du milieu. «Il gigotait ses jambes, précise-t-elle. Je me suis dit qu'il devait être nerveux». Elle espère que l'agitation de son voisin ne va pas l'empêcher de dormir. Elle détesterait souffrir de décalage horaire –un phénomène inédit pour Dana, mais elle en avait entendu parler, et ça n'avait pas l'air rigolo. Elle avale deux verres de vin rouge avec son dîner, avant de choisir le film le plus long disponible sur sa tablette –The Revenant. Pourvu que ça suffise à la pousser dans les bras de Morphée.

Ce dont Dana se souvient ensuite, c'est d'ouvrir un œil, dans le coaltar, et de voir son voisin lui désigner son entrejambe en lui disant: «Viens t'allonger sur mes genoux», qu'il avait recouverts d'une couverture.

«J'étais à moitié endormie et je ne voulais vraiment pas qu'on me dérange. Je lui ai juste lancé un regard noir et je lui ai baragouiné “euh, non”, m'explique Dana par e-mail. (Je ne révèle pas son nom complet pour protéger sa vie privée). J'ai juste pensé que c'était un mec chelou.» 

Plus tard, l'homme la réveille une nouvelle fois. Elle le fusille encore du regard, ce qui suffit visiblement à le calmer. À ce moment là, se rappelle Dana, l'avion est quelque part au-dessus de l'Océan Atlantique. Les lumières de la cabine sont éteintes et tout le monde autour d'elle semble roupiller. Elle ne sait pas trop quelle heure il pouvait être, mais elle est épuisée et se rendort rapidement.

«Je crois que cet homme me touche»

La fois suivante, c'est une douleur vive qui réveille Dana. Son voisin avait attrapé son sein gauche et pinçait son téton à travers son T-shirt. Quand elle sursaute et se raidit, le gars marmonne «Oh pardon, pardon». En un quart de seconde, Dana quitte son siège et se précipite dans le couloir central, vers l'avant de l'appareil.

«Je crois que cet homme me touche», dit Dana au premier groupe de personnel navigant qu'elle trouve sur son passage –deux hommes, dont l'un arbore un badge de la Lufthansa, partenaire commercial d'United Airlines, et une femme. L'hôtesse lui répond «Vous croyez qu'il vous touche?» . «Non, non», corrige Dana, «il m'a vraiment touchée». Dans sa tête, elle pense «Mais c'est quoi cette question?».

Ils m'ont couverte de cadeaux. J'avais l'impression qu'ils me faisaient “ah oui mais quel connard, je vous ressers du vin?”

Selon Dana, l'hôtesse lui demande de retourner s'asseoir, mais elle refuse. Dana conseille aussi qu'on change de place la jeune femme qui se trouvait de l'autre côté de l'homme –elle semblait avoir à peine 20 ans.

Le steward allemand disparaît à l'arrière de l'avion quelques minutes, avant de revenir et d'annoncer fièrement: «C'est bon, je lui ai crié dessus». Selon ses explications, l'homme faisait semblant de dormir, puis allait supplier «pardon, pardon, ne m'arrêtez pas, c'était un accident». «Quand j'ai entendu ce qu'avait dit le type», déclare Dana, «mon sang n'a fait qu'un tour. Bordel, je n'avais pas rêvé, le mec admettait tout». C'est à ce moment qu'elle se met à pleurer.

«Qu'est-ce que vous allez faire?»

L'équipage trouve à Dana une autre place, en classe affaires. Elle y reste, tremblante, entourée de passagers assoupis. À tous les stewards et les hôtesses qui passent à sa portée, elle raconte ce qui vient de lui arriver . «Ils m'ont couverte de cadeaux», me dit-elle «des trucs gratuits pour que je me calme. J'avais l'impression qu'ils me faisaient “ah oui mais quel connard, je vous ressers du vin?”» Un steward allemand s'arrête un moment pour lui expliquer que «ça arrive que des gens bougent pendant leur sommeil» et que «les hommes indiens le font tout le temps» (L'agresseur présumé semblait d'origine sud-asiatique). Une fois ses esprits repris, Dana se lève pour rejoindre l'équipage à l'avant de la classe affaires. Elle leur demande ce qu'ils comptent faire avec l'homme. «Ils ont regardé devant eux et m'ont tout simplement ignorée», affirme Dana.

Il n'y a qu'une hôtesse américaine pour lui prêter une oreille bienveillante. Elle explique à Dana que l'équipage a «signalé le profil [de l'homme]». (Aucun professionnel de l'aviation avec qui j'ai pu m'entretenir a su me dire à quoi pouvait correspondre ce «profil» et personne n'avait jamais entendu parler de ce genre de signalement). L'hôtesse ira à l'arrière de la cabine pour prendre l'homme en photo sur son téléphone portable. «Elle avait vraiment l'air de se préoccuper de mon sort», me dit Dana. «Alors je lui ai demandé “qu'est-ce que vous allez faire?”» La femme répond qu'elle va informer un agent de la Lufthansa, qui sera là à la descente de l'avion.

Sauf qu'à l’atterrissage, Dana a comme un mauvais pressentiment. «Je suis restée à ma place et j'ai vu tous les passagers descendre, m'écrit-elle. L'homme est parti». Quand elle s'adresse au guichet de la Lufthansa, un agent «se met en colère et me demande pourquoi je n'en ai pas parlé plus tôt, avant l’atterrissage de l'avion. Je lui ai répondu “C'est ce que j'ai fait”». Visiblement, l'équipage n'avait jamais appelé le personnel au sol. C'est ce que l'agent expliquera à Dana –la preuve, la police n'était pas présente à la descente de l'avion et l'homme, avec tous les potentiels témoins, avait pu partir. Dans les heures, les jours et les semaines qui suivront, on lui donnera encore et toujours cette explication –au service de sécurité de l'aéroport de Francfort, à la police de Cologne et, une fois rentrée chez elle dans le New Jersey, dans les bureaux du FBI.

L'hôtesse américaine sera le dernier membre de l'équipage dont Dana croisera le regard.

«J'étais avec la police à l'aéroport (…) elle est arrivée en courant et a tapé à la vitre “J'ai une photo”, m'a-t-elle dit, comme si elle pensait sincèrement pouvoir m'aider, précise Dana. Et je pense vraiment qu'elle était sincère. Mais malheureusement, elle n'avait pas été formée pour m'aider.»

Aucun recensement précis n'existe

À quelle fréquence les passagers –et surtout les passagères, voyageant seules– vivent ce genre d'épreuves? Et quelle est la réaction des équipages et des compagnies aériennes? Les réponses à ces questions sont étonnamment difficiles à trouver, ce qui ne m'a pas empêchée de passer deux mois à les débusquer –et de me faire balader entre trois agences fédérales et une myriade de RP aéronautiques.

Déjà, commençons par les chiffres. Une porte-parole du FBI m'a affirmé que, pour 2015, le nombre d'affaires en cours concernant des agressions sexuelles à bord d'un avion s'élevait à 40. Pour 2016, fin août, la pile rassemblait déjà 37 dossiers. Sauf que le FBI ne consigne pas les plaintes pour agressions sexuelles survenues en vol dans son Uniform Crime Report, son répertoire officiel et national de toutes les plaintes déposées, à tous les échelons du maintien de l'ordre.

Dès lors, impossible de savoir combien de cas rapportés aux agents de sécurité aéroportuaires et aux commissariats locaux n'ont pas atteint les statistiques du FBI. En 2014, lorsqu'il fut révélé qu'au moins quatre faits d'agressions sexuelles s'étaient déroulés dans des avions à destination des aéroports Dulles et Ronald Reagan, dans la région de Washington, Eleanor Holmes Norton, membre du Congrès américain, avait essayé de faire adopter une loi obligeant la Federal Aviation Administration (FAA) à dresser des statistiques sur ce problème –sans succès. À l'époque, un article de NBC précise qu'«aucune agence fédérale ne répertorie des données» sur ce genre de méfait.

Ses sous-vêtements ont été retournés et il y avait de la crème hydratante autour de son pubis et sur sa culotte

La réalité, c'est aussi que la plupart des victimes d'agressions sexuelles ne portent pas plainte, donc même si le gouvernement s'attelait à la collecte de chiffres, il serait quasiment impossible d'obtenir un décompte réaliste. De même, aucune des compagnies aériennes contactées pour cet article –United, American, JetBlue, Southwest, Delta, Frontier, Spirit et Alaska– n'a voulu me donner des chiffres sur les agressions sexuelles survenues sur leurs vols. De même, United Airlines s'est refusé à tout commentaire sur l'histoire de Dana. La Lufthansa a confirmé que Dana avait bien signalé un incident à United, sans donner davantage de précisions.

À chaque fois, des femmes qui voyageaient seules sur des vols de nuit

Les affaires relayées dans les médias laissent néanmoins entendre que les avions sont des endroits bien plus pernicieux pour les femmes que la plupart des gens peuvent l'imaginer. Il suffit d'une recherche rapide pour obtenir déjà de nombreux exemples. En 2014, un prêtre catholique est accusé d'avoir touché «les seins, l'intérieur des cuisses et l'entrejambe» d'une femme sur un vol de nuit entre Philadelphie et Los Angeles. Il se justifiera aux autorités en affirmant qu'il apprécie les «vols décontractés» en compagnie de femmes. La même année, un habitant d'Hawaï essayera de violer une femme dans les toilettes d'un avion à destination du Japon. La victime sera sauvée in extremis par des passagers qui démonteront la porte des W.C.

En 2015, une femme vivant dans le New Jersey fait le trajet Dubaï-JFK. Elle avale un Xanax pour dormir et se réveille en «ayant mal au vagin». Elle remarque que «ses sous-vêtements ont été retournés et qu'il y avait de la crème hydratante autour de son pubis et sur sa culotte», peut-on lire dans sa déposition aux policiers. Son voisin de siège, un habitant de Staten Island, avait effectivement volé un tube de crème Nivea dans son sac pour l'appliquer sur son corps et entre ses jambes.

En juin dernier, le Washington Post relatait l'histoire d'une jeune fille de 13 ans qui affirmait avoir été agressée sexuellement sur un vol entre Dallas et Portland, sur lequel elle voyageait en tant que mineur non accompagné. Son avocat, Brent Goodfellow, m'a affirmé qu'après la vague d'indignation suscitée par l'article, son bureau a été submergé d'appels et d'e-mails de femmes ayant été elles aussi agressées dans un avion. Quand je lui ai demandé combien il en avait reçu précisément, il a réfléchi une minute, avant de me répondre: «Une cinquantaine».

Des histoires qui semblent toutes suivre une logique similaire, m'explique Dana LaRue Park, une blogueuse ayant entendu parler d'au moins dix cas comparables depuis 2011, date à laquelle elle avait relaté son agression sexuelle à bord d'un avion faisant Los Angeles-Chicago. Comme elle, toutes les personnes qui l'ont contactée sont «des femmes qui voyageaient seules sur des vols de nuit». En général, elles avaient pris quelque chose pour dormir. Le plus souvent, elles étaient emmitouflées dans des couvertures qui avaient permis de camoufler les mains baladeuses de leur agresseur, ou bien c'était ce dernier qui s'était de lui-même caché de la sorte –ce qu'avait fait celui de LaRue Park avec sa veste. Assises sur un siège de milieu de rangée ou près du hublot, les victimes s'étaient senties «emprisonnées». Par exemple, si LaRue Park n'a pas appelé les membres de l'équipage pendant que l'avion était en vol, c'est parce qu'elle aurait dû enjamber son agresseur pour accéder au couloir central.

Évidemment, les facteurs de risque d'agressions sexuelles dans un avion –être une femme, prendre un vol de nuit, dormir dans ce vol de nuit comme tous les autres passagers– sont des éléments des plus banals qui ne devraient pas empêcher la moitié de la population de voyager comme bon leur semble. Le problème, c'est que les compagnies aériennes ont en réalité très peu de directives laissant entendre qu'elles se sentent responsables de la gestion et la diminution de ces risques.

«À mon avis, ce n'est pas un problème qui est pris en compte, et je ne crois qu'il soit pris en compte, en général, au sein du secteur aéronautique, m'affirme Sara Nelson, la présidente de l'Association of Flight Attendants (AFA), un des premiers syndicats américains représentant le personnel navigant commercial. Nous avons des protocoles généraux pour les agressions en vol, mais il y a très peu de formations et de protocoles» sur la question spécifique des agressions sexuelles.

Un manque flagrant de formation

Si, sur le vol de Dana, l'équipage n'a pas été capable de s'adresser convenablement à une victime, ou de faire la différence entre de la balourdise et une agression sexuelle, c'est donc probablement, en partie, parce qu'il n'a pas été formé pour ça. United n'a pas voulu faire de commentaire sur ses formations et ses protocoles de sécurité. Un porte-parole de la Lufthansa m'a seulement précisé que «la gestion de tout type de comportement agressif fait partie de notre Formation Facteurs Humains», obligatoire pour tout son personnel navigant, et que «Le Groupe Lufthansa ne tolère aucune forme d'attitude agressive».

Heather Poole, une hôtesse de l'air forte de vingt ans d'expérience dans le secteur aéronautique –et qui a elle-même écrit sur les attouchements qu'elle a pu subir de la part de passagers– m'a affirmé qu'elle n'avait jamais reçu de formation spécifique concernant les agressions sexuelles, et qu'elle n'avait d'ailleurs jamais entendu parler d'une telle formation.

Ils m'ont dit “ce qui vous est arrivé, c'est juste de la grossièreté, laissez tomber”

Pour que la police ait été présente au débarquement de l'avion de Dana, et ait arrêté son agresseur, il aurait fallu que l'équipage porte l'agression à la connaissance des pilotes –les seules personnes à bord ayant le droit de communiquer par radio avec le sol– qui, à leur tour, auraient dû décider si l'incident méritait un signalement. Dans des situations extrêmes, si des passagers ou des membres de l'équipage sont confrontés à un danger immédiat, les pilotes peuvent décider de modifier la course de leur appareil et d'appeler l'aéroport le plus proche afin d'obtenir une autorisation d'atterrissage. Mais la communication entre le personnel de cabine et le commandant de bord n'est pas toujours cristalline, m'explique Poole. «C'est le commandant qui décide et il y a une épaisse cloison entre lui et nous.»

Les forces de l'ordre locales sont une autre variable à prendre en compte, surtout si l'avion atterrit dans un pays comme l'Allemagne, connu pour sa légèreté en matière de répression des agressions sexuelles. Selon Dana, lorsqu'elle s'est rendue au commissariat de Cologne, «Ils m'ont dit “ce qui vous est arrivé, c'est juste de la grossièreté, laissez tomber”».

Signaler ou ne pas signaler, telle est la question

De retour chez elle, Dana est allée voir le FBI. Une porte-parole de l'unité des crimes graves, au sein de la Division des enquêtes criminelles du FBI, qui gère les cas d'agressions sexuelles dans des avions, m'a expliqué que le FBI et les forces de l'ordre étrangères ont tendance à collaborer, mais que les crimes qui surviennent dans des compagnies aériennes américaines relèvent des prérogatives de l'agence. (Idem pour les crimes qui surviennent dans l'espace aérien américain). Selon Dana, les enquêteurs auxquels elle s'est adressée ont été bienveillants, tout en semblant vouloir la préparer à une déception. (Il est contraire aux directives du FBI de commenter et même de confirmer l'existence d'une enquête précise). Si le FBI n'est pas présent à la descente de l'avion, les enquêteurs font face à des obstacles qui peuvent «entraver la collecte de preuves et de témoignages», déclare la porte-parole. Et même si l'agence peut obtenir le nom de l'agresseur présumé auprès de la compagnie aérienne, les potentiels témoins se sont dispersés et la propre mémoire de la victime peut être défaillante.

LaRue Park a remarqué qu'il y avait «une certaine urgence qui se fait sentir si l'agression est tout de suite signalée». Son conseil aux victimes: «faire la plus grosse scène possible quand l'agression survient, pour attirer l'attention et qu'il y ait des témoins». Tout en ajoutant que «les affaires, avec ou sans témoin, sont beaucoup mieux prises aux sérieux» si l'équipage appelle en cours de vol.

C'est sur cette décision fondamentale –appeler ou non le sol dans le cas d'une agression sexuelle– que les équipages semblent avoir le moins de consignes, que ce soit de la part des compagnies aériennes ou du gouvernement fédéral. Lors de mon premier appel à la FAA, son porte-parole, Jim Peters, m'a renvoyée à la Transportation Security Administration. À la TSA, on m'a dit qu'on s'occupait de «la lutte contre le terrorisme, pas du maintien de l'ordre à bord des appareils» et on m'a réorientée vers la FAA. Cette fois-ci, Peters m'a envoyé par e-mail le paragraphe adéquat des Federal Aviation Regulations –la section 121.421.ii– qui stipule simplement que le personnel de bord doit être formé à la «gestion des passagers, ce qui comprend les procédures à suivre dans le cas d'individus perturbés ou d'autres individus dont les comportements peuvent nuire à la sécurité de l'appareil».

«Chaque compagnie décide du mode d'application de cette réglementation, la FAA ne leur dit pas comment le faire», m'a précisé Peters, avant d'ajouter :

«En général, il relève du pouvoir discrétionnaire de l'équipage d'appeler ou non les forces de l'ordre pour qu'elles soient présentes au débarquement de l'appareil et la FAA n'a pas de consignes à donner aux équipages qui veulent signaler aux autorités qu'un passager a fait part d'une agression sexuelle durant le vol.»

La plupart des compagnies que j'ai contactées n'ont pas été beaucoup plus claires sur la manière dont elles mettaient en œuvre ladite section 121.421.ii. Un porte-parole d'American Airlines m'a écrit: 

«Dans tous les cas d'inconduite entre deux passagers, nous allons immédiatement les séparer et demander aux forces de l'ordre d'être présentes au débarquement de l'avion (…). Par mesure de prudence, nos employés sont formés pour signaler toute activité suspecte aux forces de l'ordre.» 

Une porte-parole de Southwest m'a écrit que «nos équipes sont formées aux tactiques d'auto-défense face à différents types d'agression. En fonction de la situation, nos protocoles nous incitent à séparer les individus et à fournir des mesures de signalement adéquates». Lorsque j'ai écrit à United pour leur demander si leurs équipages étaient formés à la gestion des agressions sexuelles et quels étaient leurs protocoles dans ce cas, un porte-parole m'a renvoyée vers la TSA. Je n'ai reçu aucune réponse de JetBlue, Delta, Spirit, Frontier et Alaska.

Le règne du cas par cas

En pratique, il semble que les réactions des équipages varient du tout au tout. Goodfellow, l'avocat de la victime de 13 ans, m'a mise en relation avec une autre de ses clientes, adulte au moment des faits. Je l’appellerai Lorrie par respect pour son anonymat, car elle craint toujours son agresseur présumé. En septembre 2015, Lorrie est à bord d'un vol Londres-Dallas d'American Airlines lorsqu'elle sera, selon ses termes «épiée et harcelée à plusieurs reprises par un individu dérangé». Dès que l'homme s’assoit à côté d'elle, elle remarque qu'il «marmonne dans sa barbe et serre nerveusement les poings».

J'en n'en ai pas cru mes yeux qu'ils fassent sortir un pilote. C'était quand même excessivement dangereux

Peu après le décollage, l'homme se met à se pencher vers elle et à la coincer contre le hublot. «Son visage était à quelques centimètres du mien et il avait la main posée sur son entrejambe». Lorrie réussit à se dégager et appelle le chef de cabine, qui change l'homme de place. Sauf que quelques minutes plus tard, explique Lorrie, l'homme revient à sa hauteur, se poste devant elle et «martèle du poing sur sa tablette» tandis que la panique la fait fondre en larmes.

À partir de là, explique Lorrie, l'attitude de l'équipage d'American sera déplorable. Pendant tout le reste des dix heures et quelques de vol, il n'allait cesser de changer l'homme de place –et l'homme n'allait cesser de revenir à la charge. À sa troisième réapparition, le personnel navigant le menace de l'immobilier avec des menottes –menace qu'ils ne mettront jamais à exécution, et Lorrie se demandera s'ils en avaient même la possibilité. Après que l'homme est revenu pour la huitième fois, le chef de cabine s’assoit à côté de Lorrie. Les deux ou trois fois suivantes, il était là pour «accueillir l'homme et le raccompagner à son siège». Ensuite, c'est l'un des deux pilotes qui le remplace.

«J'en n'en ai pas cru mes yeux qu'ils fassent sortir un pilote, m'explique Lorrie. C'était quand même excessivement dangereux.»

Des pilotes, Lorrie apprend qu'ils ont envisagé un moment de modifier la trajectoire de l'avion. «Ils m'ont tout dit des communications entre eux et les aéroports d'autres pays, tous les endroits où ils auraient pu atterrir». Puis elle ajoute «Ils m'ont même dit qu'ils auraient dû [le faire] mais que la manœuvre était très onéreuse et que ça aurait été extrêmement pénible pour tous les passagers».

«Notre boulot, c'est d'éviter que la situation dégénère»

Le porte-parole d'American Airlines, Ross Feinstein, me dit que «c'est au pilote de décider s'il modifie ou non la trajectoire de son appareil» et précise que de nombreux facteurs doivent s'aligner pour que le déroutement soit possible. Si l'avion est «trop lourd» –parce qu'il atterrit trop tôt–, il doit tourner des heures pour réduire sa quantité de kérosène afin que les réservoirs soient suffisamment vides pour que l’atterrissage se fasse en toute sécurité. Qui plus est, en cas de déroutement international, la nouvelle destination doit avoir des services de douane disponibles pour gérer l'arrivée des passagers.

Si Lorrie affirme qu'à l'arrivée de l'avion, des policiers sont entrés dans l'appareil et ont escorté son agresseur, pour des raisons ambiguës relatives à un manque d'informations, ils ont décidé de le relâcher. American confirme que des forces de l'ordre étaient présentes au débarquement de l'avion de Lorrie, sans vouloir faire davantage de commentaires. Lorrie me dit qu'elle vit toujours dans l'angoisse de croiser l'homme dans Dallas, là où elle habite. Elle ne connaît même pas son nom.

Les déroutements d'appareils peuvent effectivement coûter de quelques milliers d'euros à plusieurs centaines de milliers –mais les équipages peuvent décider que le jeu en vaut la chandelle lorsque les individus semblent particulièrement peu maîtrisables. En juin, un vol Portland-Anchorage d'Alaska Airlines s'était posé à Seattle, après qu'un homme de 23 ans, ivre, avait agrippé l'adolescente de 16 ans assise à côté de lui. La jeune fille s'était débattue, mais l'homme avait continué ses manœuvres jusqu'à lui fourrer de force sa langue dans la bouche. Même quand les équipages préfèrent conserver leur trajectoire initiale, ils peuvent faire autre chose que simplement appeler le sol et séparer l'agresseur et l'agressée.

«Notre boulot, c'est d'éviter que la situation dégénère, m'explique en mail Poole, l'hôtesse de l'air. On ne va pas se précipiter dans le couloir et hurler “au violeur”».

Mais face à l'importance de maintenir le calme à bord, les équipages doivent aussi considérer la nécessité de collecter des informations et, évidemment, de maîtriser l'agresseur. Si, dans sa carrière, Poole n'a jamais eu affaire à l’agression sexuelle d'une passagère, elle me précise qu'elle chercherait discrètement des témoins. Et si le vol est complet, elle se demanderait aussi «Comment changer de place l'agresseur? Comment gérer ce problème?»

«Il faudrait qu'il y ait des procédures»

Sur les vols de Dana et de Lorrie, l'équipage n'a visiblement jamais informé les autres passagers d'un problème, ni leur a demandé s'ils avaient vu quoi que ce soit. Les deux femmes m'expliquent que les lumières sont restées éteintes, idem pour le signal «Attachez votre ceinture», comme si tout était normal. D'autres équipages font d'autres choix. Dans le rapport du FBI sur le prêtre catholique qui avait agressé une femme sur le vol à destination de Los Angeles, on peut lire que le personnel de bord «l'a changé de place à l'avant de l'appareil, entre deux hommes» –sans doute pour que les stewards et les hôtesses puissent garder un œil sur lui et ses nouveaux voisins.

Lors de l'agression présumée de l’adolescente de 13 ans, explique son avocat, l'équipage avait identifié un passager qui, selon ses dires, avait vu que l'homme assis à côté d'elle avait beaucoup bu au bar de l'aéroport, avant le décollage. L'équipage changera alors de place la jeune fille et le potentiel témoin et les installera à l'avant de l'appareil. Ils allumeront aussi le signal «Attachez vos ceintures» afin, estime l'avocat, d'éviter de nouveaux incidents pendant le reste du vol et de préserver des faits matériels nécessaires à une éventuelle enquête.

Dans la plupart des cas, à mon avis, il faut que les forces de l'ordre soient présentes à la descente de l'avion

Dans un avion, une personne qui se prend un coup de poing dans la figure sait à peu près à quoi s'attendre de la part de l'équipage, formé à réagir à ce genre d'agressions, selon Nelson de l'AFA –mais, du moins pour le moment, une victime d'une agression sexuelle est incapable de prédire l'attitude du personnel de bord.

«Il faudrait qu'il y ait des procédures de signalement normalisées dans tout le secteur aéronautique, me dit Nelson. Dans la plupart des cas, à mon avis, il faut que les forces de l'ordre soient présentes à la descente de l'avion. Mais comme nous n'avons aucune directive standard, il est bien possible que cela ne soit pas toujours les cas.» 

Elle aimerait que le gouvernement et les compagnies aériennes résolvent les questions les plus basiques lors de ce genre d'incidents: «Est-ce qu'il faut changer les individus de place? Et qui? Est-ce qu'il faut demander à un autre passager de surveiller l'agresseur présumé? Est-ce qu'il faut l'immobiliser quelque part?»

«Le monde fait vraiment flipper»

Tant que les réponses à ces questions seront à la discrétion des équipages, et tant qu'ils ne seront pas suffisamment formés pour réagir à de tels incidents, les choses continueront à mal tourner. Depuis son agression, Dana est angoissée à l'idée de devoir retourner au siège de son employeur en Allemagne. Le FBI enquête toujours sur son dossier, mais ce qu'elle veut savoir, fondamentalement, c'est si «Je suis en sécurité à bord d'un vol d'United». Quand elle a parlé de son agression sur la page Facebook de la compagnie, elle a immédiatement reçu une réponse d'une responsable communication. «Votre dossier est entre les mains du FBI, on ne peut rien faire de plus», lui dira cette personne.

Aujourd'hui, des mois après son agression, Dana n'a cessé de «raconter mon histoire, encore encore encore». Ses proches lui disent de passer à autre chose, qu'elle risque de devenir folle. «Plus j'essaye de faire quelque chose, plus c'est pire, en fait». Elle est confrontée à des crises d'angoisses.

«Au fond, j'ai l'impression qu'ils me disent “Ben qu'est-ce que vous voulez qu'on fasse? C'est comme ça, on va toucher votre corps, votre corps ne vous appartient pas”, dit-elle. Tout ma vie, je me suis dit que s'il m'arrivait ce genre de trucs, j'allais évidemment avoir des recours. Mais en fait, non, c'est effrayant. Le monde fait vraiment flipper.»

Dans les avions, nous avons souvent un étrange sentiment de sécurité: à des kilomètres du sol et des normes du quotidien, il nous semble normal de nous endormir, serrés entre de complets inconnus. Dana n'aura probablement plus jamais ce sentiment. Elle se souvient de la gentille hôtesse de l'air qui lui dit «Ne t'inquiète pas, ma chérie, on l'a, il est dans l'avion, il ne peut aller nulle part». Ce qui sera vrai pendant un temps. «Sauf qu'ils l'ont laisser filer».

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